Lecoq n'avait point menti. À la Force, tout avait réussi comme par
enchantement. Malgré la différence un peu trop marquée de tournure et de
figure qui existait entre le beau lieutenant et notre Échalot, ce
dernier avait pu sans encombre opérer l'échange chevaleresque et prendre
place sur l'escabelle du captif après avoir revêtu tant bien que mal sa
défroque.
Les habits de prisonnier ne sont pas faits sur mesure.
Une myopie épidémique ayant envahi l'administration, personne ne s'était
aperçu de rien. Tout au plus le concierge avait-il fait un peu la
grimace en voyant la taille dégagée du lieutenant flotter dans la
redingote noire que le torse dodu de l'ancien apprenti pharmacien
bourrait tout à l'heure.
--Patronne, avait dit Échalot au moment de la séparation, je vous
recommande Saladin, mon adoptif, à cause de la faiblesse de son âge et
que son vrai père est incapable de le guider dans le sentier de la
vertu. Quant à moi, la chose de m'être sacrifié pour vous permettre de
l'agrément suffira à mon coeur en le consolant dans sa solitude. À vous
revoir et bonne chance!
--À te revoir ma vieille! avait répondu la dompteuse en lui serrant la
main à l'écraser; je te signe en ce jour le choix que je fais de ta
personne dans la foule des prétendants qui soupirent à l'entour de moi.
Je te prends à la maison avec l'emploi de mon mari qui sera plus tard ta
récompense.
Dans la rue Pavée, la voiture de la marquise attendait. Sur le siège
nous aurions pu reconnaître ce cocher silencieux qui répondait au nom de
Giovan-Battista; derrière, le valet de pied qui tenait les cordons
ressemblait, malgré sa perruque poudrée et son majestueux uniforme, à ce
bandit facétieux qui partageait à l'estaminet de L'Épi-Scié la
popularité du jeune Cocotte: monsieur Piquepuce.
Maurice et Valentine s'assirent l'un auprès de l'autre, maman Léo prit
place sur le devant, après avoir jeté au cocher l'adresse de l'hôtel de
Bozzo.
La voiture se mit en marche et prit la rue Saint-Antoine. Maman Léo
resta un instant silencieuse à regarder les deux jeunes gens qui se
tenaient par la main pensifs et recueillis.
--Ah ça! dit-elle brusquement, en fronçant le sourcil pour refouler une
larme qui venait à sa paupière, il n'y a donc plus que moi de brave ici!
Vous avez l'air de deux condamnés qui montent à la Roquette. Saquédié!
si nous sommes dans une forêt de Bondy, il y a assez de passants ici
autour pour mettre à la raison les brigands et les loups. Si c'était moi
qui menais la danse, le cocher baragouineur et ce méchant sujet de
Piquepuce, que j'ai reconnu sur le siège de derrière, auraient bien vite
les quatre fers en l'air, et dans dix minutes nous aurions dépassé la
barrière du Trône au galop!
Valentine répondit tout bas:
--Avec un mot, un seul mot, ceux que vous venez de désigner feraient de
chaque passant un ennemi plus acharné à nous poursuivre que les loups et
les brigands. Il y a ici un assassin qui s'évade.
En disant cela, elle porta les mains de Maurice à ses lèvres.
--C'est vrai! murmura maman Léo, qui baissa la tête malgré elle. On n'a
jamais vu rien de pareil; tout est contre nous: les voleurs, la justice,
le monde entier!
Elle entrouvrit son casaquin et y prit une paire de pistolets, qu'elle
présenta à Maurice.
--Lieutenant, dit-elle, ça te connaît; il m'en reste, et je joue assez
bien de cet instrument-là, moi aussi.
Maurice prit les armes qu'on lui tendait avec un mouvement de joie.
--Si nous passons la porte de cet enfer, continua la dompteuse, il faut
du moins que nous puissions répondre à ceux qui nous parleront.
Valentine secoua sa tête charmante et murmura:
--Ces armes-là ne valent rien. Je ne sais pas si celles que j'ai
choisies sont meilleures. Après Dieu, qui tient notre vie dans sa main,
il n'y a qu'une seule créature humaine en qui j'espère; tout dépend de
Coyatier.
--J'ai plutôt idée, moi, gronda maman Léo, que tout dépend du colonel.
Mais ne te fâche pas, chérie; mon _de profundis_ est dit et bien dit.
Roule ta bosse, c'est toi qui as le plus gros enjeu; c'est à toi de
tenir les cartes.
Le lecteur sait désormais laquelle pensait juste, de Valentine d'Arx ou
de maman Léo, sur la question de Coyatier et du colonel.
La voiture allait au trot des deux beaux chevaux de la marquise. Dans
ces rues du centre de Paris, si gaies et si pleines, il aurait suffi
d'un mot prononcé à la portière pour obtenir une aide instantanée. Moins
que cela, rien n'empêchait de descendre, et si l'on eût été vraiment
dans la forêt de Bondy, maman Léo à elle seule aurait eu bien vite
raison des deux bandits déguisés en valets.
Mais ce qui fait d'ordinaire la sécurité de tous était ici la perte de
nos fugitifs. Ce n'étaient, en réalité, ni Giovan-Battista, ni monsieur
Piquepuce qui les tenaient prisonniers. L'arme invisible les avait
touchés: ils étaient garrottés par une chaîne magique.
Au moment où ils arrivaient devant la porte cochère de l'hôtel Bozzo, et
pendant que la voiture s'arrêtait, Valentine offrit son front à Maurice,
qui l'effleura de ses lèvres.
Giovan-Battista demanda la porte, et l'équipage entra dans la cour.
Ils descendirent. Un domestique les attendait au bas du perron et se
chargea de les introduire.
Maman Léo ne parlait plus.
En montant l'escalier, Maurice pressait le bras de Valentine contre son
coeur.
--Comme nous aurions été heureux! murmura-t-il.
--L'âme ne meurt pas, répondit la jeune fille, dont les beaux yeux
étaient levés vers le ciel.
Une porte s'ouvrit au-devant d'eux et ils se trouvèrent dans la chambre
du colonel, disposée comme nous l'avons dit et déjà remplie par ceux qui
devaient assister au mariage.