La Force

Le père Lheureux s'installa à la place encore chaude du jeune garçon et

s'accouda tranquillement sur l'appui de la croisée.

--Voyons voir, dit-il, nous sommes aux premières loges. Paraît qu'il ne

s'inquiète pas de sa monnaie, le blanc-bec. Sans la maman qui descend

là-bas, j'aurais juré que ce garçonnet-là était un beau brin de minette!

La maman descendait, en effet, et son poids sur le marchepied faisait

pencher le fiacre comme un navire qui reçoit un grain dans ses hautes

voiles.

Après elle, un homme de large carrure, mais d'aspect tout à fait

débonnaire, sortit du fiacre. Il était vêtu de bon drap brun et

paraissait mal à l'aise dans son costume tout neuf. Un vaste caban

attaché avec des courroies comme une gibecière pendait à son cou.

--Comment! comment! pensa le père Lheureux, c'est ce colosse de femme

qui a pondu un enfant si mièvre!

À cet instant même, le jeune garçon aborda sa maman, qui fit un pas en

arrière et parut le regarder avec une véritable stupéfaction.

Elle se remit pourtant et prit le bras qu'on lui tendait pour passer le

seuil de la porte, après avoir parlé tout bas à l'homme porteur du

cabas, qui s'éloigna aussitôt à grandes enjambées dans la direction de

la rue des Francs-Bourgeois.

Le maître du Rendez-vous de la Force avait regardé tout cela

curieusement.

--Il y a des choses qui n'ont l'air de rien pour les innocents, se

dit-il en regagnant son poêle; mais pour un chacun qui voit plus loin

que le bout de son nez, c'est différent. Il y a d'abord la pièce de cent

sous, à moins que l'enfant ne vienne rechercher la monnaie, mais je

parie qu'il ne viendra pas. _Il_, c'est _elle_, bien entendu, j'ai

distingué la couleur. Il y a ensuite l'étonnement de la grosse dame,

maîtresse d'animaux ou non, quoiqu'elle en possède assez la tournure.

L'homme au cabas, nix! Ça peut être un mystère, mais je n'ai pas deviné

le rébus. Quand MM. les employés vont venir à midi prendre le premier

noir, je saurai un peu de quoi il retourne. Si c'était encore pour le

lieutenant de spahis? Il y a déjà eu quelqu'un de mis à pied, rapport à

cet olibrius-là. Le petit à la casquette me semble louche, et je vas

avertir les camarades.

Au guichet de la grand-porte, pendant cela, le colloque suivant s'était

établi entre la grosse maman et le concierge. La bonne femme avait

demandé le lieutenant Maurice Pagès.

--On n'entre pas, répondit le concierge, un peu moins bourru que les

romans et les comédies ne le disent, mais néanmoins très désagréable.

--J'ai le permis de M. Perrin-Champein, riposta Mme veuve Samayoux,

reconnue dès longtemps par le lecteur.

Le concierge prit le permis, l'examina, puis le rendit en disant:

--Ce n'est pas l'heure.

Comme inconvénient burlesque, irritant, désespérant, impossible,

l'administration française fait l'étonnement de l'univers entier.

Nous n'avons pas le temps de développer ici les actions de grâces

qu'elle mérite. Mais nous déclarons que ces grognards sans chassepot,

payés pour entraver les affaires et obstruer les passages, seraient, en

dehors de toute cause politique, un motif suffisant de révolution.

Notez bien qu'ils sont presque toujours deux douzaines de diplomates

pour ne pas faire l'ouvrage d'un seul innocent.

Si j'étais grand turc de France, j'en empalerais dix-neuf sur vingt et

je boucanerais le reste.

À ce mot-assommoir: «Ce n'est pas l'heure», maman Léo, beaucoup plus

calme que nous et qui d'ailleurs semblait possédée, ce matin, par une

bonne humeur triomphante, répondit:

--S'il n'est pas l'heure, on peut l'attendre jusqu'à ce qu'elle sonne.

On n'est pas dépourvue de ce qu'il faut pour payer la politesse des

employés avec un peu de complaisance par-dessus le marché. Mettez-nous,

mon garçon et moi, dans la salle d'attente.

--Il n'y a pas de salle d'attente, répondit le concierge. Repassez à

onze heures.

Maman Léo ne se fâcha point encore, seulement ses yeux rougirent, tandis

que la fraîcheur de ses bonnes joues, avivée déjà par le vent du matin,

arrivait tout d'un coup à l'écarlate le plus riche.

--Mon geôlier, dit-elle, je sais la considération qu'est exigée par

l'autorité compétente, mais n'empêche qu'elle n'a pas le droit de

m'embêter d'une course de sapin et plus par le froid aux pieds qu'il

fait dans la saison. J'ai des connaissances dans le gouvernement, moi et

mon fils, destiné à ses études complètes dans les premiers collèges, en

plus que j'ai rencontré un ami à moi en sortant de chez le juge: M. le

baron de la Périère, qui m'a dit: «Madame Samayoux, si on vous fait du

chagrin là-bas, à la Force, faites passer mon nom au sous-directeur.»

--M. le baron de la Périère? fit le concierge, connais pas.

Le jeune homme, qui n'avait point encore parlé, souleva son bourgeron et

prit dans la poche de sa veste une carte qu'il tendit au concierge.

--Que vous connaissiez ou non les personnes qui ont la bonté de nous

appuyer, dit-il, cela importe peu; vous ne pouvez pas refuser de

remettre cette carte au directeur de la prison.

--Au directeur! se récria le concierge, rien que ça!

Mais son regard tomba sur la carte et il lut à demi-voix:

«Le colonel Bozzo-Corona!...» C'est une autre paire de manches! Il vient

dîner ici quelquefois, et quand j'étais garçon de bureau à l'Intérieur,

il entrait dans le cabinet du ministre comme chez lui. On a bien raison

de dire qu'il ne faut pas juger les personnes par la mine; asseyez-vous

là, près du poêle, ma bonne dame, et le petit jeune homme aussi; je vas

envoyer quelqu'un à la direction et vous aurez réponse dans une minute.

Le concierge sortit emportant la carte du colonel, et maman Léo resta

seule avec son prétendu fils.

--Ah! chérie, s'écria-t-elle, je t'ai cherchée au palais et partout le

long du chemin. Je regardais par la portière de la voiture, car j'avais

deviné ton idée rapport à ce que tu m'avais dit qu'on avait déjà renvoyé

un garçon pour t'avoir introduite dans la prison de Maurice. Va-t-il

être content!... et fâché aussi, car tu n'as plus tes cheveux, tes beaux

cheveux qu'il aimait tant!

--Mes cheveux repousseront, dit Valentine en souriant.

--C'est égal, faut que tu l'aimes crânement; car il n'y avait pas dans

tout Paris une pareille perruque! C'est le marchef qui t'a aidée?

--Oui... et c'est lui qui m'a donné la carte du colonel.

--Celui-là me fait peur, tu sais, le marchef, quoiqu'il y a sur son

compte des histoires à gagner le prix Montyon.

--Bonne Léo, dit Valentine, mes craintes sont plus grandes encore que

les vôtres, car le dévouement de cet homme est inexplicable pour moi, et

de plus, je ne comprends pas l'autorité qu'il exerce dans la maison du

Dr Samuel. Je vous l'ai déjà dit, et cette pensée se fortifie en moi:

Coyatier, dans tout ce qu'il fait pour nous, est soutenu par quelqu'un

de plus puissant que lui. Est-ce nous qu'il sert ou bien ce

quelqu'un-là? Et nous-mêmes ne sommes-nous pas un instrument aveugle

entre les mains de celui qui nous dirige lentement mais sûrement vers

l'abîme?

--Si tu crois cela..., commença la dompteuse.

--Je ne crois rien, mais je crains tout, et je marche pourtant, parce

que l'immobilité ce serait la mort: la mort pour Maurice!

--Tu as ton idée, cependant?

--J'ai mon espoir, du moins. J'ai tant pleuré, tant prié, que Dieu aura

pitié peut-être.

--Quant à ça, fit la dompteuse, Dieu est bon, c'est connu, mais quand on

n'a pas quelque autre petite manivelle à tourner, dame!...

--Que vous a dit le juge? demanda Valentine brusquement et comme si elle

eût voulu rompre l'entretien.

--Un drôle de bonhomme! répliqua maman Léo, tout chaud, tout bouillant,

tout frétillant et qui ne vous laisse pas seulement le temps de parler.

Il sait tout, il a tout vu, il est sûr de tout. Il était en train

d'écrire et je m'amusais à le regarder avec son nez pointu et ses

lunettes bleues. Sa plume grinçait sur le papier comme une scie dans du

bois qui a des noeuds; il déclamait tout bas ce qu'il écrivait. En voilà

un qui ne doit pas être gêné pour entortiller le jury! Il a enfin levé

les yeux sur moi et j'ai vu en même temps qu'il était un petit peu

louche, derrière ses lunettes. J'ai voulu parler, mais cherche! il n'y

en a que pour lui.

«Vous êtes madame veuve Samayoux, qu'il m'a dit, je sais que vous avez

fait la fin de votre mari par accident, ça m'est égal. Vos affaires vont

assez bien, et vous ne passez pas pour une méchante femme. J'aurais pu

vous interroger, pas besoin! Il est bien sûr que vous en savez long sur

cette histoire-là, mais j'en sais plus long que vous, plus long que tout

le monde; et vous m'auriez peut-être dit des choses qui auraient dérangé

mon instruction. Non pas que je ne sois toujours prêt à accueillir la

vérité, c'est mon état; mais enfin vous n'avez pas reçu l'éducation

nécessaire pour comprendre ce que je pourrais vous dire de concluant à

cet égard: trop parler nuit. Vous voulez un permis pour visiter le

lieutenant Pagès, vous êtes parfaitement appuyée, je vais vous donner

votre permis.»

Tout ça d'une lampée et sans reprendre haleine. Ah! quel robinet!

Pendant qu'il cherchait son papier imprimé pour le remplir, j'ai pris

mon courage à deux mains et j'ai dit avec ma grosse voix:

--Le lieutenant Pagès est innocent comme l'enfant qui vient de naître.

Il y a des brigands dans Paris qui sont associés comme les anciens

élèves de Sainte-Barbe ou de la Polytechnique; si monsieur le juge

voulait m'écouter, je lui fournirais de fiers renseignements sur les

Habits Noirs.

--Vous avez fait cela! s'écria Valentine avec inquiétude.

--N'aie pas peur, repartit maman Léo, celui-là _n'en mange pas_; il est

bien trop simple et trop bavard. Il s'est mis à rire d'un air méprisant

et m'a dit:

«Les classes peu éclairées ont besoin de croire à quelque chose qui

ressemble au diable; je connais cette bourde des Habits Noirs comme si

je l'avais inventée, et je sais qu'à force de courir après des fantômes,

mon infortuné prédécesseur, qui n'était pas un homme sans mérite du

reste, avait fini par devenir fou à lier. Est-ce que le lieutenant Pagès

était vraiment fort sur le trapèze? Je suis amateur. Si vous aviez

fantaisie de témoigner à décharge, arrangez-vous avec l'avocat, je ne

crains pas les contradictions, et nous avons un petit substitut qui

vient chercher chez moi jusqu'aux virgules de son réquisitoire. Il ira

bien, ce gamin-là! Voilà votre permis. Quand vous en voudrez d'autres,

ne vous gênez pas, et dites au colonel Bozzo que je suis trop heureux de

lui être agréable.

--Toujours cet homme! murmura Valentine. Sans lui, nous serions arrêtées

à chaque pas!

--Et j'ai peine à croire, ajouta la dompteuse, que son idée soit de nous

mener sur la bonne route.

La petite minute demandée par le concierge avait duré une grande

demi-heure. Il revint enfin, accompagné d'un guichetier. Au lieu de la

morgue importante qui semble collée comme un masque sur tous les visages

administratifs, depuis le chef de division assis dans son bureau

d'acajou jusqu'à l'homme de peine qui se donne le malin plaisir

d'arroser les passants en même temps que la rue, le concierge avait

arboré un air affable et presque bienveillant.

--Fâché de vous avoir fait attendre, dit-il, mais le peloton des

corridors est long à dévider. Vous allez suivre M. Patrat, s'il vous

plaît, madame et monsieur; moi je suis M. Ragon, et si vous vous en

souveniez, vous pourriez témoigner au besoin que j'y ai mis, vis-à-vis

de vous, tout l'empressement de la politesse, sans compter que je serai

encore à votre service une autre fois.

--Monsieur Patrat, ajouta-t-il en se tournant vers le porte-clefs, vous

allez conduire ces personnes à la cour des Mômes, escalier B, corridor

Sainte-Madeleine, porte n° 5, et laisser le battant entrebâillé après

avoir introduit, comme c'est nécessaire, surtout le prévenu ayant déjà

été cause de la mise à pied d'un employé, mais vous y mettrez tous les

égards, en gênant le moins possible les épanchements de l'amitié.

Le porte-clefs prit les devants, maman Léo et Valentine le suivirent,

traversant d'abord la cour dite des Poules, qui était interdite aux

détenus, parce qu'aucune barrière ne la séparait de la grande porte.

Après avoir passé sous la voûte du corps de logis principal, où les

salons de Caumont étaient transformés en dortoir, le guichetier longea

le cloître de la cour Sainte-Marie-l'Égyptienne, passa sous le petit

hôtel portant alors le nom de Sainte-Anne, et aborda enfin la cour des

Mômes, qui servait de promenade pour les détenus au secret, et en même

temps de préau aux enfants après les heures des repas.

Un escalier tournant, étroit et voûté, menait au corridor

Sainte-Madeleine, qui faisait partie de l'ancien hôtel de Brienne.

Le porte-clefs ouvrit la porte de la chambre marquée n° 5, et laissa le

battant entrebâillé après avoir introduit la veuve et son compagnon.

Afin d'exécuter de son mieux les prescriptions à lui transmises par le

concierge, et qui venaient évidemment de plus haut, au lieu de rester à

la porte, il se promena de long en large dans le corridor.

Quand nous aurons décrit la cellule de Maurice Pagès, le lecteur verra

que cette tolérance était absolument sans danger.

Maman Léo Les Habits Noirs Tome V · 第 57 / 92 题