Le roman du colonel

Lecoq avala son cinquième verre de punch et reprit:

--L'idée que vous avez d'ouvrir la succession de notre bien-aimé maître,

je l'avais avant vous, mes chers collègues. Je ne vous accuse pas de me

l'avoir volée, les beaux esprits se rencontrent, voilà tout!

Le Père est bien éloigné d'avoir baissé autant que vous le croyez; mais

il y a en lui de l'enfant, c'est certain, comme chez tous les hommes de

génie.

Il a toujours été enfant, cherchant le roman dans ses combinaisons les

plus sérieuses, et j'ajoute que ses combinaisons ont presque toujours

réussi par leur côté enfantin.

C'est la loi du succès. Les imaginations trop ingénieuses sont comme les

livres trop bien faits: elles ne réussissent pas.

Le dernier roman du Père-à-tous, ou plutôt sa dernière affaire, pour

parler son langage, a dû être l'objet de tous ses soins. Il y avait en

lui deux mobiles également passionnés: l'envie d'assurer à sa Fanchette

un brillant, un paisible avenir, et le besoin de nous jouer un tour

suprême.

C'était arrangé depuis des mois, depuis des années peut-être.

Donc, il y a trois jours, le colonel fit asseoir la comtesse Corona

auprès de son lit et lui traça, comme on raconte une anecdote, le

tableau de son existence future.

Il existe à la Nouvelle-Orléans une famille, française d'origine, qui

occupe une position énorme; le fils aîné de cette maison faisait, l'an

dernier, son tour d'Europe. Le colonel Bozzo et sa petite fille

Francesca Corona passaient à Rome le mois le plus rude de l'hiver. Le

colonel a des précautions à garder en Italie, non seulement par suite de

son passé, mais encore à cause de certains hauts faits, plus modernes,

accomplis par le comte Corona, son gendre. Sous prétexte d'incognito, il

était à Rome M. le marquis de Saint-Pierre, et Fanchette était Mlle de

Saint-Pierre.

L'Américain la vit et en devint éperdument amoureux. Fanchette a le

coeur sensible, elle allait voguer à pleines voiles sur le fleuve de

Tendre, lorsque le Maître, qui avait son dessein, l'arrêta net et

l'enleva pour la ramener en France.

Avant de partir néanmoins, il avait eu, lui, le colonel, une conférence

avec le jeune Américain, qui s'était déclaré et avait demandé la main de

Mlle de Saint-Pierre.

Depuis lors, le colonel et lui sont en correspondance. C'est un mariage

arrêté entre les deux familles.

--Du vivant de Corona? demanda Samuel.

--Sous la main du Père, répondit Lecoq, Corona est comme nous tous un

brin de paille qu'on peut briser au premier caprice.

Ce que je viens de vous dire est de l'histoire; passons au roman.

Dans le petit poème récité à Fanchette, il y a trois jours, Corona était

mort d'une fièvre cérébrale ou d'une fluxion de poitrine.

Le colonel n'a même pas pris la peine de choisir la maladie qui tuera ce

comparse.

Faites comme le colonel, supposez que Fanchette est veuve, puisqu'elle

le sera quand le colonel voudra.

Il y a une dame anglaise, toute prête, convenable au plus haut point,

joli nom, possédant les façons du meilleur monde et qui conduirait

Fanchette à la Nouvelle-Orléans avec tous les papiers constatant l'état

civil de Mlle de Saint-Pierre, y compris l'acte de décès de son

vénérable aïeul.

Le reste va de soi: le mariage fait, voile impénétrable jeté sur le

passé, existence princière au sein d'une des plus riches et des plus

honorables familles du monde entier.

Avez-vous quelque chose à dire contre cette combinaison?

Quand le Père eut achevé de raconter cette anecdote, que j'appellerai

préventive, il remit entre les mains de la comtesse le fameux coffret et

lui ordonna de le serrer dans sa chambre.

--Et cet ange de Fanchette accepta? demandèrent à la fois les trois

Habits Noirs.

--Le rôle virginal de Mlle de Saint-Pierre? je n'en sais rien, répondit

Lecoq, mais le coffret, assurément oui. Et c'est là, veuillez le

remarquer, le seul côté de la question qui nous intéresse. Vous savez

désormais où trouver le trésor de la Merci, qui est notre patrimoine.

Laissons à l'écart tout le reste, et délibérons sur la question de

savoir comment nous nous emparerons du trésor de la Merci.

Le docteur en droit se frotta les mains et dit:

--Pour la première fois, depuis bien longtemps, nous voilà en face d'une

opération nette et claire. L'Amitié vient de nous rendre un grand

service, je propose qu'il ait sa part, plus une prime.

--Accordé! firent les deux autres. L'Amitié salua.

--J'accepte la prime, dit-il, mais ce que je voudrais surtout, c'est ma

part. Ne vendons pas trop vite la peau de l'ours; l'affaire est nette et

claire, c'est vrai, mais elle n'est pas encore dans le sac. Cette fois,

songez-y bien, il ne faut rien laisser derrière nous.

--C'est un compte à établir, dit tranquillement M. de Saint-Louis; du

moment que nous ne nous embarrasserons plus dans les subtilités dont

abusait le Maître, on verra ce qu'il faut et on taillera dans le vif. Le

lieutenant mourra en prison, Valentine mourra dans son lit, et cette

maman Léo, comme on l'appelle, au coin d'une borne.

--Restent nos quatre associés, dit Samuel.

--Chacun de nous se chargera de l'un d'eux, répliqua le docteur en

droit. Je prends Corona, choisissez les vôtres.

--Et Fanchette? demanda Lecoq.

--Je prends Fanchette par-dessus le marché! dit Portai-Girard en proie à

une fiévreuse exaltation. C'est un dernier coup de collier à donner,

après quoi nous sommes riches, puissants... et honnêtes!

--Et le colonel? demanda encore Lecoq, qui baissa la voix malgré lui.

Personne ne répondit.

Aucun bruit ne montait plus de l'étage inférieur.

Au milieu du silence, qui avait quelque chose de solennel, on put

entendre trois petits coups frappés avec précaution, mais distinctement,

à la double porte qui défendait l'entrée du cabinet dit confessionnal.

Les quatre conjurés se regardèrent; ils étaient pâles et des gouttes de

sueur perlaient à leurs fronts.

Portai-Girard dit le premier:

--C'est un maître!

On frappa encore, et cette fois d'une façon plus distincte.

Involontairement, M. de Saint-Louis, Samuel et le docteur en droit se

mirent debout.

Lecoq seul resta assis et rectifia de cette sorte la dernière parole de

Portai-Girard.

--Ce n'est pas un maître, dit-il d'une voix basse mais ferme: c'est le

Maître!

--N'ouvrons pas! opina Samuel.

Maman Léo Les Habits Noirs Tome V · 第 48 / 92 题