C'était une grande et belle chambre meublée d'une façon sévère comme
doit l'être la retraite d'un savant médecin. Un bon feu brillait dans la
cheminée, dont la tablette supportait deux lampes recouvertes de leurs
abat-jour.
Il ne faut pas trop de lumière dans la chambre d'une malade; Valentine
était couchée, dans le propre lit du docteur, au fond d'une alcôve
défendue par des draperies qu'on avait laissé tomber à demi.
Au moment où Victoire avait annoncé l'arrivée de Mme Samayoux, tout le
monde était réuni autour du foyer; j'entends tous ceux qui portaient à
Mlle de Villanove un intérêt si vif et si constant. Il y avait là les
hôtes principaux de l'hôtel d'Ornans: Mme la marquise, le prince qu'on
appelait M. de Saint-Louis et même le colonel Bozzo, malgré l'état
précaire de sa santé, sérieusement attaquée depuis quelques semaines.
La belle comtesse Francesca Corona, qui ne le quittait jamais et lui
servait d'Antigone, était assise auprès de lui sur la causeuse la plus
rapprochée du foyer.
L'autre coin du feu était occupé par le prince et la marquise.
Cette dernière causait tout bas avec le Dr Samuel, assisté d'un autre
personnage qui n'avait point ses entrées jadis à l'hôtel d'Ornans, mais
qu'on avait admis depuis peu dans l'intimité de la famille sur sa grande
réputation de jurisconsulte, certifiée à la fois par le colonel Bozzo,
par M. de Saint-Louis et par le Dr Samuel.
Il ne faut point oublier que les amis de Valentine avaient besoin d'un
conseil judiciaire compétent presque autant que d'un habile médecin.
Deux menaces étaient suspendues sur la tête de cette chère jeune fille,
entourée d'amis si dévoués, et la plus cruelle des deux menaces n'était
peut-être pas la maladie.
Le Dr Samuel, en qui tout le monde avait confiance, avait dit en effet:
«Si elle perd celui qu'elle aime, elle mourra.»
C'était précis comme un arrêt.
Le personnage dont nous parlons n'est pas tout à fait un inconnu pour le
docteur; il nous fut présenté jadis à l'hôtel de la rue Thérèse, chez le
colonel Bozzo-Corona, sous le nom du «docteur en droit».
Il s'appelait M. Portai-Girard, et c'était lui qui, après un examen
approfondi de la situation de Maurice, avait prononcé en quelque sorte
une sentence prophétique en déclarant que le jeune lieutenant de spahis
_ne pouvait pas être acquitté_.
C'était lui, en outre, qui avait ouvert l'avis d'une évasion à tenter.
Cet expédient, qui est le plus extra-judiciaire de tous, n'est pas mis
en avant d'ordinaire par les jurisconsultes, mais de même que les
médecins trop savants deviennent fréquemment sceptiques à l'endroit de
la médecine, de même les adeptes qui sont descendus tout au fond des
secrets de la jurisprudence se sentent pris souvent d'un douloureux et
terrible dédain pour la justice humaine.
On dirait qu'en toutes choses la science est l'ennemie de la foi.
Ici, d'ailleurs, à vrai dire, la loi n'était pas en cause, non plus que
la valeur morale de ceux qui sont chargés de l'appliquer.
M. Portai-Girard, consulté par une famille en détresse qui lui disait:
«Nous voulons sauver le lieutenant Maurice et nous ne voulons que cela»,
ne prenait point la peine d'avoir un avis sur le fond même de la
question, c'est-à-dire sur la culpabilité ou sur l'innocence de
l'accusé.
Il raisonnait au point de vue du problème qu'on lui avait donné à
résoudre, le salut de Maurice, et il disait avec une grande apparence de
vérité: «Qu'il soit innocent ou coupable, la situation est la même
puisque les apparences l'écrasent; les juges le condamneront, les juges
ne peuvent pas ne point le condamner; il n'y a personne ici qui ne le
condamnât s'il était juge. En conséquence, puisque votre nécessité est
de le sauver, il faut agir en dehors des juges et même contre les
juges.»
La logique de ce docteur en droit en valait bien une autre.
Nous avons dit que maman Léo avait repris toute sa vaillance au moment
d'affronter pour la première fois de sa vie l'entrée d'un salon du grand
monde. Malgré l'habitude qu'elle avait, selon le dire de son enseigne,
d'être accueillie avec la plus haute distinction par les principales
cours de l'Europe, il lui avait fallu un grand effort sur elle-même pour
dompter son embarras préalable, et nous devons ajouter que son audace
factice était plutôt une réaction contre l'insolence de Mlle Victoire.
En traversant l'antichambre, elle achevait de s'aguerrir et se
représentait toutes ces vieilles et nobles têtes, rangées en demi-cercle
autour du lit de Valentine, immobile et raide entre ses draps, comme une
princesse des salons de cire.
--Je ne baisserai pas les yeux devant eux, pensait-elle, je ne leur dois
rien, pas vrai? et il y en a au moins deux que je connais pour les avoir
vus à la baraque. J'irai tout droit à la chérie et je l'embrasserai en
disant: «La voilà, maman Léo, elle est là pour un coup, et ceux qui
voudraient te faire du chagrin trouveront désormais à qui causer!»
Comme elle arrivait à la porte, M. Constant la dépassa vivement, ouvrit
et dit à voix basse:
--Madame veuve Samayoux!
Puis il s'effaça, et la dompteuse se trouva sur le seuil, non point en
face d'un orgueilleux cénacle, composé de gens assis et fixant sur elle
des regards hautains, mais bien vis-à-vis d'une vieille dame en cheveux
blancs, à l'air doux et triste, qui avait fait plusieurs pas à sa
rencontre.
Derrière cette bonne dame, les autres membres de la famille étaient
debout, dans l'attitude qu'on garde quand on vient de se lever pour
faire honneur à un nouvel arrivant.
Personne n'était resté assis, pas même le colonel Bozzo, que la veuve
reconnut, blême et presque tremblant, appuyé sur l'épaule de la comtesse
Corona, pas même le prince, que la veuve devina du premier coup d'oeil
et à qui son imagination prêta tout de suite un aspect auguste.
Elle ne s'attendait pas à cela, et toute son audace tomba devant la
simplicité solennelle de cet accueil.
--Nous vous remercions d'être venue, madame, lui dit la marquise. Quand
je vous vis autrefois, nous étions tous bien joyeux, et je croyais
emporter de chez vous le bonheur de ma maison. Il en a été ainsi pendant
près de deux années, la chère enfant que nous vous devons nous a donné
bien des jours de consolation et de joie; mais à présent, le malheur a
frappé à notre porte, un malheur horrible dont vous avez entendu parler
sans doute, et nous n'avons plus d'espoir qu'en vous.
--Tout ce que je pourrai faire..., balbutia la dompteuse en essayant une
maladroite révérence.
Tout le monde répondit aussitôt à son salut, ce qui mit le comble au
malaise qu'elle éprouvait.
--Constant, dit le colonel, approchez un fauteuil à Mme Samayoux, car je
suis obligé de m'asseoir. Mes pauvres jambes sont bien faibles.
M. Constant, qui avait ici presque l'air d'un domestique, se hâta
d'obéir, pendant que la comtesse Corona aidait son aïeul à reprendre
position dans sa bergère.
--Nous vous attendions avec grande impatience, poursuivit la marquise;
la pauvre chère enfant prononce bien souvent votre nom, et c'est le
seul... avec un autre...
Elle s'arrêta; ses yeux étaient mouillés.
La veuve sentit que ses paupières la brillaient, car elle était
profondément attendrie, et ses soupçons, si jamais elle avait éprouvé
rien qu'on puisse appeler soupçon, s'évanouissaient comme des rêves.
--On dirait, acheva la marquise en essuyant ses paupières rougies par
les larmes, qu'elle a oublié tout le reste, et pourtant ceux qui sont
ici l'aiment bien, allez, ma bonne madame Samayoux!
Au lieu de s'asseoir, la dompteuse demanda, en désignant du doigt
l'alcôve:
--Est-ce qu'elle est là?
Ce ne fut point la marquise qui répondit.
Une voix se fit entendre derrière les rideaux et appela:
--Léo! ma chère maman Léo!
La dompteuse bondit aussitôt vers l'alcôve, où elle pénétra, et
l'instant d'après Valentine était dans ses bras.
La marquise avait repris son siège en levant les yeux au ciel.
Le colonel Bozzo eut une petite quinte de toux pendant laquelle la
comtesse Corona lui frappa doucement dans le dos, comme on fait aux
enfants qui ont la coqueluche.
Derrière les rideaux de l'alcôve, on entendait la forte voix de la
dompteuse, adoucie jusqu'au murmure et qui disait:
--Fleurette, ma petite Fleurette chérie, nous le sauverons ou j'y
laisserai ma peau!
Le colonel ouvrit sa bonbonnière pour y prendre une tablette de pâte
Regnault et dit au docteur:
--Ce rhume est tenace et me fatigue, il faudra que nous prenions une
consultation sérieuse, car je ne voudrais pas m'en aller à près de cent
ans comme une petite Anglaise poitrinaire, ah! mais non!
--Ce n'est rien, répliqua Samuel, je garantis vos poumons, ils sont
d'acier.
Un sourire vint aux lèvres de M. Constant, qui restait debout près de la
porte, parce que personne ne lui avait dit de s'asseoir.
--Mme Samayoux, demanda la marquise en s'adressant à lui justement,
sait-elle ce que nous attendons de son obligeance?
--À peu près, répondit l'officier de santé, je lui ai expliqué la chose
de mon mieux.
La marquise se pencha vers M. de Saint-Louis et ajouta tout bas:
--Pour une chose aussi délicate, j'aurais préféré M. le baron de la
Périère, mais on ne le voit plus.
--C'est vrai, dit le prince, que devient-il donc, ce cher baron?
M. Constant avait les yeux fixés sur le colonel, qui lui envoya un
regard souriant.
--M. de la Périère s'occupe de vous, chère bonne amie, dit-il; vous le
verrez peut-être ce soir, peut-être demain, et vous regretterez d'avoir
pu penser qu'il abandonnait ses amis dans le malheur.
Il fit en même temps un signe imperceptible pour les autres, mais que M.
Constant sut traduire sans doute, car M. Constant disparut aussitôt.
Le silence régna autour du foyer.
Il est permis de penser que chacun dans le cercle désirait entendre ce
qui se disait au fond de l'alcôve.
Mais aucun bruit de voix ne dépassait plus les rideaux.
Mme Samayoux avait les lèvres appuyées sur le front de Valentine, qui
murmurait à son oreille:
--Ce Constant est-il encore là?
--Non, répondit la veuve après s'être penchée pour regarder dans le
salon.
--Taisons-nous! fit Valentine.
Son doigt montra le fond de l'alcôve, tandis qu'elle ajoutait:
--Il doit être là aux écoutes.
--Comment! fit la veuve, là ce n'est donc pas un mur, derrière les
rideaux?
--Chère mère, dit-elle, en élevant la voix, venez!
Mme la marquise d'Ornans se leva aussitôt et traversa la chambre, leste
comme une jeune fille.
--Il y avait bien longtemps que tu ne m'avais appelée, chérie, fit-elle
avec émotion.
Sa voix tremblait de plaisir. Elle ajouta en se tournant vers la veuve,
dont elle serra les deux mains avec effusion:
--C'est à vous que je dois cela. Du fond du coeur, je vous remercie.
--Comme elle est aimée! murmura la comtesse Corona.
Le colonel lui prit la tête et la baisa au front.
Pendant qu'elle était en quelque sorte aveuglée par cette caresse, les
quatre hommes qui restaient seuls autour du foyer échangèrent un étrange
et rapide regard.
Les yeux du prince, ceux du docteur en droit, et ceux de Samuel
exprimaient de l'inquiétude. Dans ceux du colonel, il y avait un froid
dédain.
Valentine avait attiré la marquise jusqu'à son chevet. La veuve, qui
s'était retirée un peu de côté et dont les yeux s'habituaient à
l'obscurité relative produite par les draperies de l'alcôve, se mit à
regarder la jeune fille.
C'était peut-être la fièvre, mais il y avait des couleurs aux joues de
Valentine; son regard brillait extraordinairement; elle était si belle,
que la pauvre Léocadie pensait:
--Il n'y a qu'elle pour lui comme il n'y a que lui pour elle, et ce
n'est pas possible que Dieu ait le coeur de séparer ces deux amours-là!
--Je voudrais vous demander une chose, bonne mère, dit en ce moment
Valentine à la marquise.
--Tu as donc des secrets, méchante? fit la vieille dame d'un ton plein
de caresse.
--Dites-leur de s'en aller, répliqua Valentine avec une impatience
soudaine que rien ne motivait, ils me gênent! je ne les aime pas! je
n'aime que vous et maman Léo.
Cette dernière éprouva une espèce de choc en écoutant ces paroles, qui
étaient d'une enfant ou d'une folle.
La marquise embrassa Valentine sans répondre et dit en passant près de
la veuve:
--Elle est bien mieux qu'hier; si vous l'aviez entendue dans les
commencements! sa raison se remet à vue d'oeil.
--Allons, messieurs, reprit-elle en rentrant dans la chambre, nous
sommes de trop ici et nous n'aurions pas dû attendre qu'on nous priât de
sortir. Donnez-moi votre bras, prince, et allons prendre le thé au
salon.
Il n'y eut pas une seule objection. Tout le monde se leva en souriant,
et le colonel, qui sortait le dernier, appuyé au bras de Francesca
Corona, dit:
--Savez-vous que ma petite Fanchette a raison d'être jalouse? Nous
l'aimons trop, cette enfant-là!
--Et je l'aime comme tout le monde, ajouta la comtesse.
--Venez, fit la marquise; quand elles vont avoir fini, nous reprendrons
la bonne Mme Samayoux en sous-oeuvre, et je suis bien sûre qu'elle fera
tout ce que nous voudrons.
--Nous voilà seules, dit la veuve au moment où la porte se fermait. Elle
allait parler encore, mais Valentine lui mit la main sur la bouche.
Puis, tout à coup, elle rejeta sa couverture d'un mouvement violent, et
sauta hors du lit en riant à gorge déployée.
La dompteuse, stupéfaite, voulut la saisir dans ses bras, mais Valentine
s'échappa vers le foyer en disant:
--J'ai froid et mon frère est mort, il faut que j'aille à son
enterrement.
Elle s'accroupit près du feu et chauffa ses pieds nus.
Mme Samayoux resta un instant immobile sous le coup de son angoisse.
Toute idée de folie s'était en effet effacée dans son esprit au premier
aspect de Valentine si calme; maintenant elle se souvint de ce que lui
avait dit M. Constant.
Valentine, en se retournant à demi, secoua les beaux cheveux qui
tombaient sur ses épaules.
--Viens, dit-elle, avec un sourire d'enfant, viens te chauffer aussi,
nous parlerons de mes noces.