Mme Samayoux avait enveloppé Valentine dans un manteau de nuit pour
l'asseoir à la place même occupée naguère par le colonel.
Les petits pieds de la jeune fille sortaient seuls des plis de l'étoffe
et semblaient chercher la chaleur du foyer.
--Tu es comme les autres, disait-elle d'un ton insouciant et doux, tu ne
veux pas croire que j'avais un frère, mais moi je me souviens bien d'une
nuit terrible... et quand je pense à cette nuit-là, c'est comme si on me
racontait une histoire de brigands!
Elle baissa la voix tout à coup pour ajouter rapidement:
--Ils sont difficiles à tromper, prends garde!
La dompteuse ouvrit de grands yeux; elle ne savait que croire.
--Qu'est-ce que Maurice t'a dit pour moi? demanda tout haut Valentine.
--Je n'ai pas vu Maurice, répondit Mme Samayoux.
--Quoi! vraiment! tu l'aimais pourtant bien autrefois!
--Ce matin encore, j'ignorais tout, reprit la veuve, et je me demande à
moi-même comment cela se fait. C'est seulement ce matin qu'on a raconté
devant moi cette horrible aventure.
Valentine l'interrompit pour dire d'un ton important:
--Mon frère était riche, et j'aurai une très belle fortune.
Leurs regards se rencontrèrent, et certes, c'était dans les yeux de la
veuve qu'on aurait pu découvrir des symptômes de folie. Elle passa la
main sur son front où il y avait de la sueur. Valentine reprit:
--Embrasse-moi, maman Léo, nous irons le voir ensemble. Est-ce qu'on
peut se marier dans une prison?
La dompteuse sentit qu'on glissait un papier dans sa main. En même temps
la voix de la jeune fille murmura à son oreille:
--Dans l'alcôve, si bas que j'eusse parlé, on m'aurait entendue. Ils
sont là derrière le rideau.
--Qui donc? balbutia la veuve.
--Ceux qui ont tué Remy d'Arx: les Habits Noirs!
La veuve tressaillit de la tête aux pieds; mais Valentine lui jeta ses
bras autour du cou en riant bruyamment.
Et comme la pauvre maman Léo restait toute bouleversée, la jeune fille
ajouta dans un baiser:
--Vous oubliez votre rôle, parlez-moi donc de l'évasion; ils vous
guettent!
La dompteuse n'aurait pas été plus complètement étourdie si on lui eût
rendu sur le crâne le coup de boulet ramé qui avait fait la fin de
Jean-Paul Samayoux, son mari.
Elle essaya pourtant et dit comme au hasard, répétant à son insu les
propres paroles de M. Constant:
--Il n'y a pas de serrure dont on n'achète la clef avec de l'argent;
tout le monde est riche ici et tout le monde a bonne volonté de mettre
la main à la poche. On m'a dit comme ça qu'il n'y avait que toi,
fillette, pour s'opposer à la délivrance de Maurice.
Valentine se renversa en arrière et prit une attitude de profonde
réflexion.
--Penses-tu qu'on puisse condamner un innocent? murmura-t-elle; et tu
sais bien qu'il est innocent, n'est-ce pas?
--Si je le sais! répliqua Mme Samayoux: quand il y aurait cent millions
de juges pour dire le contraire, je crierais encore qu'il est innocent!
Mais ça n'empêcherait pas un malheur, vois-tu, fillette? parce que les
juges sont les maîtres. Et on en a tant vu qui étaient blancs comme
neige, porter leur pauvre tête sur l'échafaud! Voyons, il faut te faire
une raison: quand Maurice sera libre, vous irez en Angleterre ou en
Espagne, ou même plus loin, et vous vous marierez ensemble.
--Et viendras-tu avec nous, toi, maman? demanda la jeune fille.
--Certes, si vous voulez de moi.
Valentine se leva d'un mouvement plein de pétulance et fit quelques pas
dans la chambre.
--Je suis bien faible! dit-elle.
Puis s'arrêtant devant la glace qui était sur la cheminée, elle ajouta:
--Je suis bien pâle!
Puis encore, avec un frisson qui secoua ses membres, en mettant un
cercle noir autour de ses yeux:
--Maurice est peut-être plus pâle que moi!
Elle revint s'asseoir, mais au lieu de s'appuyer désormais au dossier du
fauteuil, elle mit sa tête sur l'épaule de la veuve, de façon à ce que
son visage fût masqué pour un regard venant de l'alcôve.
--Je vais dormir ainsi, dit-elle, veux-tu?
--Je veux bien, répondit la veuve, qui reprenait quelque sang-froid et
entrait peu à peu dans son rôle, mais pourquoi ne pas te remettre au
lit?
--Ceci est bien, murmura Valentine tout bas, continue.
Elle ajouta tout haut:
--Parce que je suis mieux comme cela; il me semble que tu me gardes.
--Tu as donc peur, chérie?
--Quelquefois, oui... je revois mon frère... Oh! comme je l'aurais
aimé!... et mon père... tous deux livides, tous deux morts... J'ai
sommeil, bonsoir!
Dans la position qu'elle avait prise, sa bouche était tout contre
l'oreille de Mme Samayoux.
--Maintenant, ne me répondez plus, dit-elle, si bas que la dompteuse
avait peine à l'entendre. Si vous restez bien immobile, comme il faut
faire pour ne point éveiller une pauvre folle qui dort, cet homme ne se
doutera même pas que je vous parle à l'oreille. Avez-vous bien serré le
papier que je vous ai donné? Vous le lirez quand vous serez seule. Je ne
suis pas folle, vous l'avez déjà deviné, et ce ne sont pas les juges qui
menacent notre Maurice le plus terriblement. J'ai vu Maurice dans sa
prison.
Ici la dompteuse laissa échapper un si brusque mouvement, que Valentine
fit comme si elle s'éveillait en sursaut.
--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle, à voix haute. J'étais déjà embarquée
dans un beau rêve, le rêve que j'ai toujours dès que je m'endors.
--Moi, répliqua la veuve avec à-propos cette fois, c'était tout le
contraire, je m'étais endormie aussi et j'avais un mauvais rêve.
--Si le mien pouvait seulement revenir! murmura Valentine reposant de
nouveau sa tête charmante sur l'épaule de Mme Samayoux.
--Vous voyez, reprit-elle bien bas, tandis que son attitude abandonnée
feignait encore une fois le sommeil, vous ne m'avez pas obéi. Quoi que
je dise, désormais gardez votre calme; il est nécessaire que vous
sachiez tout. Maurice m'avait écrit pour me demander du poison, car la
mort infamante lui fait peur, et j'ai été le voir pour lui porter le
poison qu'il m'avait demandé.
Elle s'interrompit, ajoutant d'un ton paresseux et de manière à être
entendue par l'espion qui, selon elle, était aux écoutes:
--J'ai de la peine à me rendormir, parce que tu m'as éveillée en
frayeur.
--Vous le voyez, poursuivit-elle de cette voix murmurante qui certes ne
pouvait aller jusqu'à l'alcôve, j'ai toute ma présence d'esprit, et Dieu
sait qu'elle n'est pas de trop pour combattre l'épouvantable danger qui
nous entoure! Si j'ai pu quitter cette demeure et pénétrer dans la
prison de la Force, où Maurice a été transféré depuis quelques jours,
c'est que mes geôliers, à moi qui suis aussi prisonnière, ont favorisé
mon dessein. Je ne pourrais prouver cela, mais j'en suis sûre. Nous
jouons, eux et moi, une partie étrange, une partie mortelle; ils sont
nombreux, ils sont rusés comme des démons, et moi je suis toute seule,
et moi je ne suis qu'une pauvre enfant ignorante de la vie. Mais Dieu
peut-il être pour le mal contre le bien? L'espoir me reste, je garde mon
courage, parce que j'ai confiance en la bonté de Dieu.
Elle se sentit pressée contre le coeur de la dompteuse qui battait à se
rompre.
--Oui, reprit-elle, je vous comprends, bonne Léo, j'ai tort de parler
d'abandon puisque vous êtes là; mais c'est précisément la bonté de Dieu
qui vous envoie, et jusqu'à l'heure où nous sommes, je peux bien dire
que j'étais seule. Ne m'interrogez pas, je sais ce que vous voulez me
demander: les gens qui m'entourent sont de deux sortes, et certes, Mme
la marquise d'Ornans, qui pendant deux années m'a servi de mère, a pour
moi l'affection la plus dévouée. Elle n'est pas complice, elle est
victime, car le fils unique qui devait perpétuer son nom est couché au
fond d'une tombe. Il y a une autre personne encore qui ne sait rien de
leurs secrets, c'est cette pauvre belle créature: Francesca Corona. Je
ne sais pas quel délai on leur donnera, ni combien de jours leur seront
accordés, mais croyez-moi, elles sont toutes les deux condamnées comme
moi, comme Maurice, comme vous-même.
Cette fois la veuve n'eut point de frisson. Elle ne tremblait jamais
quand la menace ne s'adressait qu'à elle.
À son tour, elle put sentir l'étreinte du bras frêle et gracieux qui
entourait son cou.
Elle sourit sans parler.
--Oh! vous êtes brave, bonne Léo, continua Valentine, et c'est vous qui
nous sauverez, s'il est possible de lutter contre l'infernale puissance
de ces hommes! Je vais vous dire maintenant comment je reçus la lettre
de Maurice et comment il me fut possible, non seulement de sortir de ma
prison, mais encore de pénétrer dans la sienne.