Valentine continua:
--Je n'ai jamais vu de visage plus effrayant que celui de cet homme; son
regard parle de sang, on dirait qu'il y a du sang sur sa joue, du sang
sur ses lèvres! et pourtant je croyais deviner en lui je ne sais quelle
douloureuse compassion.
Il disait, croyant sans doute que je ne pouvais l'entendre:
--C'est un beau gaillard, et tout jeune, et déjà lieutenant après deux
ans d'Afrique! Ils s'aiment bien ces deux enfants-là, puisqu'ils
voulaient mourir ensemble...
Sa main rude fit bruire ses cheveux hérissés comme les crins d'une
brosse.
--Moi aussi j'étais un soldat, murmura-t-il d'une voix sourde, un brave
soldat, et les journaux parlaient de moi comme de lui, et peut-être
qu'on se souvient encore de mon nom en Afrique. C'est une femme qui a
fait de moi un assassin: Je hais les femmes!
Dans sa prunelle un feu sinistre s'alluma.
Mais, tandis qu'il me regardait, sa paupière battit tout à coup et il
reprit comme malgré lui:
--Celle-ci est bien belle, et je lui ai fait tant de mal!
Il s'agenouilla pour border ma robe autour de mes jambes qui
frissonnaient.
--Un mot, un seul mot, dit-il encore, et je pourrais lui rendre celui
qu'elle aime!
Il haussa les épaules en riant lugubrement.
J'avais compris, et vous comprenez aussi, n'est-ce pas?
Quand on aime bien, on devine. Je savais ce qu'était Coyatier, je
devinais que Coyatier avait commis le crime dont Maurice est accusé;
j'entends le premier crime, le meurtre de Hans Spiegel...
La dompteuse poussa un soupir grand de détresse, arraché par l'effort
épuisant qu'elle faisait pour garder son calme.
--Ne bougez pas, maman Léo, murmura Valentine, qui n'avait pas quitté un
seul instant son attitude de dormeuse: toutes ces choses, il faut que
vous les sachiez. J'ouvris les yeux, et comme le marchef me demanda en
fronçant le sourcil: «Avez-vous entendu?», je lui répondis: «Oui», et
j'ajoutai: «J'ai fait plus que vous entendre, j'ai deviné.»
Nos regards se croisèrent. Ni lui ni moi nous ne baissâmes les yeux.
--Ah! ah! fit-il, et à quoi ça vous servira-t-il de m'avoir deviné?
--Je ne sais, répondis-je, mais j'ai deviné aussi que vous aviez pitié
de moi.
Il secoua sa tête farouche et fit un mouvement comme pour s'éloigner.
Cependant il resta. Et après un instant de silence il gronda entre ses
dents serrées:
--Il y avait une femme dans tout cela, une femme qui voulait une robe
neuve, un châle, des plumes et des fleurs. Elle m'avait dit le matin:
«Si tu ne m'apportes pas cinquante louis, je te chasse!»
Il me regarda, frémissante que j'étais, et un sourire terrible vint à
ses lèvres.
--Je lui apportai les mille francs, ajouta-t-il tout bas; mais c'est moi
qui l'ai chassée.
--Ah! reprit-il en s'interrompant, ma vie ne vaut pas cher! Je sais bien
que je mourrai par une femme. Autant par vous que par une autre, j'ai
fantaisie de vous entendre dire: «Merci, marchef!» C'est drôle.
Demandez, on vous répondra.
Je demandai, il me répondit.
Quand on vint me chercher pour me porter dans mon lit... tenez-vous
ferme, Léo!... je savais que cette maison appartenait aux Habits Noirs.
--Ma fille, prononça tout bas la dompteuse sans bouger ni presque remuer
les lèvres, ce n'est pas pour moi que j'ai peur.
--Je le sais bien, répliqua Valentine, et comme je voudrais me jeter à
votre cou pour vous serrer bien fort sur mon coeur! C'est pour moi que
vous craignez, c'est pour lui, et vous voudriez me crier encore: «Prends
garde!» Hélas! bonne Léo, il n'est plus temps de prendre garde, il
fallait risquer le tout pour le tout. J'ai tout risqué. Coyatier
jusqu'ici a tenu sa parole; non seulement il ne m'a rien caché, mais
encore je n'ai eu qu'à parler pour être aussitôt obéie.
«C'est par lui que j'ai vu Maurice; il m'a fait sortir d'ici en plein
jour par la porte qui est en reconstruction; grâce à lui, j'ai pu être
introduite à la prison de la Force, grâce à lui encore j'ai pu me
procurer du poison.
«Dans la maison, en apparence du moins, personne ne s'est aperçu de ma
sortie, ni de mon absence, qui a duré deux grandes heures, ni de ma
rentrée.
«Est-ce là une chose possible? Coyatier avait-il prévenu ses maîtres et
ceux-ci ont-ils favorisé eux-mêmes mon entreprise?
«En d'autres termes, Coyatier a-t-il trahi les Habits Noirs pour moi, ou
Coyatier m'a-t-il trahie pour les Habits Noirs? Je ne sais, et que
m'importe? Maurice a le poison, Maurice m'a juré sur notre amour qu'il
m'attendrait pour en faire usage.
«En entrant dans sa cellule et quand mon regard a rencontré le sien,
j'ai cru que mon pauvre coeur allait se briser. C'était à la fois trop
de douleur et trop de joie. Il m'a tendu sa main qui brûlait, je me suis
jetée à son cou et j'ai voulu lui dire: «Maurice, Maurice, je te
sauverai!»
«Mais ses lèvres m'ont fermé la bouche, et je crois l'entendre encore
prononcer cette parole qui me poursuit partout: «L'espoir fait mal,
n'espère pas, Fleurette, fais comme moi, résigne-toi.»
La veuve luttait contre les sanglots qui l'étouffaient.
--Il m'a demandé, poursuivit Valentine: «Pourquoi maman Léo n'est-elle
pas venue?»
--Oh! le cher enfant a-t-il douté de moi?
--Non, pas plus que moi; nous avons cherché ensemble les raisons de
votre absence.
--Je ne savais pas, balbutia la veuve. Comment dire cela, moi qui vous
aime tant! je fermais les yeux pour ne pas vous voir trop heureux...
--Trop heureux! répéta Valentine, dont le regard se leva vers le ciel.
Mais le temps passe et je n'ai plus beaucoup de force. Ce n'est pas moi
qui m'oppose à tout projet d'évasion, c'est lui. Il m'a dit: «Je n'ai
fui qu'une fois en ma vie, c'est trop, je subirai mon sort.»
«Et tout ce que Maurice veut, je le veux... Elle s'arrêta encore.
--Est-il bien changé? demanda la veuve.
--Non, il est très pâle; mais il y a dans son regard une sérénité
presque divine, et j'ai retrouvé son beau sourire quand il m'a dit: «Si
tu étais ma femme, je mourrais content.»
«J'ai répondu: «Quoi qu'il arrive, je serai ta femme.»
Le regard de la dompteuse exprima son étonnement. Valentine reprit avec
un calme étrange:
--Ils ne s'opposeront pas à cela, j'en suis sûre. Ce qu'il leur faut,
c'est notre mort prochaine, car si nous vivions, la main de fer qui
étouffe notre voix finirait par se relâcher; nos paroles, que personne
ne voudrait entendre aujourd'hui, seraient écoutées demain peut-être;
pourvu que nous disparaissions tous les deux, ils seront cléments comme
les bourreaux qui se prêtent au dernier caprice des condamnés...
Sa tête pesa plus lourde sur l'épaule de la veuve, qui sentit en même
temps sa main devenir froide et qui dit:
--Il faut te remettre au lit, fillette!
--Oui, répliqua Valentine, désormais vous en savez assez, bonne Léo. Le
papier que je vous ai remis et que vous lirez attentivement vous dira ce
qui vous reste à faire... Encore un mot, pourtant: quand vous me
quitterez, ils vont vous reprendre en sous-oeuvre pour l'évasion de
Maurice. Promettez tout ce qu'on vous demandera, dites que vous m'avez à
demi persuadée et que vous êtes bien sûre de persuader tout à fait le
pauvre prisonnier; ajoutez que vous voulez aller à la Force dès demain.
Je ne vous cache pas que nous entamons ici la plus terrible de toutes
les parties. Leur intérêt est de mener à bien cette évasion, mais je
n'ai pas besoin de vous expliquer à quoi, dans leur pensée, cette
évasion doit aboutir. Ne craignez rien, allez droit votre route; vous ne
resterez jamais sans instructions, et vous me verrez désormais plus
souvent que vous ne croyez.
Elle s'interrompit presque gaiement pour ajouter:
--Maintenant, Léo, nous n'avons plus qu'à tromper l'espion qui nous
guette. Vous êtes juste ce qu'il faut pour cela, et, en vérité, quand
même aucun regard ne serait fixé sur vous, je suis morte de fatigue; et
je ne sais pas si je pourrais regagner mon lit sans votre aide.
Elle sourit et ajouta encore:
--Vous avez vu les nourrices endormir les petits enfants entre leurs
bras. Quand le sommeil est enfin venu, elles emportent doucement le
nourrisson dans son berceau, et quelles précautions elles prennent!
Faites comme elles, bonne Léo, emportez-moi, et surtout prenez garde de
m'éveiller!
Son sourire était contagieux; il y eut comme un reflet sur le visage
désolé de la dompteuse, qui avait compris.
Ce fut une scène si bien jouée que Lecoq y fut aux trois quarts pris,
derrière son rideau.
Avec une délicatesse infinie, maman Léo dégagea son épaule qui soutenait
la tête de la jeune fille, puis elle se pencha sur elle comme pour bien
constater qu'elle était endormie, puis encore elle la souleva aussi
aisément que si c'eût été en effet une enfant et la reporta sur le lit,
où Valentine demeura immobile.
Mme Samayoux s'essuya les yeux avant de border la couverture; quand la
couverture fut bordée, elle joignit les mains et dit avec tristesse:
--Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, pour cette pauvre biche-là,
rester chez moi à la baraque!
--Ah ça! ah ça! se dit Lecoq en quittant sa cachette, j'ai perdu une
grosse demi-heure ici, moi. Est-ce qu'elles se mettent à jouer la
comédie, en foire, aussi parfaitement qu'au Théâtre-Français?
Au moment où il s'éloignait sans bruit, mais pas assez légèrement,
pourtant, pour que l'oreille aux aguets de la dompteuse ne perçût
vaguement l'écho de son pas, la porte par où Mme la marquise d'Ornans et
son cercle étaient sortis s'ouvrit.
--Eh bien! demanda la comtesse Corona sur le seuil, avons-nous dit tous
nos grands secrets?
--Chut! fit Mme Samayoux, qui se retourna, elle s'est endormie en
parlant de lui.
La comtesse traversa la chambre sur la pointe des pieds et vint jusqu'au
lit.
Elle baisa la main de Valentine, qui était glacée, et fixa sur la
dompteuse un regard triste et doux.
--Ils s'aiment bien, murmura-t-elle, et celui qui est mort l'adorait. Sa
folie est de penser que Remy d'Arx était son frère: vous a-t-elle parlé
de cela?
--Oui, répondit la dompteuse.
--Vous qui la connaissez depuis longtemps, pensez-vous qu'elle puisse
être vraiment la soeur de Remy d'Arx?
--Quand je la connaissais, repartit la dompteuse, elle s'appelait
Fleurette. Je ne me doutais pas qu'elle eût un frère, mais je ne me
doutais pas non plus qu'elle fût la parente d'une noble marquise et d'un
colonel.
--C'est juste, fit la comtesse.
Elle ajouta comme malgré elle:
--On vous a payée, n'est-ce pas, en ce temps-là?
La veuve lui saisit les deux mains brusquement; ses joues étaient en
feu.
--Elle a confiance en vous, dit-elle, et c'est une belle âme qui est
dans vos yeux. Écoutez, je suis une pauvre femme, une misérable créature
qui a peut-être fait le mal: oui, on m'a donné de l'argent, et je ne
l'avais pas gagné! oui, on est venu la chercher chez moi et j'ai
peut-être eu tort de croire trop vite... mais elle avait si bien l'air
de la fille d'une grande maison! et comment penser que des gens comme
cela auraient voulu me tromper? Si vous savez quelque chose qui puisse
m'aider à réparer ma faute, je vous en prie, je vous en prie, dites-le
moi!
La comtesse avait baissé les yeux; elle répondit froidement:
--Je ne sais rien, bonne dame; quand Valentine vint à la maison, voici
deux ans, on me dit qu'elle était ma cousine et je l'aimai comme une
soeur. Remy d'Arx était pour moi un ami, presque un frère; il y a une
énigme au fond du deuil que nous portons, je n'en ai pas le mot. Il y a
une énigme aussi, une énigme inexplicable dans la position de ce jeune
homme auquel tous nos amis semblent s'intéresser, malgré son crime.
--Oh! s'écria la dompteuse, celui-là est innocent, je vous le jure
devant Dieu.
--C'est ainsi que parla Valentine, dit la comtesse d'un air pensif, le
jour même où on arrêta Maurice Pagès, tout sanglant encore, à quelques
pas de la maison où le meurtre avait été commis. Je ne suis pas juge,
madame, et, depuis mon enfance, je vis au milieu de mystères encore plus
insondables que celui-là.
--Au nom du ciel! commença la veuve, qui la regardait avidement,
dites-moi...
Francesca Corona secoua sa tête charmante avec lenteur.
--Ne m'interrogez pas, répliqua-t-elle, ce serait inutile. Je n'ai rien
compris, je n'ai rien deviné, sinon mon propre malheur, qui m'accable et
dont je ne dois compte à personne. Si ce jeune homme est innocent, que
Dieu le sauve; puisqu'ils s'aiment, qu'ils soient heureux! Venez,
madame, on vous attend au salon, et chacun semble espérer en votre
entremise pour atteindre un résultat favorable. Je vais vous conduire,
et je reviendrai garder Valentine, que j'aime mieux depuis qu'elle
souffre.
Elle se dirigea vers la porte.
Un mot vint jusqu'aux lèvres de la dompteuse, qui allait parler,
lorsqu'elle sentit une main glacée qui touchait la sienne.
Elle se retourna vers le lit et rencontra les yeux grands ouverts de
Valentine qui avait un doigt sur ses lèvres.