Le colonel remit sa tête au centre de l'oreiller et ferma les yeux en
homme qui veut chercher le repos. L'oppression qui chargeait sa poitrine
avait notablement augmenté.
--Tout cela me fatigue un peu, murmura-t-il, en essayant son haleine; je
n'ai plus vingt ans, c'est certain, et je ne devrais pas me surmener.
Mais bah! c'est ma dernière affaire; après celle-là, je prendrai du bon
temps comme un rat dans un fromage, et dès demain, je dormirai la grasse
matinée.
Son bras maigre et frileux sortit de dessous la couverture pour prendre
sur la table de nuit une sonnette qu'il agita.
--J'ai encore les articulations bien lestes et bien robustes, dit-il en
un mouvement de satisfaction qui contrastait étrangement avec la frêle
caducité de tout son être, qui sait jusqu'où je peux aller avec des
ménagements?
Ceux qui ne le connaissaient pas, ce tigre en décrépitude, auraient
éprouvé, à le voir et à l'entendre, l'envie de rire et la compassion que
prennent les forts à l'aspect de la vieillesse retombant dans l'enfance.
Un domestique vint au coup de sonnette et s'approcha tout contre le lit
pour écouter son maître, qui lui dit de sa voix la plus cassée:
--Faites ce qui vous a été ordonné, hâtez-vous et pas de bruit. Alors ce
fut quelque chose comme au théâtre, quand les valets entrent en scène
pour aménager les accessoires d'un décor changé à vue.
Deux ou trois domestiques se joignirent au premier, qui avait la
direction du travail. La table carrée qui se trouvait d'avance au milieu
de la chambre fut couverte d'une nappe brodée sur laquelle on plaça des
flambeaux, un crucifix soutenu par son piédestal et un missel sur son
pupitre.
Plusieurs rangs de chaises furent alignés entre cette façon d'autel
improvisé et la porte par où le marchef était sorti.
Ces chaises se trouvaient sur le même plan que le lit du colonel, et ce
dernier n'avait qu'à se lever sur son séant pour faire partie de
l'assistance attendue.
De chaque côté de la table on alluma un grand cierge.
Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ces apprêts, qui étaient ceux
d'une noce, ressemblaient aux préparatifs qu'on fait pour des
funérailles.
Cela d'autant mieux que les fiancés manquaient encore, tandis que le
mourant était là.
Le colonel mit sa main presque diaphane au-devant de ses yeux et regarda
toute cette mise en scène d'un air satisfait.
--Pas mal, pas mal, dit-il doucement, on ne peut mieux faire avec si peu
de ressources, et il n'y aura qu'à déranger les cierges pour les mettre
à leur place, le long de mon lit.
--Monsieur le colonel n'en est pas là, Dieu merci! voulut dire le
principal valet.
--Ah! ah! mon pauvre Bernard, lui répondit son maître, je suis bien bas,
bien bas, mais tu n'as pas besoin de me consoler, va! j'ai passé ma vie
tout entière, une longue vie, mon garçon, à faire ce qu'il faut pour ne
pas craindre la mort. Les domestiques s'étaient arrêtés dans une
attitude respectueuse.
--Allez, mes enfants, reprit le colonel, vous savez le nom de ceux que
vous devez laisser monter. Si quelques-uns d'entre eux sont déjà au
salon en bas, dites-leur que je les attends.
Les valets sortirent.
Un sourire égrillard vint se jouer autour des lèvres blêmes du malade.
--Marchef! appela-t-il tout bas.
La porte de la comtesse s'entrouvrit et la sinistre figure de Coyatier
se montra, éclairée par les cierges.
--Comment trouves-tu cela? demanda le colonel. Le bandit ne répondit
point.
Il y avait sur ses traits une sorte d'effroi et il détournait les yeux
pour ne pas voir le crucifix qui lui faisait face.
--Nos chers bons amis tardent bien, dit encore le colonel.
--Ils sont en bas, devant la porte cochère, répliqua cette fois
Coyatier; ils attendent et ils causent. N'avez-vous rien autre chose à
me dire, maître?
--Rien, mon fils, sinon que je voudrais bien être caché dans un petit
coin, en bas, auprès de mes bien-aimés, pour les entendre chanter mes
louanges. L'Amitié est-il avec eux?
--Non.
--C'est bien. Reprends ta faction.
Le marchef rentra dans la chambre de la comtesse, où, selon l'ordre du
vieillard, toutes les lumières étaient désormais éteintes.
Il y avait, en effet, dans la rue Thérèse, non loin de la porte cochère,
un groupe composé du médecin Samuel, de Portai-Girard, du docteur en
droit, et de M. de Saint-Louis.
Ce groupe était là depuis quelque temps déjà, et ceux qui le composaient
avaient pu voir la voiture de la comtesse Corona sortir de l'hôtel.
Tous les conspirateurs se ressemblent; ceux-ci étaient tourmentés par
cette audace poltronne et coupée de frissons, qui est la fièvre des
conjurations.
Ils s'étaient écartés pour laisser passer la voiture de la belle
comtesse, puis Portai-Girard avait demandé:
--Est-ce que le marchef est arrivé?
--Oui, répondit Samuel, il est là depuis plus d'une heure.
--Et les autres?
--Il n'y a que le marchef.
M. de Saint-Louis, qui avait les mains dans les poches de son paletot
jusqu'aux coudes, battit la semelle sur le pavé en disant:
--Il fait un froid de loup!
--Ça ne réchauffe pas, murmura Samuel, la situation où nous sommes.
Quelqu'un a-t-il vu Lecoq?
Personne ne répliqua. Portai-Girard reprit tout bas:
--Si Samuel voulait préparer une jolie petite boulette qu'on jetterait à
celui-là...
Il n'acheva pas, parce qu'un domestique, venant de la rue Sainte-Anne,
s'approcha de la porte cochère avec un paquet de cierges sous le bras.
Après que le domestique fut passé, les trois conjurés restèrent un
instant silencieux.
--C'est un étrange esprit! murmura enfin Samuel.
Ce n'était plus de Lecoq qu'on parlait.
--Il va mourir en tuant! dit Portai-Girard.
--Et en blasphémant, ajouta M. de Saint-Louis; sa dernière heure va se
régaler d'un sacrilège... Ah! écoutez, messieurs, nous ne sommes pas des
cagots, mais moi qui vous parle, je suis révolté par ces excès de
scélératesse!
--Braver Dieu, s'il existe, professa le docteur Samuel, c'est imprudent;
s'il n'existe pas, c'est inutile.
--Ce que nous allons faire, conclut Portai-Girard, est tout simplement
une bonne action. Entrons-nous?
Ces bizarres vengeurs de la morale ne manquaient certes pas de
résolution, et pourtant personne ne bougea.
Ils causaient, quoiqu'on ne fût pas bien là pour causer, reculant tant
qu'ils pouvaient devant le dernier pas.
--Nous avons encore bien des choses à nous dire, opina M. de
Saint-Louis. Cet homme est une énigme, il a reculé les bornes de la
perfidie, de la méchanceté, de la cruauté; et pourtant, il y a en lui un
petit endroit faible: il éloigne toujours la comtesse dans les moments
de crise. Ce soir encore, il n'a pas voulu montrer le fond de son sac à
sa Fanchette chérie.
--Au fait, dit Samuel, Mme la comtesse était en toilette de bal. Comment
a-t-elle pu l'abandonner dans l'état où il est?
--La comtesse a ses affaires en ville, répliqua sèchement Portai-Girard,
occupons-nous des nôtres. Il n'est plus temps, comme on dit, de reculer
pour mieux sauter. Parlons bas et disons juste ce qu'il faut: le vieux
doit mourir cette nuit. Si bas qu'il soit, pouvons-nous, oui ou non,
compter qu'il mourra de sa belle-mort?
Ceci s'adressait à Samuel. M. de Saint-Louis se tut. Samuel répondit
après un silence.
--Je l'ai vu ce soir; s'il s'agissait de tout autre que lui, je dirais:
Nous ne le retrouverons pas vivant. Dans l'état où il est, la dernière
crise est une suffocation; les bronches se convulsionnent, le souffle
manque; c'est très pénible à voir, et quand cet état se prolonge, il y a
des médecins qui administrent ceci ou cela, pour hâter la fin. C'est
tout bonnement de la miséricorde.
--Tout bonnement! fit M. de Saint-Louis.
--Mais, ajouta Portai, il ne veut prendre aucune potion de votre main.
--On donne à ces médicaments, poursuivit Samuel, un nom vague: on les
appelle des antispasmodiques. Le moindre obstacle opposé à la
respiration atteindrait le même résultat, et bien plus rapidement. Il
suffirait, par exemple, d'une mousseline interposée entre la bouche du
malade et l'air libre pour le délivrer de ses souffrances...
Ici, le docteur Samuel hésita.
--Achevez, dit M. de Saint-Louis en tâchant d'assurer sa voix.
--J'achèverai, en effet répliqua Samuel, parce que mon idée est
philanthropique, sans danger aucun, ne devant pas laisser l'ombre de
trace et d'une exécution très facile. Nous connaissons exactement le
scénario de la dernière tragédie imaginée par le colonel; nous savons
que la nuit doit se faire au dénouement; eh bien! au moment où la nuit
se fera, que quelqu'un se charge seulement de rejeter la couverture du
lit jusque sur l'oreiller et de l'y maintenir quelques secondes, cela
suffira, j'en réponds.
--Mais qui se chargera?... commença M. de Saint-Louis.
--Moi, interrompit Portai-Girard résolument.
--Bravo!
--Nous pénétrerons ensemble dans la chambre de Francesca, poursuivit
Portai; Lecoq nous a dit où est la cassette aux bank-notes, le reste n'a
pas besoin d'être réglé; le trésor est à nous.
Un passant, enveloppé dans un manteau, tourna l'angle de la rue
Ventadour et s'approcha rapidement.
--Plus un mot! dit le docteur en droit, voici l'Amitié.
--Sommes-nous prêts, messieurs? demanda Lecoq, qui arriva les deux mains
tendues. J'ai été obligé de surveiller un peu l'exécution, là-bas, à la
Force; tout a marché le mieux du monde, et nos tourtereaux sont en
route. Je vous annonce, d'un autre côté, Mme la marquise amenant son
vicaire, le respectable M. Hureau.
Un vieil homme en deuil s'arrêtait au même instant devant la porte
cochère.
--Messieurs, dit-il, cet hôtel est-il bien celui du colonel
Bozzo-Corona?
--Oui, mon brave Germain, répondit Lecoq, et tous ceux qui sont ici vont
assister comme vous au mariage de Mlle d'Arx, votre jeune maîtresse.
Il souleva le marteau de la porte, fit entrer lui-même Germain, qui se
confondait en remerciements, et dit tout bas aux trois autres:
--La chaise de poste attend ici, derrière, à la petite porte de la rue
des Moineaux. C'est moi-même qui ai choisi les chevaux. Après
l'histoire, nous traverserons le jardin, nous ferons le partage en
voiture, et nous nous arrêterons où vous voudrez pour prendre notre
volée vers l'endroit que chacun de nous aura choisi. Est-ce cela?
--C'est cela, répondirent les trois autres.
Et ils entrèrent.