Le sentiment généralement éprouvé par l'assistance était une compassion
assez vive pour l'ignorance inconcevable de maman Léo.
Il n'est pas permis, en effet, d'ignorer certaines choses, et, selon les
couches sociales, ces choses qu'on n'a pas le droit d'ignorer changent.
En haut, la chose est, le plus souvent, un vaudeville, dont les
personnages sont invariablement M. le duc ou M. le comte, Mlle la
comtesse ou Mme la duchesse, outre monsieur Arthur, qui peut avoir tous
les noms de baptême du calendrier.
Ce vaudeville est toujours le même, et toujours très amusant, à ce qu'il
paraît, car son succès se prolonge sempiternellement.
En bas, c'est un drame qui varie un peu plus que le vaudeville élégant,
mais où il faut cependant un élément immuable: le sang.
Au lieu de repasser la chronique de l'adultère, enrichi de diamants, qui
fait les délices des grands, les petits radotent avec une fidélité
pareille la chanson favorite du crime.
Cela n'empêche pas la vertu d'être fort considérée chez nous, mais on
n'en parle jamais.
Ce qu'il faut savoir, sous peine d'excommunication, c'est, si on est du
beau monde, la hauteur exacte du dernier saut périlleux de la princesse,
et, si on est du pauvre monde, ce sont les détails circonstanciés du
meurtre de la rue Pagevin, de la rue Mauconseil ou de la rue Thévenot,
avec le nombre des coups donnés, la nature de l'outil employé, la place
des trous faits dans le corps, la largeur des ecchymoses et la posture
que la victime gardait quand on l'a trouvée, déjà froide, les membres
convulsionnés dans leur raideur, les cheveux hideusement brouillés,
gluants et collés au carreau.
Voilà quels sont nos appétits au dix-neuvième siècle.
À Paris, comme en province, les marchands de livres ne demandent plus
aux jeunes écrivains s'ils ont du talent, ils leur ordonnent tout
uniment de rassasier le monstrueux idiotisme de cette gourmandise
populaire.