Il ne s'agissait plus de travailler. L'atelier Coeur d'Acier était
célèbre, non seulement par le bon teint de l'élégance de ses produits,
mais encore pour son insatiable appétit de flânerie. Ceux qui le
composaient avaient deux fois le droit de rester enfants toute leur vie,
puisqu'ils appartenaient en même temps à ces deux confréries joyeuses
des peintres barbouilleurs et des artistes en foire.
La trêve de la besogne étant offerte et acceptée, chacun se mettait à
son aise: on avait couché la grande échelle, qui faisait l'office d'un
énorme divan; d'autres avaient apporté des tréteaux, d'autres enfin
restaient accroupis commodément dans la poussière.
C'était une halte de bohémiens de Paris. Tout le monde savourait le
bienfait de ces vacances inespérées. On était là un peu comme au
spectacle, et Similor pelait des pommes aux rougeaudes en disant:
--Ça fait pitié de voir les occasions tomber à celui qui n'est pas
capable d'en profiter avec éclat. Si aussi bien on m'avait demandé la
chose, au lieu de s'adresser au fabricant de croûtes et teinturier en
guenilles, on aurait vu comment je sais charmer une assemblée par
l'élocution de ma parole!
Échalot le regardait peler ses pommes et pensait:
--C'est à ces bagatelles qu'il enfouit ses ressources pécuniaires.
Faut-il qu'il voltige sans cesse comme un papillon, et ce défaut-là lui
coupe son sentiment paternel.
M. Baruque, cependant, n'était pas fâché d'être en lumière; il gardait
cet air impassible qui va si bien aux petits hommes grisonnants, pourvus
d'une voix de basse-taille.
Similor, ici, était injuste comme tous les envieux. M. Baruque ne resta
point au-dessous du rôle brillant qui lui était confié par sa bonne
chance; il raconta couramment et dans tous ses détails l'histoire du
premier meurtre: le meurtre accompli au numéro 6 de la rue de
l'Oratoire, aux Champs-Elysées.
Son récit n'aurait point satisfait nos lecteurs, qui connaissent
d'avance l'envers de cette sanglante comédie, mais il était positivement
exact au point de vue de ce que les journaux avaient porté à la
connaissance du public.
Dans la science profonde de leurs combinaisons, les Habits Noirs
écrivaient l'histoire en même temps qu'ils la faisaient.
Ils ne se contentaient pas de jouer leur drame: ils se chargeaient en
outre d'en rendre compte au public.
De ce récit, composé sur des apparences habilement préparées et d'après
les pièces d'une instruction dont, seul au monde, le malheureux Remy
d'Arx aurait pu reconnaître le côté mensonger, une brutale évidence se
dégageait, sautant aux yeux de chacun.
Quand M. Baruque termina en mentionnant l'ordonnance de non-lieu
délivrée par le feu juge et la mise en liberté de Maurice Pagès, il y
eut des murmures dans l'auditoire.
--C'était trop bête, aussi! dit Mlle Colombe en cassant un peu les reins
de sa petite soeur.
Celle-ci demanda:
--À qui donnera-t-on les diamants qui étaient dans la canne à pomme
d'ivoire?
Mme Samayoux restait comme absorbée, elle ne dit rien sinon ceci:
--Il a été libre un instant, et je n'étais pas là!
--Les diamants, prononça sentencieusement Mlle Colombe, en réponse à la
question de sa petite soeur, c'est toujours confisqué par le
gouvernement pour récompenser les filles des généraux et les dames des
procureurs du roi.
M. Baruque but un verre de vin. Tout le monde était content de lui,
excepté pourtant Similor, qui cabalait dans son coin, disant:
--Faut que la patronne ait son idée pour faire mine d'ignorer des choses
comme ça. Quoi donc! Saladin, mon petit, en aurait spécifié les détails
tout aussi bien que le colleur d'enseignes!
--Continuez, monsieur Baruque, dit Mme Samayoux avec sa tranquillité
factice, sous laquelle perçait une navrante lassitude.
--Alors, maman Léo, répliqua le petit homme, vous voilà bien fixée sur
le premier meurtre, pas vrai?
--Oui... je suis fixée.
--Et vous comprenez pourquoi tout le monde devine que le nom de Maurice
P..., imprimé dans les journaux qui racontent le second assassinat, veut
dire Maurice Pagès?
--Oui, je le comprends.
--Va bien! Quant à la demoiselle, c'est une autre paire de manches:
Valentine de V..., connais pas! Tout ce qu'on peut dire, c'est que ça se
saura plus tard. Donc le juge Remy d'Arx avait sauvé la vie, ou tout au
moins la liberté de votre Maurice Pagès...
--Fixe! interrompit Gondrequin-Militaire, ménagez vos expressions,
Rudaupoil! Quand même il ne s'agirait pas d'une cliente honorable et qui
donne du comptant, je vous dirais encore: Respect à son sexe!
--Je ne crois pas avoir besoin de leçon pour ce qui regarde les
convenances, repartit M. Baruque avec fierté, et il y a beau temps que
Mme veuve Samayoux connaît les sentiments que je nourris en sa faveur.
Je voulais dire tout uniment ceci: Quand il y a rivalité d'amour entre
deux hommes, qu'est-ce que c'est que leur reconnaissance? ce n'est rien,
comme vous allez le voir.
--Ah! fit Mlle Colombe avec un grand soupir, les hommes! Celui qui m'a
laissé une petite soeur sur les bras avait pourtant des mille et des
cent!
--Maurice Pagès, poursuivit M. Baruque, possédait peut-être autrefois
les qualités du coeur qui ont pu motiver l'intérêt que lui témoigne la
patronne, mais rien n'arrête le débordement des passions. Quand il fut
sorti de la conciergerie, il continua de se fréquenter avec la
demoiselle Valentine de V..., qui est une pas grand-chose, quoique
appartenant à la plus haute société.
«Il faut vous dire, et c'est à maman Léo que je parle, car tous les
autres savent cela sur le bout du doigt, que le mariage de la demoiselle
avec le juge était une chose arrêtée. On avait signé le contrat et
publié les bans.
«En passant, une observation qui a ses conséquences. On voit un peu plus
loin que le bout de son nez, c'est sûr. Je suis, moi, de ceux qui
pensent qu'il y avait là un marché, et que ce mariage était le prix de
la faiblesse du juge à l'endroit du Maurice pincé en flagrant.
«La demoiselle avait dû dire quelque chose comme cela: Sauvez celui qui
m'est cher et je serai votre femme.
«Ça n'est pas beau, et, en plus, ça a l'air bête. Ils sont si drôles,
dans le beau monde! Voilà un endroit où il s'en passe de cruelles, qui
ne viennent pas souvent à la cour d'assises, rapport à la richesse et à
la faveur des fautifs.
«Ceux qui connaissent le dessous de leurs lambris dorés disent que ça
fait frémir pour l'immoralité de toutes les turpitudes qu'ils
contiennent!
«Et, quant à la bêtise, écoutez donc, depuis le commencement jusqu'à la
fin, ce juge-là, malgré sa réputation de savant, s'est toujours conduit
comme qui n'a pas inventé la poudre.
«Voilà donc qui est très bien: les préparatifs de la noce allaient leur
train dans le bel hôtel des Champs-Elysées, chez une Mme d'O..., comme
le marquent les feuilles publiques, qui cachent encore la fin de ce
nom-là. S'il s'agissait de moi ou de Gondrequin-Militaire, on nous y
coucherait en toutes lettres, c'est bien sûr.
«Mais voilà une assez cocasse de chose: le bel hôtel est situé tout
contre la maison du numéro 6, où le premier meurtre avait eu lieu. Y
a-t-il là-dedans un fait exprès? Cherche! Faudrait avoir du temps à soi
comme un rentier pour deviner tant de rébus.
«L'important, c'est que, après l'ordonnance de non-lieu, Maurice Pagès
avait loué un petit logement garni dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré, sur
le derrière, dans une situation bien commode pour faire tout ce qu'on
veut, sans être gêné par les voisins.
«C'était là que Valentine de V... venait causer avec lui.
«La veille même du mariage, M. Remy d'Arx reçut une lettre de Maurice
Pagès qui lui donnait son adresse, comme qui dirait un défi.
«Il se trouva qu'au moment où les amis et la famille étaient rassemblés
à l'hôtel des Champs-Elysées pour l'exposition de la corbeille, comme ça
se fait dans la noblesse, plus orgueilleuse qu'un troupeau de dindons,
Mlle Valentine de V... manqua justement à l'appel.
«Remy d'Arx alla jusque dans sa chambre pour la chercher, et là une
servante lui dit qu'elle était partie en voiture, toute pâle et toute
défaite.
«Pour aller où?
«La fille de chambre se fit un petit peu prier, puis elle donna
l'adresse du logement garni de la rue d'Anjou.
«Est-ce un guet-apens, oui ou non? Du reste, la servante a été en
prison.
«Ce qui se passa dans le logement garni, dame! je n'y étais pas pour le
voir, mais la justice fut avertie.
--Par qui? demanda ici Mme Samayoux, dont les yeux se relevèrent.
--Oui, par qui? répéta Échalot, qui, d'ordinaire, n'avait point la
hardiesse de se mêler ainsi à l'entretien.
--Qu'est-ce que ça fait, par qui! répliqua M. Baruque.
Les yeux de la dompteuse se baissèrent, et au lieu d'insister elle dit:
--Allez toujours.
--C'est presque fini, vous le devinez bien. La justice trouva le juge
d'instruction empoisonné comme un rat dans une cave où l'on a jeté des
boulettes.
--C'est tout? demanda la veuve.
--C'est tout, et je crois que c'est assez comme ça. Il n'y avait pas à
nier le flagrant, cette fois-ci, puisque le jeune homme et sa demoiselle
étaient enfermés censément avec le cadavre.
Dans l'auditoire on se demandait:
--Qu'est-ce que la patronne veut donc de plus!
Et Similor ajouta entre haut et bas:
--Quand les femmes qui ont dépassé l'automne de l'existence en tiennent
pour un jeune premier, ça fait frémir!
Échalot se glissa derrière les groupes et vint lui mettre la main sur
l'épaule.
--Toi, Amédée, dit-il, tu vas te taire!
--Qu'est-ce que c'est?... commença fièrement le faraud en haillons.
--Tu vas te taire! répéta Échalot, qui ne se ressemblait plus à lui-même
et dont l'humble regard avait pris une expression d'autorité. Le petit
se mourait de besoin, c'est elle qui lui a remplacé la Providence. Tant
pis pour toi si tu n'as pas de coeur: Un mot de plus et on s'aligne!
Similor haussa les épaules, mais il se tut.
En ce moment, Mme Samayoux disait, en se parlant à elle-même plutôt que
pour poser une objection:
--Qu'un homme soit frappé, ça se comprend, mais pour empoisonner
quelqu'un...
--Il faut qu'il boive! s'écria Gondrequin. Ra, fla, droite, alignement!
Je n'en avais jamais tant su à l'égard de cette aventure; mais le bon
sens le dit: pour empoisonner quelqu'un, faut que ce quelqu'un-là boive!
--Et le juge, dit Échalot, qui revenait de son expédition, n'était pas
venu là pour se rafraîchir, peut-être!
Il y avait de la reconnaissance dans le regard mouillé que Mme Samayoux
tourna vers lui.
Échalot recula sous ce regard et appuya sa main contre son coeur. Dans
l'auditoire, quelques voix dirent:
--Le fait est que le juge et les deux amoureux n'étaient pas vis-à-vis
les uns des autres dans la position où l'on se dit entre amis:
«Voulez-vous prendre quelque chose?» C'est louche.
--Avec ça, s'écria M. Baruque, qu'un homme qui trouve sa fiancée dans
une pareille situation n'est pas dans le cas de tomber évanoui les
quatre fers en l'air, s'il a de la délicatesse!
--Ça, c'est vrai, fit Gondrequin, mais après?
--Après?... avec ça que quand ils sont deux autour d'un quelqu'un qui ne
peut pas se défendre, c'est bien malin de lui ouvrir le bec et de lui
entonner ce qu'on veut! Et d'ailleurs est-ce qu'il n'y a pas toujours
des manigances qu'on ne comprend pas dans les causes célèbres? c'est ce
qui en fait le charme, et sans ça il n'y aurait pas besoin d'audience.
--Parbleu! approuva-t-on à la ronde.
Gondrequin lui-même parut ébranlé par ce raisonnement si clair.
--Et à la fin des fins, acheva M. Baruque, j'ai été interrogé, j'ai
répondu: Tout ça m'est bien égal à moi. Je ne m'occupe pas du comment ni
du pourquoi, je dis: Pour être empoisonné, il faut boire, donc il a bu
puisqu'il est mort empoisonné. Faut-il reprendre l'ouvrage?
Un instant la dompteuse fixa sur lui ses yeux où il y avait de
l'égarement.
Puis, au lieu de répondre, elle appuya ses deux coudes sur la table et
cacha sa tête entre ses mains.