L'agonie d'un roi

Il faisait nuit. Paris opulent achevait de dîner, Paris pauvre était en

train de souper; les gargotes, à bon droit célèbres parmi les ouvriers,

et qui, en ce temps-là surtout, foisonnaient aux environs des halles,

regorgeaient de chalands.

Il m'est arrivé souvent de glisser mon regard à travers les carreaux

troublés de ces réfectoires du travail. La gargote n'est pas le cabaret,

tant s'en faut; on voit là en majorité les bonnes, les naïves figures;

chacun y semble franchement content devant la portion abondante qui

fume.

Là, les défaillances d'appétit ne sont pas connues; on a gagné rudement

le plaisir de manger, et l'odorat des convives n'a point ces gênantes

délicatesses qui pourraient s'offenser de certains parfums répandus trop

abondamment dans l'atmosphère.

L'ail et l'oignon ne déplaisent à personne, l'échalote et le beurre noir

ne comptent que des amis.

Il fait chaud, et cela semble bon, quand le froid humide sévit

au-dehors.

On voit des convives qui ménagent avec sensualité le demi-litre de bleu

pour avoir le plein coup du dessert, le verre qu'on boit avec les

pruneaux, pris dans le grand saladier de la devanture, ou après la

compote qui nage dans le jus de pommes aigrelet.

J'ai ouï dire que la toilette si coûteuse faite à la grande ville,

depuis quelque temps, par le chef de ses édiles a diminué de beaucoup le

nombre de ces gargotes, situées à proximité du marché et qui donnaient à

ceux qui travaillent une nourriture à peu près saine et sincère.

J'ai ouï dire que les restaurants de l'ouvrier se sont embellis comme le

quartier lui-même et que les consommateurs y payent désormais non

seulement le boeuf avec légumes, mais encore le loyer, les glaces et le

gaz.

Tout cela est très cher et ne restaure point.

Duval, ce boucher intelligent qui est devenu riche comme un roi rien

qu'en prouvant au public l'authenticité de sa viande, ne vend pas sa

viande aux ouvriers. Je serai heureux quand je verrai dans Paris la

vieille gargote renaissante, mais appropriée au progrès de nos moeurs.

Il faudra peut-être encore beaucoup de temps pour cela, car les

industriels aiment mieux spéculer sur les vices de l'ouvrier que de

songer à ses besoins.

Au lieu du réfectoire modèle que je demande, ce sont des cafés

splendides qui s'élèvent, fondés sur ce principe trop connu que rien

n'est plus facile à dévaliser que l'indigence.

On voit là tout un peuple qui vient s'enivrer d'absinthe frelatée et de

luxe moqueur.

Ce sont de bonnes affaires. Les Lombards qui dirigent ces Eldorados

scandaleux font fortune et ne s'embarrassent point de la sueur ni des

larmes qui mouillent leur recette quotidienne.

Mais quand le travailleur, encore tout ébloui par tant d'illuminations

et tant de dorures, rentre dans sa mansarde noire, sa gaieté

persiste-t-elle?

Il y a là souvent une femme qui pleure entre plusieurs berceaux.

Il faut bien l'avouer, certaines industries parisiennes, quand on les

examine de près, donnent le frisson tout comme le ténébreux métier

exercé par Coyatier, dit le marchef.

Les temps du mélodrame sont passés, c'est possible, mais il y a encore

chez nous des alchimistes qui savent faire de l'or très légalement avec

de la douleur et de la honte.

Paris s'habitue vite au froid comme à tout; malgré la brume glacée qui

s'épaississait dans les rues, on voyait nombre de flâneurs circuler sur

le trottoir et les vieux bonshommes curieux qui regardent aux vitres des

merceries étaient à leur poste tout le long de la rue Saint-Denis.

Vers sept heures du soir, il y eut un bruit singulier, indéfinissable,

que personne n'avait jamais entendu et qui propagea dans tout le

quartier un écho à la fois terrible et lugubre.

Chacun s'arrêta dans les rues pour écouter; les sergents de ville

dressèrent l'oreille, se demandant si ce n'était pas la clameur

lointaine d'une jeune révolution qui vagissait. On s'étonna dans les

ménages et toutes les fenêtres bien closes s'entrouvrirent aux divers

étages des maisons. Dans les gargotes, les verres levés restèrent à

mi-chemin des lèvres et les fourchettes cessèrent de grincer sur

l'épaisse faïence des assiettes.

Quel était ce bruit qui dominait le grand murmure de Paris? ce bruit qui

était sourd et grave comme un tonnerre et qui pourtant perçait toutes

les murailles, distinct des autres fracas, et entrait dans les maisons à

travers les portes fermées?

Jules Gérard, le dernier paladin, a fait un livre sur ses adversaires

vaincus. Dans ce livre, empreint d'un sentiment épique, Jules Gérard

raconte la vie et la mort des lions qu'il a tués.

Il y a là une page, pleine d'une prodigieuse émotion, où l'on entend le

lion agoniser dans le désert.

C'est une voix qui s'éteint, mais qui est gigantesque encore. À

l'écouter, hommes et femmes frémissent sous la tente; dans les douars,

les chevaux tremblent sur leurs quatre pieds paralysés, et le long de

l'oued qui va, desséché à demi, entre les pierres et les palmiers, les

autres habitants du désert, saisis d'une terreur profonde, écoutent.

C'est le roi qui meurt, le seigneur, le Sidi-Lion. La nature entière

prend part à son agonie et porte un deuil épouvanté.

C'était ici encore le Sidi-Lion, le seigneur, le roi des déserts, dont

la plainte suprême ébranlait tout un coin de la civilisation parisienne.

Il avait beau être esclave, vaincu, déshonoré, son cri funèbre montait

et s'élargissait presque aussi grand que la grande voix de la foudre.

Il avait beau être humilié, et depuis combien de temps? sous l'outrage

grotesque de la servitude, subissant la médecine ignorante d'Échalot,

grimé comme une courtisane hors d'âge, rapiécé comme un vieux manchon

qui perd son poil, il avait beau être criblé d'emplâtres, et porter

perruque, la mort le redressait dans son inaliénable grandeur.

Paris ne savait pas. Les lions sont rares à Paris. Paris qui parle

toutes les langues était inhabile à reconnaître la dernière parole du

lion.

Car c'était bien M. Daniel, le prisonnier valétudinaire de maman

Samayoux, qui poussait son rugissement suprême dans la baraque

abandonnée.

Loin du mont Atlas, dont la cime soutient les cieux, loin, bien loin des

sables sans limites tourmentés par le simoun, où le soleil brûle le

regard des hommes en réjouissant l'oeil des lions, à Paris, le paradis

des lionnes, des chiens bichons et du chat de la mère Michel, il mourait

à Paris, lui, le roi du désert, dépouillé même de son nom comme tous les

rois exilés.

_Sic transit gloria mundi:_ Ainsi passe la gloire du monde! Le seigneur

Lion décédait sans pompe ni crinière dans la peau chauve de M. Daniel.

Par le temps affreux qu'il faisait, il n'y avait personne dans les

terrains de la percée nouvelle. Les rugissements du moribond s'élevaient

à intervalles presque égaux, entrecoupés de profonds silences, comme

éclataient, dit la légende, les appels du cor de Roland dans les gorges

de Roncevaux.

Nul ne répondait, car il y a de ces bruits dont on cherche en vain

l'origine et le point de départ. Chacun se demandait où naissait ce

tonnerre; personne n'avait songé à la maison de planches de Mme

Samayoux.

Sous la neige qui recommençait à tomber, une silhouette noire se

détacha, éclairée à contre-jour par les réverbères de la rue

Saint-Denis. L'homme qui marchait ainsi vers la baraque n'avait point

les vêtements amples nécessités par la saison; il allait grelottant et

boutonné dans un mince paletot, serrant les coudes et fourrant ses deux

mains jusqu'au fond de ses poches.

Sur sa route, il y avait un tas de pierres marqué par un lumignon

municipal; la hauteur du lampion glissa sur le paletot râpé jusqu'à la

corde pour mettre en lumière un chapeau gris pelé, coiffant dans les

cheveux jaunes.

Il y a des hauts et des bas dans la vie de don Juan. Ce soir Amédée

Similor n'était pas en bonne fortune. Il revenait la tête basse, le

gousset vide, l'estomac affamé; la réunion de la veille à l'estaminet de

l'Épi-Scié n'ayant été suivie d'aucun résultat, on avait renvoyé les

simples soldats de l'armée des Habits Noirs sans autre bénéfice qu'une

abondante distribution de punch.

Similor, après avoir couché je ne sais où, avait fait un tour de chasse

dans Paris et rentrait bredouille au bercail, sans avoir rien mis sous

sa dent depuis la veille.

Vous jugez s'il était de joyeuse humeur.

--Les dames, se disait-il en montant l'escalier de planches qui menait à

la principale porte de la baraque, ça grouille autour de vous dans les

moments de la prospérité; quand vient la circonstance de la débine, plus

rien, bernique!

Il essaya d'ouvrir la porte, et au bruit qu'il fit, M. Daniel poussa un

sourd rugissement.

--Nom de nom! gronda Similor, nez de bois! Il n'y a là que la vilaine

bête. La veuve est à licher quelque part avec ses connaissances.... avec

ce gredin d'Échalot peut-être!

Il redescendit le perron et fit le tour de la baraque pour gagner la

porte de derrière, dite «entrée des artistes», qui s'ouvrait au moyen

d'un truc, connu par tous les habitués de la maison.

Il entra cette fois et se trouva dans l'intérieur de la cabane, qui

n'avait pas été ouverte depuis le matin, et où l'agonie de M. Daniel

mettait une épouvantable odeur de fauve.

--Sent-il mauvais à lui tout seul ce paroissien-là! gronda Similor. Ho!

hé! Échalot, où donc que tu es, ma vieille? Ça me fait toujours quelque

chose quand je suis du temps sans vous voir, toi et mon bibi de Saladin.

Il était tendre parce qu'il connaissait le bon coeur de son Pylade, et

qu'il comptait avoir à souper.

Mais à ses avances personne ne répondit.

Il appela encore, et cette fois le lion poussa un rugissement qui

retentit dans la baraque avec un éclat terrible.

Similor eut froid dans les veines. Il avait refermé la porte en entrant;

l'intérieur de la baraque était plongé dans une obscurité complète. Son

regard, qui s'était tourné d'instinct vers le lion, distingua deux

lueurs rougeâtres, semblables à des charbons prêts à s'éteindre.

En même temps un pas pesant et mou sonna sur le sol et il parut à

Similor que les deux charbons approchaient.

Les Parisiens sont rarement poltrons. Similor, ce misérable amalgame de

tous les défauts, de tous les vices et de tous les ridicules de la basse

bohème, avait du moins une sorte de bravoure.

--Toi, dit-il, tu ne vaux pas cher, bonhomme. Si tu étais cuit, je

mangerais bien tout de même une tranche de ton filet, car j'ai une faim

de Patagon, mais je ne veux pas que tu me manges.

Tout en parlant, il s'était baissé, cherchant autour de lui un bout de

bois qui pût lui servir d'arme.

Le lion approchait toujours, lourdement et selon toute apparence

paisiblement, car l'instinct de tous les animaux est le même à l'heure

de la souffrance: ils cherchent du secours.

La main de Similor venait de rencontrer un fragment du balancier ayant

jadis servi à la danseuse de corde et qui formait une excellente massue.

--À la niche, dit-il, vieux Rodrigue! allez coucher ou je tape!

Comme il se retournait en ce moment, il vit les deux charbons tout

auprès de lui et sentit le vent d'une haleine fétide.

--Crénom! s'écria-t-il en reculant d'un pas, est-ce que M. Daniel aurait

faim, lui aussi?

Dans sa frayeur irréfléchie, il brandit le fragment de balancier, qui

tournoya et vint tomber sur la tête du lion.

Le lion s'affaissa en poussant un rauquement plaintif et les deux

charbons ne brillèrent plus.

--Nom d'un nom! fit Similor, la bourgeoise ne va pas être contente; mais

on n'aura pas besoin de lui raconter cette histoire-là en détail.

--C'est égal, ajouta-t-il en se redressant dans toute l'enfantine

naïveté de son orgueil, on n'en trouverait pas beaucoup, depuis

l'Hercule de l'Antiquité, pour abattre un lion furieux avec un bout de

bois et d'un seul coup!

Il marcha en tâtonnant vers le coin où se faisait la cuisine, car la

faim le talonnait. Le fourneau de fonte était froid et sur la planche où

Échalot mettait d'ordinaire ses pauvres provisions, il n'y avait pas

même une croûte de pain sec.

--Est-ce qu'il se dérange, ce gredin-là? pensa Similor. Où donc peut-il

être allé avec le môme? Quand le diable y serait, il va revenir coucher,

toujours? Qui dort dîne; en l'attendant, je vais tâcher de faire un

petit somme!

Il traversa la baraque dans toute sa longueur pour gagner l'endroit où

était la paille du lion.

--C'est encore chaud, fit-il en se couchant à la place occupée naguère

par sa victime, mais ça ne sent pas la rose.

Au moment où il fermait les yeux, quelqu'un tira au-dehors le loquet de

l'entrée des artistes. Similor se souleva sur le coude et pensa:

--Allons, j'ai de la chance, je n'aurai pas attendu trop longtemps mon

souper.

Maman Léo Les Habits Noirs Tome V · 第 73 / 92 题