Germain demanda:
--Mademoiselle d'Arx désire-t-elle que je lui raconte le passé? elle a
le droit de tout savoir, et parmi les dernières paroles de mon cher
jeune maître, il y avait celle-ci: «Que ma soeur n'ignore rien...»
--Je sais tout, interrompit Valentine.
--Alors que Dieu vous donne le courage ou l'oubli! c'est une sanglante
histoire et il y a bien des douleurs dans l'héritage que vous allez
recueillir. Jusqu'à ces derniers temps, monsieur Remy vous cherchait
encore, malgré le grand travail qui prenait toutes ses heures;
j'entends: il cherchait toujours sa soeur, la pauvre enfant disparue
lors de la terrible catastrophe de Toulouse. Quand il ne chercha plus,
c'est que le hasard vous avait envoyée sur son chemin, trompant sa
tendresse et le condamnant à ce supplice atroce dont il est mort... car
ce n'est pas le poison qui l'a tué.
--C'est moi qui l'ai tué, murmura Valentine. Je sais aussi cela. Elle
était plus pâle qu'une agonisante, mais elle se tenait ferme et droite
sur son siège. Maman Léo suait à grosses gouttes. Germain courba la tête
et dit tout bas:
--Il y a des familles qui sont condamnées.
«Monsieur Remy se cachait de moi, poursuivit-il, comme s'il eût craint
un conseil; je ne connaissais la fiancée de mon maître que pour l'avoir
entrevue à travers un voile, le soir où il revint du palais, évanoui, et
ce n'est pas à cause de cette rencontre que je vous ai reconnue tout à
l'heure. J'ignorais aussi la guerre implacable où mon maître était
engagé. Je savais seulement, ou plutôt, je voyais qu'il devenait sombre,
inquiet, malade d'esprit et de corps; il y avait un signe funeste sur
son front, et je devinais peut-être la nature du péril qui le menaçait,
car la fièvre de ses nuits parlait dans son sommeil. Mais que faire? Il
était magistrat comme son père, et son père était tombé en faisant son
devoir. Le jour même de la signature du contrat, vers quatre heures du
soir, on le rapporta ici. Il n'était pas mort, mais il ne bougeait ni ne
parlait, et ses yeux semblaient ne plus me voir.
«Il resta ainsi toute la soirée. J'avais fait appeler plusieurs médecins
qui vinrent et se consultèrent longuement.
«Quand ils se retirèrent, l'un d'eux me dit:
«--Si les opinions que M. d'Arx professait ne s'y opposent pas, il
faudrait lui avoir un prêtre.
«Jusqu'à ce moment-là, j'avais espéré en sa jeunesse et en la force de
sa constitution.
«Un autre docteur me demanda:
«--N'a-t-il donc point de famille? Il faudrait prévenir ses parents ou
du moins ses amis.
«J'envoyai chercher le curé de Notre-Dame-des-Victoires, l'abbé
Desgenettes, ce vieux soldat qui porte la soutane comme une capote de
grenadier. Il nous connaissait bien; il arrivait quelquefois dès le
matin chez monsieur Remy, qu'on éveillait pour le recevoir, et il
disait: «J'ai besoin de tant pour mes pauvres.»
«On lui payait son dû.
«Il vint, il interrogea mon pauvre malade, qui resta muet comme une
pierre.
«M. le curé s'agenouilla auprès du lit et pria, mais tout cela ne dura
pas longtemps parce que d'autres malheureux l'attendaient.
«--Garçon, me dit-il en s'en allant, si M. d'Arx recouvre sa
connaissance à quelque heure du jour ou de la nuit que ce soit, je serai
prêt; mais s'il ne recouvre pas sa connaissance, il ne faut point
craindre, car jamais il n'a rien refusé à ceux qui souffrent. Les âmes
comme la sienne n'ont pas besoin de passeport pour s'en aller tout droit
à Dieu.
«De la famille, monsieur Remy n'en avait plus; des amis, il n'en voulait
point parce que les amis prennent du temps et qu'il avait sa tâche.
«Je songeai pourtant tout à coup à un homme de grand âge qu'il estimait
fort au-dessus des autres hommes, et qui lui donnait des conseils pour
son grand travail. J'envoyai rue Thérèse chez le colonel Bozzo-Corona.
À ce nom, Valentine et aussi la dompteuse firent un si brusque mouvement
que le vieux valet s'arrêta.
--Vous le connaissez? demanda-t-il; moi je ne savais qu'une chose; c'est
qu'il avait une figure bien vénérable et que monsieur Remy n'accueillait
personne si affectueusement que lui.
«Il vint tout de suite et ne vint pas seul. Il y avait avec lui le Dr
Samuel et un M. de Saint-Louis que j'avais vus l'un et l'autre
quelquefois. Il y avait aussi une femme admirablement belle qui, dès son
entrée, courut vers le lit et prit les deux mains de monsieur Remy en
pleurant.
«Le colonel et ses compagnons avaient aussi l'air ému. Ce fut d'eux que
j'appris dans ses détails la scène de la rue d'Anjou-Saint-Honoré.
«Le Dr Samuel examina monsieur Remy pendant que la jeune femme, qui
était la comtesse Corona, demandait d'une voix tremblante:
«--N'y a-t-il donc aucun moyen de le sauver?
«Le Dr Samuel répondit:
«--La vie ne tient plus en lui que par un fil.
«Et quelques minutes après il ajouta:
«--Le voilà qui meurt... il est mort!
«--Était-ce vrai? interrompit Valentine, qui écoutait, la face livide,
mais les yeux secs.
«--Non, répliqua Germain, ce n'était pas encore vrai; mais je le crus,
car les yeux de mon maître étaient sans regard et ma main, que
j'approchai de ses lèvres, ne sentit que du froid.
«Le colonel s'approcha de moi et me dit:
«--Germain, vous savez qu'il y avait entre mon malheureux ami et moi
autre chose que de l'affection. Nous poursuivions en commun
l'accomplissement d'une tâche qui a occupé son existence tout entière.
«C'était vrai, je le savais ou du moins monsieur Remy m'avait donné à
entendre que le colonel Bozzo avait sa plus intime confiance, et qu'en
cas de malheur, car M. d'Arx avait la pensée d'un malheur, c'était au
colonel Bozzo que je devrais m'adresser en première ligne.
«Je savais aussi que le secrétaire de mon maître était plein de papiers
ayant rapport à cette oeuvre mystérieuse que je croyais commune entre
lui et le colonel.
«La responsabilité qui pesait sur moi en ce moment terrible m'écrasait.
Peut-être ne savais-je pas bien ce que je faisais, car le chagrin me
rendait fou. Toujours est-il que j'allai vers l'endroit où M. d'Arx
mettait la clef de son secrétaire, et je revenais déjà vers le colonel
pour la lui donner, lorsque la comtesse Corona, qui était penchée sur
mon cher maître, s'écria par trois fois:
«--Non, non, non! Remy d'Arx n'est pas mort!
«Le colonel Bozzo, à ce moment même, tendait la main pour prendre la
clef du secrétaire.
«Je ne sais quel instinct me retint de la lui donner, et je masquai mon
refus en m'élançant tout joyeux vers le lit.
«Le lit fut aussitôt entouré par le colonel et ses amis, qui semblaient,
en vérité, aussi contents que moi.
«Les yeux de Remy d'Arx avaient repris, en effet, un vague rayon, et ma
joue, que j'approchai tout contre ses lèvres, sentit un souffle.
«Mais si faible!
«--Voyons, docteur, dit le colonel, c'est peut-être le commencement
d'une crise favorable; aidez le miracle à s'accomplir.
«--Nous vous en serons reconnaissants, ajouta M. de Saint-Louis, comme
s'il s'agissait pour nous d'un cher enfant.
«Et moi je dis aussi quelque chose et j'implorai le médecin à mains
jointes.
«Il répéta en prenant le poignet du malade pour lui tâter le pouls avec
soin:
«--Ce serait en effet un miracle.
«Puis il alla vers la table autour de laquelle les autres médecins
s'étaient consultés et il écrivit une ordonnance.
«On ne parla plus de la clef du secrétaire. Le colonel dit seulement en
me prenant à part:
«--Si nous avons le bonheur de le sauver, mes intérêts sont aussi bien
entre ses mains que dans les miennes propres; si au contraire... mais je
reviendrai demain matin à la première heure.
«Ils s'en allèrent ensemble comme ils étaient venus. La comtesse Corona
voulut rester, mais le colonel ne le permit point. La potion ordonnée
par le Dr Samuel fut apportée; je ne sais quelle vague défiance était en
moi contre ce médecin qui avait dit en parlant de mon maître vivant: «Il
est mort.»
«Au moment où je voulus donner la potion, me disant en moi-même que
c'était peut-être le salut, le bras de monsieur Remy eut un mouvement
faible que je pris pour un refus, et je ne me trompais pas, comme vous
allez le voir.
«Je n'insistai point; je roulai un fauteuil au chevet du malade, et je
m'installai pour passer la nuit auprès de lui.
«Certes, je ne dormais pas, j'entendais les bruits du dehors qui
allaient s'affaiblissant et la pendule sonnant les heures, mais une
sorte de vague enveloppait ma pensée et je voyais comme au travers d'un
voile les visages de ces trois hommes, qui maintenant me semblaient
ennemis.
«Les douze coups de minuit venaient de sonner, lorsque je bondis sur mes
pieds comme si une main m'eût soulevé. La voix de monsieur Remy, bien
faible, mais très distincte, parlait à côté de moi.
«--Donne-moi à boire, disait-elle; pas de la potion, de l'eau pure.
«--Remy, mon cher maître, m'écriai-je croyant rêver, car je l'appelais
souvent par son nom de baptême, pour l'avoir eu autrefois tout enfant
sur mes genoux, ai-je donc eu le coeur de dormir et m'avez-vous appelé
déjà?
«En même temps je m'approchais avec un verre d'eau.
«--Tu n'as pas dormi, me répondit-il, ma langue vient de recouvrer sa
liberté comme si on eût brisé le lien qui l'attachait. Va chercher un
verre dans le buffet et de l'eau à la fontaine: ces hommes ont été
autour de la table.
«--Et vous croiriez?..., commençais-je.
«Il m'interrompit en disant:
«--Va, j'ai grand-soif!
«Je revins tout courant après avoir pris de l'eau fraîche à la fontaine,
et il but avec avidité.
«--Ce sont ces hommes qui m'ont tué, me dit-il de sa pauvre belle voix
tranquille et grave en me rendant le verre.
«Et comme je balbutiais dans ma stupéfaction les mots justice,
tribunaux, il sourit d'un air découragé.
«--Dix ans d'existence ne suffiraient pas pour faire luire la vérité,
murmura-t-il, et c'est à peine si j'ai quelques heures. À quoi bon
essayer l'impossible? Il faut employer autrement le temps qui me reste.
«--Mais vous les avez donc vus! m'écriai-je, vous les avez entendus!
«--J'ai tout entendu et tout vu, répondit-il. Ma jeunesse et ma force
n'ont rien pu contre eux, que pourrait désormais mon agonie? Allume du
feu.
«Je crus avoir mal entendu, car les idées se brouillaient dans ma
cervelle en fièvre. Monsieur Remy répéta d'un accent impérieux:
«--Allume du feu!
«J'obéis et la flamme brilla bientôt dans le foyer.
«--Tu as bien fait de ne pas donner la clef, Germain, reprit mon maître,
dont la voix semblait déjà plus faible. Ouvre le secrétaire.
«J'ouvris le secrétaire.
«--Prends tous les papiers qui sont dans la tablette du milieu, tous,
depuis le premier jusqu'au dernier, et brûle-les devant moi.
«Je n'avais jamais lu ces papiers, mais je les connaissais bien;
c'étaient tous les brouillons d'un grand travail dont il s'occupait
depuis des années, des pièces à l'appui, des documents, le produit d'une
immensité d'efforts, de recherches et de fatigues.
«--Ma soeur viendra, pensa tout haut mon maître (et c'était la première
fois que je l'entendais parler de sa soeur), elle trouverait tout cela,
elle voudrait continuer l'oeuvre fatale que je n'ai pu achever, et comme
je vais mourir elle mourrait!
--Les papiers ne furent pas brûlés, je suppose! demanda ici Valentine,
dont les yeux brillèrent.
--C'était sa volonté, répondit le vieux valet, les papiers furent brûlés
comme il l'avait dit: tous, depuis le premier jusqu'au dernier.
--Alors, dit la jeune fille en baissant la tête, il ne me reste rien, je
n'ai plus d'arme pour combattre!
--Il souhaitait justement cela, répondit encore Germain, il voulait
rendre le combat impossible. Il vous aimait bien, mademoiselle; dans ses
derniers moments, il n'y avait pas en lui d'autre pensée que celle de sa
soeur. Mais à quoi bon parler? Vous allez voir tout à l'heure comment il
vous aimait.