Le coeur de Valentine

Les sourcils de Valentine étaient froncés par l'effort de son travail

mental.

--Vous êtes condamné comme nous, dit-elle, et vous ne l'ignorez pas.

--Je suis toujours condamné, répondit Coyatier, mais je me rachète

toujours. Le Père se connaît en hommes; ça ne l'embarrasserait pas de

remplacer son Louis XVII ou n'importe lequel des membres de son conseil,

mais il sait bien qu'il ne trouverait pas un autre marchef.

--Vous avez peur de lui? murmura la jeune fille.

--Ça, c'est bien sûr, dit le bandit, et il faudrait être fou pour

n'avoir pas peur de lui.

--Vous ne consentiriez pas à le combattre? j'entends à le combattre

bravement, comme un homme, un vrai homme, comme un soldat qui a déserté

revient et se dresse de son haut pour mourir?

--Si c'était en Alger, grommela le marchef, où il y aurait des gens pour

me regarder.

--Moi, je vous regarde, prononça tout bas la jeune fille.

--Vous m'avez touché la main, c'est vrai, dit le bandit; vous êtes une

crâne jeune personne!

--Voulez-vous vous donner à moi tout entier? demanda brusquement

Valentine.

--À quoi ça vous servirait-il? gronda le marchef au lieu de répondre.

--Je vais vous le dire: ils comptent sur vous; tout l'échafaudage de

leur intrigue peut crouler si vous leur manquez.

--Quant à ça, fit Coyatier avec une étrange expression d'amertume, je

vaux cher et ils ne me marchandent pas.

--Fixez votre prix, dit Valentine.

--La belle avance, pensa tout haut Coyatier, d'avoir cent mille francs

dans sa poche une heure avant d'avaler sa langue!

--J'ai plus d'un million à moi, dit encore Valentine.

Le marchef haussa les épaules, mais il répéta:

--C'est sûr que vous êtes un crâne brin de fille! vous m'avez donné la

main! voyons, mettez que je fasse la bêtise d'accepter vos propositions,

avez-vous une idée?

--Oui, j'ai une idée.

--Si elle vaut quelque chose, on peut la dire en deux mots.

--On peut la dire en deux mots.

Les yeux de Valentine brillaient d'un sombre éclat.

--Dites les deux mots, fit Coyatier, dont les prunelles avaient comme un

reflet de cette flamme.

--Qu'ils meurent! prononça Valentine d'une voix basse mais distincte.

--Eh! eh! la Corsesse! s'écria Coyatier presque joyeusement, vous n'y

allez pas par quatre chemins, vous!

--Tous d'un seul coup! ajouta Valentine avec un calme extraordinaire.

Sang pour sang! je les condamne à mort, moi, la fille et la soeur de

ceux qu'ils ont assassinés!

Il y avait une franche admiration dans les yeux du bandit.

--Va bien! fit-il, tonnerre! quelle luronne! vous haïssez comme il faut,

dites donc, la belle enfant! c'est dommage qu'il n'y a pas dans tout

cela un seul mot pour le lieutenant prisonnier.

Le regard de la jeune fille ne se baissa point, mais il changea

d'expression, et sa beauté tragique eut comme une auréole de belle et

profonde tendresse.

--Maurice! murmura-t-elle d'une voix si douce que le bandit eut la

poitrine serrée: le premier, le dernier battement de mon coeur! Vous

avez mesuré ma haine, il n'y a que moi pour juger mon amour.

Elle reprit avec plus de calme:

--Avez-vous donc cru que j'oubliais Maurice? je ne pense qu'à lui, je ne

travaille que pour lui. Dieu lui-même a serré nos liens; mon frère, que

ma volonté ardente est de venger, n'était-il pas le bienfaiteur de

Maurice? Si Maurice était libre, avec quelle joie il engagerait sa vie

pour payer ma dette! La sentence que j'ai prononcée est la seule planche

de salut qui puisse exister pour Maurice. Maurice sera sauvé, cette

fois, bien sauvé, si ces hommes tombent, car il ne craindra plus que la

loi, et la loi ne l'ira pas chercher à trois mille lieues d'ici où je

l'entraînerai!

Autour des grosses lèvres de Coyatier, il y avait comme un sourire.

--Pourquoi riez-vous? demanda Valentine irritée.

--Parce que c'est cocasse, répliqua le bandit, de voir comme les beaux

esprits se rencontrent. D'autres que vous ont eu une idée pareille...

mais ne m'interrogez pas, ça nous mènerait trop loin. J'ai mon ouvrage

et je vais prendre congé de vous.

--Sans me répondre? s'écria Valentine. Me suis-je donc trompée?

N'avez-vous pas vous-même l'envie, le besoin de retrouver votre liberté?

--Ah! fit le marchef, ma liberté!... peut-être.

Ces mots, comme l'accent qu'il mit à les prononcer, ressemblaient à une

énigme.

--N'avez-vous pas besoin, continua la jeune fille, qui mettait toute son

âme éloquente en ses yeux, de redevenir homme, de laver une bonne fois

vos mains ensanglantées?

--Ah! fit encore Coyatier de ce même accent dont l'expression ne se peut

traduire, vous les avez touchées, ces mains-là, vous êtes une crâne

jeune personne! Mais où les laver, mes mains, jeunesse, mes mains qui

ont du sang? Dans le sang?

Le front et les joues de Valentine étaient de marbre.

--Dans le sang qui purifie! murmura-t-elle. Tout le monde a le droit

d'abattre une bête féroce.

--Alors, tout le monde a le droit de m'abattre, dit Coyatier. En voilà

assez. Vous savez que tout cela est stupide et impossible, mais il n'y a

que ces choses-là pour réussir. Ouvrez la bouche, puisque vous voulez

prendre la lune avec les dents; moi, je ne demande pas mieux que de vous

tenir l'échelle.

--Dites-vous vrai? balbutia Valentine, qui ne s'attendait pas à cette

brusque conclusion; consentez-vous?

--Pourquoi pas? Que mon cou soit cassé ici ou là, peu importe. La

loterie est une bêtise aussi, et pourtant il y en a qui gagnent à la

loterie. Je vous regardais tout à l'heure; vous devez avoir la veine...

Seulement, je vais poser mes conditions: si je suis avec vous, vous

n'irez pas à droite ou à gauche, selon votre volonté. Il y a un jeu tout

fait, voulez-vous le prendre?

Il parlait d'un ton bref et précis. Valentine murmura:

--Je ne vous comprends pas.

--Je vais m'expliquer clairement: c'est demain que le colonel doit faire

évader le lieutenant Maurice Pagès.

--Comment, demain? s'écria Valentine. Déjà si Maurice, que je viens de

voir, n'en sait rien.

--Dans tout cela, répondit le marchef, Maurice est la cinquième roue

d'un carrosse. Quant nous aimons une affaire, il n'y en a que pour nous.

Et c'est demain aussi que Maurice et vous devrez être mariés.

Cette fois Valentine n'interrompit point; elle resta muette de

stupéfaction. Le marchef reprit:

--Pendant que vous étiez à la prison de la Force, j'étais, moi, chez le

colonel. Il ne se porte pas bien, et j'ai idée qu'il n'en a pas pour

très longtemps. Si Toulonnais-l'Amitié, le prince et les autres savaient

ce qu'il m'a dit... C'était drôle de le voir me caresser le menton en

bavardant tout bas: «Je n'ai confiance qu'en toi, marchef, mon ami, tu

es la plus forte tête de l'association, et mon testament, qui est tout

fait, te nomme mon légataire universel...» Eh bien! après! Je serais

capable de les mettre au pas aussi bien qu'un autre, dites donc. Et, si

j'étais le Maître, ils viendraient me lécher les pattes comme des chiens

couchants.

Il s'arrêta. Valentine dit:

--Tout cela ne m'explique pas vos paroles.

--L'explication la voici; le colonel a ajouté: «C'est ma dernière

affaire, et je veux la régler avant de m'en aller; il faut que tout soit

fini demain soir.»

--Mais les préparatifs de l'évasion..., murmura Valentine.

--Voilà huit jours que Toulonnais s'en occupe. Il avait carte blanche et

des billets de banque à poignées. Quand il a été relancer la veuve

Samayoux, la chose était arrangée.

--Mais pour le mariage... le prêtre?

--Il y a M. Hureau, le vicaire de Saint-Philippe-du-Roule, qui croit à

Louis XVII dur comme fer. Le mariage, vous le savez bien, est l'idée

fixe de Mme la marquise; elle s'est résignée à tout, sauf au scandale de

laisser monter deux tourtereaux comme vous en chaise de poste sans qu'on

ait prononcé sur eux le _conjungo_. M. de Saint-Louis, qui n'a rien à

refuser à la marquise, s'est chargé de l'abbé Hureau, et quoique un

mariage secret soit une grosse affaire à l'archevêché, le bon vicaire du

Roule n'a rien à refuser à son roi pour rire, qui prend la peccadille à

son compte et qui écrira au pape si l'archevêque fait le méchant. Comme

ça, pas vrai, les convenances seront respectées. Coyatier, en débitant

cela, avait gardé son rire amer.

--Et après le mariage? demanda encore Valentine, dont la voix s'altéra.

--La lune de miel commence, parbleu! vous filez, Maurice et vous...

--Ce départ est aussi préparé?

--Ah! je crois bien! préparé à fond.

--Pour où partons-nous?

--Ne faites donc pas l'enfant! gronda Coyatier; vous le savez aussi bien

que moi.

--Un double meurtre! prononça péniblement la jeune fille.

--Je n'ai pas encore reçu mes instructions complètes, repartit Coyatier;

je vous l'ai dit, le colonel m'attend pour savoir un peu comment vous

prenez les choses; mais j'ai idée qu'il y aura plus de deux meurtres,

car tous ceux qui sont chez Remy d'Arx à l'heure qu'il est ont à régler

avec l'association le même compte que Maurice et que vous.

--Le vieux Germain, fit Valentine, maman Léo...

--Et moi. Nous radotons, je vous l'ai déjà dit.

--Et pour que vous soyez avec nous, il faudrait?...

--Vous laisser crever les yeux, jeunesse, interrompit Coyatier d'un ton

sérieux cette fois, et aller à tâtons partout où ça me plaira de vous

conduire: j'entends non seulement vous, mais le lieutenant aussi. Pas

une observation, pas une résistance. Quant au prix, nous compterons

après; ça vous va-t-il?

Comme Valentine hésitait, il regarda la pendule et se leva.

--Le vieux va s'impatienter, dit-il, ne vous pressez pas, réfléchissez,

vous me donnerez réponse demain matin. Car il y a un _hic_ à tout cela,

c'est que je ne vous promets rien. Le diable seul peut savoir si nous

gagnerons la partie ou bien si nous serons tous écharpés à la dernière

manche.

--Je n'attendrai pas jusqu'à demain! s'écria Valentine, à quoi bon

réfléchir? la mort nous entoure de tous côtés, il n'y a pas d'autre

issue, j'accepte! Tout ce que j'ai est à vous, les conditions que vous

m'avez posées seront accomplies, aveuglément.

Le marchef, qui avait déjà fait un pas vers la porte, s'arrêta.

--Quant à être une crâne jeune personne, fit-il, ça y est en grand!

Alors, il faut vous dépêcher de retourner à la maison. M. Samuel ne se

sera pas aperçu de votre absence, c'est le mot d'ordre, et vous

trouverez à la porte où sont les maçons quelqu'un qui vous fera rentrer,

ni vu ni connu, dans votre chambre. Ce soir, si le colonel peut quitter

son lit, car il est vraiment bien malade, il ira vous raconter tout ce

qu'il a fait pour vous et pour votre bonheur. Vous serez surprise,

émerveillée, attendrie, enfin vous jouerez votre petit bout de comédie,

ça ne m'embarrasse pas. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est de dire que

vous êtes toute ragaillardie et de faire comme si la raison rentrait

dans votre cervelle toquée. Il y croira ou il n'y croira pas, ça ne fait

rien du tout, car dans la partie qui se joue, chacun sait que son voisin

triche: voilà le côté curieux. Pour ce qui est de moi, je ne sais pas si

vous me reverrez avant la noce, mais regardez-moi bien entre les deux

yeux; j'ai un petit peu d'espoir, pas beaucoup... la chose sûre, c'est

que je ferai tout ce que je pourrai, je dis: tout, puisque vous m'avez

donné votre main.

--Merci! merci! balbutia Valentine, émue jusqu'à ne point trouver de

paroles.

Coyatier sortit précipitamment, mais il rentra presque aussitôt et dit:

--Un mot encore. Il nous manque un outil qu'on ne trouve pas facilement

à l'estaminet de l'Épi-Scié, c'est pour l'évasion: un homme qui n'ait

jamais été devant la justice. Il faut ça pour prendre la place du

prisonnier sans risquer trop gros. Maman Léo vous trouvera la chose dans

sa baraque ou ailleurs... À vous revoir, la belle, car nous nous

reverrons au moins une fois, et après ça, à la garde du bon Dieu s'il y

en a un!

Maman Léo Les Habits Noirs Tome V · 第 71 / 92 题