JACQUES BAINVILLE
LES
CONSÉQUENCES POLITIQUES
DE LA PAIX
... «On aura les conséquences. Celui qui creuse une fosse y
tombe. Celui qui rompt une haie, le serpent le mord.»
_L'Ecclésiate_, X, 8.
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
3, PLACE DU PANTHÉON, 3
MCMXX
DU MÊME AUTEUR
A LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
_Louis II de Bavière._
_Bismarck et la France._
_Le Coup d'Agadir et la guerre d'Orient_ (épuisé).
_Histoire de deux peuples_.
_Comment est née la Révolution russe_.
_Histoire de trois générations._
_Two histories face to face_.
_Comment placer sa fortune_.
CHEZ A. FAYARD ET CIE
_La guerre et l'Italie_.
A LA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE
_Petit musée germanique_.
CHEZ HODDER ET STROUGHTON, À LONDRES
_Italy and the war_.
JUSTIFICATION DES ÉDITIONS ET TIRAGES
La PREMIÈRE ÉDITION de cet ouvrage a été faite, en Octobre 1920, au
format in-16 soleil, à 500 exemplaires numérotés à la presse de 1 à 500,
tirés sur vergé teinté pur fil des Papeteries Lafuma portant en
filigrane le chiffre de la Nouvelle Librairie Nationale.
Les exemplaires souscrits avant la mise en vente portent le nom du
souscripteur imprimé face au titre.
Le présent exemplaire appartient à la deuxième édition faite à 11 000
exemplaires, dont le bon à tirer a été donné le 18 octobre 1920.
Copyright 1920, by Société française d'Édition et de Librairie,
proprietor of Nouvelle Librairie Nationale
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
AVANT-PROPOS
Ce n'est pas parce qu'un auteur anglais a écrit les _Conséquences
économiques de la paix_ que nous avons composé cet ouvrage. Ce livre
n'est pas une réponse à Keynes. On le verra tout de suite. Nous voulons
marquer seulement, à l'introduction de ces pages, un contraste
singulier.
Après une guerre qui a mis en jeu les forces et les ressorts des
principaux États du monde, l'idée même de politique est tombée dans le
discrédit. Peut-être faisait-elle mal à la tête? Il est vrai que jamais
matière aussi vaste et aussi confuse ne s'était offerte à des
conducteurs de peuples chargés d'établir une grande paix. Raison de plus
pour réfléchir et pour prévoir beaucoup. Le calcul pouvait être
fatigant. Faute de calcul, une part énorme de l'avenir a été livrée à
l'inconnu et au hasard, une part qui dépasse à l'excès les limites que
rencontrent les intelligences les plus profondes lorsqu'elles
s'appliquent à diriger le cours des grandes affaires.
Dans un siècle où l'on croyait au progrès indéfini de l'esprit humain,
Fontenelle avait dit: «Il est certain, et les peuples s'en convaincront
de plus en plus, que le monde politique, aussi bien que le physique, se
règle par nombre, poids et mesure». Pauvres peuples! Tout s'est fait en
leur nom et ils n'ont plus qu'à subir. A quel moment ont-ils vu que la
paix violait les lois de la physique? Mais le nombre, le poids et la
mesure ne se négligent pas impunément. Et les peuples ne comprendront
même pas pourquoi ils auront encore à payer un jour.
J. B.
LES
CONSÉQUENCES POLITIQUES
DE LA PAIX
CHAPITRE PREMIER
LA FAUTE DES CHOSES ET LA FAUTE DES HOMMES
Il n'est pas rare qu'après une guerre gagnée, le vainqueur, ou, quand il
y a des coalisés, l'un au moins des vainqueurs soit mécontent de la paix
et pense qu'il a été dupe. En 1815, les Prussiens se plaignaient que le
Congrès de Vienne se fût terminé pour eux par «une farce». Nous avons eu
nous-mêmes, en des temps plus anciens, un traité dont il était
proverbial de dire: «Bête comme la paix». M. Raymond Poincaré, qui n'a
pas ménagé ses critiques aux actes de Versailles, de Saint-Germain et
autres lieux voisins de Paris, a eu raison d'écrire que la déception
qu'ils ont causée n'était pas nouvelle.
On a tout dit des lacunes du traité de Versailles, de ce qu'il ne nous a
pas donné, du manque à gagner qu'il représente pour nous. Territoires,
frontières, argent, ce qu'il apporte est inférieur à ce qu'on avait
généralement espéré. On a remarqué partout que nous n'avions même pas
retrouvé les limites de 1814, mais celles de 1815, celles de Waterloo,
dont le peuple français avait si longtemps ressenti l'humiliation. Il
est devenu banal, tant l'évidence est forte, de dire que cette paix est
«au comptant» pour l'Angleterre et qu'elle est «à terme» pour nous.
Enfin M. Millerand, qui a hérité de ce qu'il n'avait pas fait, a
prononcé le jugement définitif après quelques mois d'expérience
lorsqu'il a déclaré à la tribune que le traité de Versailles, malgré les
longues et minutieuses dispositions qui sont destinées à assurer la
réparation de nos ruines et de nos dommages, était «plus lourd de
promesses que de réalités».
Il eût été possible de concevoir une sorte de paix qui ne nous eût pas
donné tout ce que nous désirions, mais qui nous eût payés d'une autre
manière. Une paix, par exemple, qui, nous attribuant sur le papier moins
de milliards, nous en eût laissé de réels en diminuant nos charges
militaires dans une mesure considérable et en libérant notre jeunesse de
la conscription. Le bénéfice eût été indirect mais il eût été immense.
Des conditions propres à en finir avec le régime barbare de la paix
armée étaient le premier résultat vers lequel il fallait tendre. Nous
eussions largement et rapidement regagné en sécurité, en tranquillité et
par l'affranchissement d'une terrible servitude, les sacrifices
consentis par ailleurs. C'était le point principal de la paix. Il a
échappé aux négociateurs, et l'attention publique, fixée sur les détails
quand ce n'était pas sur les vétilles, ne l'a pas davantage saisi.
D'ordinaire, en politique, les effets sont aperçus quand ils commencent
à se produire, c'est-à-dire quand il est trop tard. Le principe de
causalité, qui tourmente à peine les hommes, est encore plus indifférent
aux peuples. Il est naturel que des démocraties aient conclu une grande
paix sans se soucier des répercussions. Dans les contes arabes, si peu
philosophiques, il y a une fable qui n'exprime pas mal ce fatalisme
enfantin. Un voyageur, dans le désert, jette innocemment autour de lui
les noyaux des dattes qui ont composé son repas. Soudain un génie
effrayant se présente à sa vue et lui dit: «Dans le temps que tu jetais
tes noyaux, mon fils passait. Il en a reçu un dans l'oeil et il en est
mort. C'est pourquoi je vais me venger». Pour que les conséquences
apparaissent aux nations, il leur faut des catastrophes ou le recul de
l'histoire. Elles se résignent à vivre entourées de forces invisibles,
comme les génies des _Mille et une Nuits_, qu'elles blessent sans le
savoir et qui exigent des comptes tout à coup.
On s'est à peine occupé des conséquences de la paix. Nous voulons dire
des conséquences politiques, car un auteur anglais a prétendu en montrer
les conséquences économiques. L'ouvrage retentissant de Keynes est un
pamphlet d'apparence scientifique qui a obtenu un succès de curiosité et
de scandale par les paradoxes dont il est rempli. Il est devenu le
manuel de tous ceux qui désirent que l'Allemagne ne paye pas ou paye le
moins possible les frais de son entreprise manquée. La thèse de Keynes
est bien connue. Elle a exercé une action certaine sur l'opinion et sur
le gouvernement britanniques. Ce qui est curieux, c'est que le premier
auteur qui se soit appliqué, de son point de vue spécial, un point de
vue de financier, à étudier les suites de la paix, ait été conduit à des
conclusions pessimistes. Il est vrai que ce pessimisme est unilatéral.
Keynes voit noir pour les pays vaincus. Il est optimiste pour les
vainqueurs. Son évaluation des dommages que la France a subis est très
basse. Il estime que nous relèverons nos ruines à beaucoup moins de
frais qu'on ne calcule en général. C'est le sort de l'Allemagne qui lui
donne du souci. Et il répète comme un lugubre refrain que si l'Allemagne
n'est pas ménagée, si elle ne se relève pas avec la complaisance et
l'appui des nations victorieuses, l'Europe tout entière tombera dans la
détresse et dans le chaos.
Dans son épilogue, Keynes parle de «ces courants inconnus qui coulent
sans cesse sous la surface de l'histoire politique et dont nul ne peut
prévoir les résultats». Pour lui (sa pensée est claire et elle se dégage
de tout son livre), ces courants sont déterminés par les forces
économiques et par elles seules. C'est un autre aspect, un aspect
conservateur, de la conception matérialiste de l'histoire. Keynes a eu
un précurseur, qui se tait aujourd'hui, mais qui a parlé pendant la
guerre. C'était lord Lansdowne, et lord Lansdowne était déjà pessimiste
avant le traité de Versailles. Ce grand seigneur oubliait qu'il avait,
sous Edouard VII, contribué pour une large part à former la triple
Entente. Il était hanté par l'idée que le capital de notre vieille
humanité européenne se consumait un peu plus tous les jours. La
banqueroute, la disette, la misère générale l'obsédaient. Il annonçait
la ruine de l'Europe si les Alliés voulaient aller «jusqu'au bout». Et
c'était aussi l'idée favorite mais plus secrète d'un autre vieillard, M.
Giolitti, un de ces calculateurs silencieux comme l'Italie sait les
produire.
De ces sombres prédictions, qui abondaient dès le temps de la guerre, on
aurait dû conclure que mieux valait donner à l'Allemagne partie gagnée
ou à demi gagnée plutôt que de désorganiser la machine industrielle,
commerciale et financière du monde. Des intérêts infiniment supérieurs
étaient en jeu et lord Lansdowne parlait dans le désert. Plus habile, M.
Giolitti ne disait rien. Il se contentait de signifier par son attitude
qu'il n'avait pas changé d'opinion depuis le début et que, de toute
façon, cela finirait mal. Retranché sur cette position personnelle et
forte, il attendait seulement de vivre assez pour voir son heure
revenir. Il comptait pour l'Italie sur une déception quelconque et il se
réservait de rentrer au pouvoir à la faveur de cette déception. C'est ce
qui est arrivé. Mais M. Giolitti ne parle plus du passé. Lord Lansdowne
ne souffle plus mot. L'un et l'autre ont été des Keynes avant Keynes et
ils n'ont rien changé à rien. Il est à regretter que les Alliés n'aient
pas eu une politique plus avisée, plus perspicace et plus inventive, qui
leur eût permis de gagner la guerre plus vite et dans de meilleures
conditions. Mais quel qu'ait été le prix payé pour la victoire, quelles
que soient les misères de l'heure présente, personne n'oserait dire: «Il
eût été préférable de conclure une paix blanche avec les Allemands. Il
eût même été encore meilleur de se soumettre dès le mois de juillet
1914. Ainsi la merveilleuse horlogerie des importations et des
exportations n'eût pas été dérangée».
Et, de même, l'Europe peut souffrir longtemps de disette. Elle peut être
ravagée par les épidémies, menacée de faillite. Les États et les nations
n'en continueront pas moins de vivre selon leurs lois. Le jeu des
nécessités économiques n'est pas niable. Il se réduit, en dernière
analyse, à la conquête du manger. On peut soutenir que le peuple
allemand, en 1914, s'est décidé à la guerre parce que le sol qu'il
occupait ne suffisait pas à nourrir 68 millions d'hommes et que cet
instinct l'a poussé à courir la grande aventure. Mais si l'Empire
allemand n'avait pas eu tels et tels antécédents historiques, telle et
telle structure, si l'équilibre des forces en Europe eût été différent,
les alliances autrement agencées ou même mieux agencées, si
l'Angleterre, au lieu d'être retenue dans l'hésitation par son parti
libéral, se fût engagée tout de suite et sans hésitation à intervenir,
alors le prix de la viande à Berlin n'eût pas été un motif suffisant
pour que l'Allemagne courût le risque de la guerre.
S'il y a lieu d'être pessimiste pour l'Europe après le traité, c'est à
un autre point de vue que celui de Keynes. Le chaos économique est
profond. Mais le chaos politique l'est plus encore. L'indicible misère
de la Russie bolcheviste a-t-elle empêché l'armée rouge de se battre? Le
déficit, le discrédit du papier-monnaie ont-ils empêché la Pologne de
chercher à dessiner ses frontières? Sur une vaste surface de l'Europe,
dix nations se font la guerre malgré la pénurie, le typhus, dans des
conditions d'existence épouvantables qui ne devraient laisser aux hommes
que le souci du pain quotidien. Or, auprès de cette mêlée des
nationalités, des religions et des races, il reste l'Allemagne, seule
concentrée, seule homogène, suffisamment organisée encore, et dont le
poids, suspendu sur le vide de l'Europe orientale, risque de faire
basculer un jour le continent tout entier. Les considérations des
économistes ne changeront rien aux effets de ce déséquilibre essentiel.
Il est frappant de lire à ce point de vue l'histoire de la Révolution de
Thiers. Adonné aux questions de finances où brillait la clarté de son
esprit, Thiers a pu relater tous les événements diplomatiques et
militaires de l'Europe sous la Révolution et sous l'Empire sans que les
assignats et la banqueroute partielle de 1797 en France, les «billets de
retrait» en Autriche, occupent dans son récit d'autre place que celle
d'un épisode qui n'a rien changé au cours des choses. Dans son parti
pris évident pour l'Allemagne, la thèse de Keynes est déjà jugée. Ce
qu'elle a de futile en général tient dans cet exemple-là.
Les conséquences politiques de la paix sont donc bien plus importantes
que les conséquences économiques. Il est plus difficile aussi de les
déduire avec rigueur. Mais quelques principes tirés de l'expérience et
du bon sens peuvent y aider. Il est certain que les plus grands hommes
d'État ne peuvent tout prévoir et qu'ils ne peuvent surtout prévoir plus
d'un ou deux contre-coups des dispositions qu'ils ont prises. Il y a
pourtant des causes dont les effets sont tellement sûrs qu'il faut
presque le vouloir pour ne pas en voir d'avance le rapport. Nous sommes
donc partis, dans ce livre, du plus simple pour aller au composé,
jusqu'aux limites où ce composé commence à se dissoudre dans un détail
impalpable. C'est tout ce qu'il y a de méthodique dans cet ouvrage. Il
est surtout formé d'analyses et d'hypothèses déduites de ces analyses.
Nous présentons plus de probabilités et même de simples possibilités que
de certitudes. Dans ce domaine, les certitudes sont toujours faibles
quand il s'agit de savoir comment tourneront définitivement les choses.
Elles sont déjà plus sérieuses quand il s'agit de discerner le cours que
les choses prendront. En 1871, à la fondation de l'unité allemande, les
Anglais (il y en a eu beaucoup), qui s'étaient félicités qu'un grand
Empire fût placé désormais entre la France et la Russie, parce que ce
serait un gage de sécurité pour eux et pour l'Europe, ces Anglais-là se
sont évidemment trompés. Il était facile de le leur dire. Pourtant, au
Congrès de Berlin, ce calcul ne parut pas faux et il fallut attendre
encore plus de vingt ans pour que le vice en fût senti par les
intéressés. Lorsque Bismarck, après avoir longtemps délibéré avec
lui-même, opta pour l'alliance autrichienne et s'éloigna de la Russie,
il aperçut le risque de l'opération. Il avertit ses successeurs qu'en
aucun cas l'Allemagne ne devrait se lancer dans une guerre et s'exposer
au danger des coalitions pour un prétexte autrichien. Il montrait
justement l'obstacle sur lequel Guillaume II est allé donner. Ce sont
deux cas entre mille des erreurs de l'imprévoyance et des limites de la
prévoyance.
Les pronostics les plus remarquables qui aient été retenus par
l'histoire reposaient sur des données très simples, on peut même dire
triviales, à la portée des hommes les plus ordinaires. Celui de Thiers
au moment de Sadowa est resté le modèle du genre. Thiers partait d'une
idée qu'un épicier eût eue à sa place si, au lieu d'observer les progrès
de la Prusse, l'épicier eût observé avec inquiétude les agrandissements
de Félix Potin. «L'abrégé de tous les préceptes consiste au bon sens»,
disait Louis XIV qui en avait beaucoup. Il y a ainsi des choses que tout
le monde peut annoncer avec un peu d'expérience. Il ne fallait pas être
extrêmement perspicace pour découvrir que ces quelques mots: «et
l'Allemagne d'autre part,» étaient dans le traité de Versailles comme le
ver dans le fruit. Quand les délégués de l'Empire allemand signaient ce
traité dans la même Galerie des Glaces où l'unité allemande avait été
proclamée une première fois un demi-siècle plus tôt, n'importe quel
homme d'instruction moyenne pouvait déjà conclure que ce serait miracle
si leurs engagements étaient tenus. Ce qu'on ne peut pas annoncer, par
exemple, c'est quand les événements les plus nécessaires se produiront
et comment ils se présenteront. Di Rudini, qui était entré fort jeune
dans la politique et qui avait vécu fort vieux, avait coutume de
répéter: «Évitez de dire: c'est grave. J'ai entendu dire trop souvent
que c'était grave. Et surtout ne donnez jamais de dates.»
Il y a un certain degré de complexité qui dépasse le raisonnement. On ne
contestera pas que ce degré est atteint par l'Europe telle qu'elle est
sortie de la guerre et des cinq traités de Versailles, de Saint-Germain,
de Neuilly, de Trianon et de Sèvres. Bien peu de personnes possèdent
dans leur esprit le détail complet de ces instruments diplomatiques qui
forment plusieurs volumes. Plus rares encore sont celles qui peuvent se
faire une image exacte de la confusion extrême où le continent est
retombé. Nous n'avons pas tenté de décrire l'indescriptible. On ne peut
se flatter d'embrasser ce chaos. Nous avons tâché de saisir et de ne pas
perdre le bout de la chaîne, et le bout de la chaîne se trouve
certainement à Berlin.
Beaucoup de questions sont laissées de côté dans ce livre. Il est
inutile d'emmener le lecteur au fond du Caucase. C'est surtout dans un
tel sujet qu'il faut se borner et même procéder par exclusion pour
arriver à une clarté relative. On risque aussi de tomber dans une
banalité mortelle si l'on se met à étudier un à un ce qu'on appelle les
grands problèmes, dont la classification ne répond pas toujours à la
réalité. Le peuple français est retenu pour longtemps en Europe et dans
le bassin de la Méditerranée. Notre attention doit se fixer d'abord sur
ce qui se passe à nos portes. D'ailleurs, plus on s'éloigne de nos
frontières, plus les affaires s'obscurcissent, plus on est réduit aux
vagues suppositions. Une de ces données simples, qui trompent peu et qui
permettent d'avancer en de pareilles matières, c'est que ce qui se passe
immédiatement à côté de nous est aussi le plus important. En ne perdant
jamais de vue l'Allemagne unifiée, dans son contraste avec une Europe
morcelée, contraste qui apparaît presque à chacun des chapitres de ce
livre, on finit par ordonner au moins un certain nombre de questions.
S'il y a des points sur lesquels nous revenons avec insistance, au
risque de nous répéter, et même parfois de sembler nous contredire,
c'est parce qu'ils dominent tout. Ainsi, en montagne, les pics
principaux reparaissent à chaque détour du chemin jusqu'à obséder le
voyageur. Mais ils reparaissent chaque fois sous un aspect différent.
Pendant la dernière année de la guerre, nous avions écrit un livre qui a
paru très peu de semaines avant l'armistice du 11 novembre 1918 et qui
était destiné à montrer, par des exemples encore tout frais et tout
sanglants, par l'histoire de trois générations dont la troisième avait
payé pour les deux autres, qu'il y a des moments où quelques idées
maîtresses des esprits, quelques décisions prises sous l'influence de
ces idées, quelques mots écrits dans les actes diplomatiques à la suite
de ces décisions, entraînent pour de longues années des conséquences
incalculables. «Il arrive souvent, disait encore Louis XIV, qu'on veut
obscurcir le mérite des bonnes actions en s'imaginant que le monde se
gouverne de lui-même, par certaines révolutions fortuites et naturelles,
qu'il était impossible d'éviter: opinion que les esprits du commun
reçoivent sans peine parce qu'elle flatte leur peu de lumière et leur
paresse, leur permettant d'appeler leurs fautes du nom de malheur et
l'industrie d'autrui du nom de bonne fortune.» Ainsi, du 11 novembre
1918 au 28 juin 1919, ce n'est pas le hasard qui a décidé. Ce n'est pas
la force des choses. Ce sont des hommes, avec leur caractère et leurs
idées. Mille autres combinaisons que celles qui ont été adoptées étaient
possibles. On s'en est bien aperçu en cours de route puisque, par telle
ou telle intervention, plusieurs dispositions des traités ont été
changées soit en bien, soit en mal. Maintenant il n'y a plus qu'à
attendre, et, s'il se peut, à prévenir et à corriger les effets. «On
aura les conséquences», avait dit le sage d'Israël, rassasié de voir les
dirigeants recommencer les mêmes fautes et les foules confier leur vie
et leurs destins aux mêmes dirigeants. Les conséquences viennent
toujours. Et nous les avons déjà.
CHAPITRE II
CARACTÈRES DE LA PAIX
Le 3 juillet 1919, M. Lloyd George priait la Chambre des Communes de
ratifier le traité de Versailles. Et il exposait les raisons pour
lesquelles le Parlement britannique devait approuver la paix. «Je
demande à n'importe qui, disait-il, de montrer, pour ce qui est de l'une
quelconque de ces conditions principales, un seul trait d'injustice ou
une décision qu'une cour judiciaire parfaitement impartiale n'aurait pas
prise exactement dans le même sens qu'a décidé le Conseil qui a siégé
pendant six mois à Paris en examinant scrupuleusement toutes ces
clauses.» Et le Parlement britannique ratifia.
Il n'y avait rien à reprocher à cette paix parce qu'elle était bonne au
point de vue de la justice, et, par conséquent, aussi raisonnable que
juste. D'autres traités avaient été des traités politiques. Celui-là
était un traité moral. Il était moral que l'Allemagne fût désarmée et
qu'elle perdît, en fait de territoires, ceux qu'elle avait pris à
d'autres peuples non germaniques, et ceux-là seulement. Il était moral,
au plus haut degré, que les responsables de la guerre fussent jugés,
Guillaume II à leur tête: il est vrai, toutefois, qu'ils ne l'ont pas
été. Il était moral que l'Allemagne fût privée de sa marine et de ses
colonies. Elle ne les eût gardées que pour un mauvais usage: «C'eût été
élargir le domaine de l'injustice dans le monde et offrir à l'Allemagne
des occasions nouvelles de faire peut-être du mal dans l'avenir». Enfin
il était moral, deux fois moral, que l'Allemagne fût astreinte à payer,
d'abord parce qu'elle avait à réparer les dommages causés à autrui,
ensuite parce qu'il fallait que le peuple allemand comprît que la guerre
est une mauvaise opération et qui ne rapporte rien. Ainsi cette paix,
rendue comme un arrêt de justice, aurait encore l'avantage de moraliser
le condamné. «J'espère, continuait M. Lloyd George, que l'Allemagne
comprendra que sa défaite a fait son salut en la débarrassant du
militarisme, des Junkers, des Hohenzollern. Elle a payé un prix élevé
pour sa délivrance. Je crois qu'elle trouvera que cela en valait la
peine. Quand elle le croira, alors l'Allemagne sera digne d'entrer dans
la Société des Nations.»
Ce discours de M. Lloyd George a autant de clartés que d'ombres. Il
passe assurément sous silence les bénéfices que la Grande-Bretagne a
retirés de la victoire, et le principal, c'est qu'elle est soulagée
d'une concurrence maritime redoutable. Apparemment, ces avantages
étaient sentis par la masse des Anglais. Ils l'étaient assez pour qu'il
fût inutile que le premier ministre insistât. En France, au contraire,
M. Clemenceau et ses collaborateurs, afin d'obtenir l'adhésion du pays
et la ratification des Chambres, ne se lassaient pas de compter nos
gains: l'Alsace-Lorraine, nette de toute charge, rendue à la France, la
propriété des mines de la Sarre, le Maroc libéré de ses hypothèques.
Grande différence entre les Anglais et nous. Ce qui allait sans dire
pour eux, tant leur bénéfice était évident et tangible, devait être
démontré pour nous et tout le monde était loin d'être satisfait. Mais,
entre l'Angleterre et la France, le contraste s'étendait plus loin. Sur
la garantie de la paix par l'occupation de la rive gauche du Rhin, le
gouvernement français et le gouvernement britannique présentaient deux
thèses presque opposées: une occupation de quinze années, disaient nos
négociateurs, et qui pourra être prolongée si l'Allemagne ne tient pas
ses engagements; une occupation qui paraîtra peut-être bien longue,
disait M. Lloyd George, mais qui pourra être abrégée car, le moment
venu, la question de l'occupation sera examinée de nouveau.
Ainsi M. Lloyd George avait peut-être besoin de plaider pour la paix
qu'il rapportait à Londres. Mais c'était seulement le libéralisme
puritain qu'il cherchait à convaincre. L'Angleterre était comblée
d'avance. Elle l'était depuis l'armistice, depuis que les navires
allemands reposaient en rades britanniques. L'Angleterre n'avait même
plus besoin de penser aux bénéfices de la guerre. Elle les avait reçus
tout de suite. Elle était en possession. Et elle goûtait sans scrupules
et sans remords ce que lui donnait cette paix «juste», si juste qu'à
travers le discours de M. Lloyd George, elle finissait par sembler
immatérielle.
Elle l'est, en effet, dans toute la mesure où elle n'est pas une paix
politique. Sans doute les auteurs d'un traité n'ont pas coutume de dire
en public les raisons pour lesquelles ils ont pris tel parti plutôt que
tel autre. Lorsqu'il s'agit de coalisés qui, une fois la victoire
acquise, obéissent à des intérêts divers, cette dissimulation est plus
naturelle encore. Le langage de l'idéalisme est commode et il était déjà
venu aux lèvres des vainqueurs de 1815. Nous savons aujourd'hui quels
avaient été les calculs, les soucis, les différends des Alliés de
l'autre siècle. Déjà, nous sommes à peine moins renseignés sur la
Conférence de Paris que sur le Congrès de Vienne. Les divulgations sont
venues très vite. Qu'a-t-on révélé qui ne fût parfaitement clair? Le
traité de Versailles parle plus haut que tout. Servis par un instinct
puissant, par la tradition de l'Amirauté et du Foreign Office et par des
circonstances favorables, des intérêts très clairs, les intérêts
maritimes de la Grande-Bretagne, avaient été satisfaits tout de suite et
sans discussion. Le reste ne s'était inspiré d'aucune conception
d'ensemble. Et le reste, c'était la constitution d'une Europe nouvelle.
Rien de moins. Au Conseil suprême, M. Clemenceau rappelait les droits et
les sacrifices de la France. Il les rappelait avec énergie, mais une
énergie un peu monotone parce qu'il appuyait toujours les décisions les
plus sévères pour l'Allemagne sans rompre le cercle des idées où
s'enfermaient ses deux interlocuteurs, idées auxquelles il croyait assez
faiblement sans croire davantage à d'autres. Par là, il réussit
seulement à donner à M. Lloyd George et au président Wilson l'impression
que la France ressentait une «appréhension nerveuse» à la pensée qu'elle
se retrouverait seule en face de l'Allemagne lorsque les Britanniques et
les Américains seraient rentrés chez eux[1], et, pour calmer ses
inquiétudes «légitimes», comme disait, d'un peu haut, le premier
ministre anglais, Britanniques et Américains avaient promis de revenir
en cas d'«agression non justifiée». Telle fut la «garantie» ajoutée, à
la dernière heure, au traité de Versailles.
[1] Même discours de M. Lloyd George sur la paix, 3 juillet 1919.
Prodigieuse puérilité d'hommes pourtant plus que mûrs. Ils supposaient
donc que les choses recommenceraient telles qu'ils les avaient vues?
Qu'il y aurait encore une dépêche d'Ems ou un assassinat d'archiduc et
que l'Allemagne pourrait attaquer la France à visage découvert comme en
1870 et en 1914? Alors ils admettaient aussi qu'ils avaient laissé
l'Europe dans le même état que le jour où la guerre avait éclaté. Il y
avait là, peut-être, pour les négociateurs français, l'occasion de
démontrer que la paix était imparfaite et d'introduire une autre
conception du règlement européen. Le recours à la garantie--quel que
soit le sort de la convention, quelle qu'en soit la valeur
pratique--témoigne, de toute façon, contre une paix qui n'est pas
reconnue capable de se soutenir par elle-même et qui a si peu changé la
face du monde qu'il importe d'envisager l'hypothèse où la même guerre
renaîtrait dans les mêmes conditions.
*
* *
Composé par des lecteurs de la Bible et pour des lecteurs de la Bible,
le traité de Versailles l'a été aussi par des hommes d'affaires, ce
qu'on appelle aujourd'hui des «techniciens». Les dispositions qui se
rapportent au commerce, aux douanes, aux tarifs de chemins de fer, à la
navigation fluviale, etc., ont été l'objet d'un soin particulier. Des
spécialistes de tous les pays alliés, qui avaient l'expérience de ces
questions et qui, pendant la guerre, avaient médité sur les conditions à
imposer à l'Allemagne quand elle serait vaincue, ont été consultés et
invités à rédiger les clauses commerciales du traité. Il est entendu
que, de notre temps, rien ne dépasse l'importance du commerce, et il y a
là une «spécialité» qui, dans un âge scientifique, appelle la déférence
des hommes d'État.
Il est probable en effet que les spécialistes savants et les dévoués
experts de la Conférence ont introduit dans le traité de Versailles des
clauses ingénieuses et harmonieusement combinées, de manière à rendre
inoffensive la concurrence de l'Empire allemand. Il nous a été expliqué
que ces clauses, en ce qui concerne particulièrement la France, ne se
contentaient pas d'effacer celles du traité de Francfort, mais qu'elles
donnaient à notre pays une telle supériorité et de tels avantages qu'il
n'avait qu'à savoir et à vouloir en profiter pour que ses industriels et
ses négociants eussent une position privilégiée dans le monde, tout
étant prévu et arrangé, notamment, pour que la production de l'Allemagne
fût leur servante au lieu d'être comme autrefois leur maîtresse.
Ces chapitres du traité de Versailles, sans aucun doute excellents,
dureront et vaudront autant que ce traité lui-même. C'est ce qui était
arrivé aux mêmes chapitres du traité de Francfort, si habilement conçus
pour favoriser l'Allemagne. Et nous espérons aussi que la France aura
l'organisation et l'esprit de suite nécessaires pour que ces articles du
traité ne restent pas lettre morte. Ce que nous avons voulu montrer,
c'est que ni la réflexion ni la «compétence» n'ont manqué à cette partie
de la paix, alors que ses dispositions générales et essentielles, dont
dépendent la solidité et le succès de toutes les autres, ont été
arrêtées par des hommes qui ne se guidaient pas d'après l'expérience qui
est la seule «technicité» de la politique, mais d'après quelques
principes fort sommaires d'une philosophie oratoire. Le tracé des
nouvelles frontières, par exemple, a été confié à des géographes et à
des ethnographes tout à fait distingués, en qui il était permis d'avoir
pleine confiance et qui n'auront certainement laissé passer dans
l'exécution de leur tâche que des erreurs insignifiantes. Quant au plan
selon lequel les États ont été distribués et modelés, il suffit de jeter
les yeux sur la carte de l'Europe nouvelle pour s'apercevoir qu'il n'a
pu être dirigé que par l'esprit de caprice et de contradiction ou bien
au hasard des sympathies, quand ce n'était pas au hasard de discussions
entre les Alliés. Tout le monde sait, par exemple, qu'après avoir
déclaré qu'un État composite comme l'Autriche-Hongrie était indigne de
vivre, le Conseil suprême s'est empressé de constituer, en
Tchéco-Slovaquie, une Autriche nouvelle où se retrouvent six sur huit
des nationalités dont se composait l'ancienne. Il n'y aura pas un seul
poteau-frontière de l'État tchéco-slovaque qui ne soit planté selon les
méthodes les plus rigoureusement scientifiques. Quant à savoir combien
de temps ces bornes resteront à leur place et les chances qu'elles ont
d'y rester, ce n'était pas l'affaire des géomètres-arpenteurs.
Ainsi les détails du traité sont un travail d'experts et de techniciens.
L'ensemble, les grandes lignes sont de l'ouvrage d'amateurs. De là lui
viennent deux de ses traits dominants: un caractère moral prononcé, car
il est facile de mettre des lieux communs de moralité à la place du
raisonnement politique qui exige un effort intellectuel et une
préparation particulière. Ensuite un caractère «économique» non moins
accusé et qui s'accorde avec le moralisme puritain. Cette alliance n'est
pas une nouveauté. Ici, elle a eu pour effet de primer toute
considération vraiment politique. Le célèbre _Economist_ de Londres
concluait, le 5 juillet 1919, une étude sur la valeur du traité de
Versailles par ces mots: «L'Allemand n'est pas naturellement belliqueux.
Or, il vient d'apprendre que la guerre n'est pas d'un bon profit. Les
États nouveaux ont encore à apprendre cette leçon: c'est le rôle de la
Société des Nations de le leur enseigner.»
Ces prodigieuses simplifications ne doivent pas surprendre. Le président
Wilson ne réglait-il pas le sort du monde en quatorze points? M. Lloyd
George ne prêche-t-il pas dans l'Église non-conformiste de son village
gallois? Pour M. Clemenceau, la question d'Autriche ne se réduisait-elle
pas à savoir que le comte Czernin avait menti? La Conférence de la paix
a été un concile. Après qu'il eut été entendu, une fois pour toutes,
qu'on ne reviendrait ni sur la liberté des mers, ni sur les colonies, ni
sur les navires de l'Allemagne, les principaux négociateurs, forts de
l'armée d'experts et de techniciens qui leur apportaient, sur des
questions particulières, des mémoires et des solutions, édifièrent une
nouvelle Europe. Et lorsque, du silence parfois coupé d'orages où le
Conseil suprême s'était enfermé, sortit le plus important des traités,
celui de Versailles, qui donnerait leur forme aux autres, voici le
monstre que l'on vit.
*
* *
Une Allemagne diminuée d'environ 100 000 kilomètres carrés, mais, sur ce
territoire réduit, réunissant encore soixante millions d'habitants, un
tiers de plus que la France, subsistait au centre de l'Europe. L'oeuvre
de Bismarck et des Hohenzollern était respectée dans ce qu'elle avait
d'essentiel. L'unité allemande n'était pas seulement maintenue, mais
renforcée. Les Alliés avaient affirmé leur volonté de ne pas intervenir
dans les affaires intérieures allemandes. Ils y étaient intervenus
pourtant. Toutes les mesures qu'ils avaient prises avaient eu pour
résultat de centraliser l'État fédéral allemand et de consolider les
anciennes victoires de la Prusse. S'il y avait des aspirations à
l'autonomie ou au fédéralisme parmi les populations allemandes, elles
étaient étouffées. Le traité poussait, enfermait, parquait 60 millions
d'hommes entre des frontières rétrécies. C'est «l'Allemagne d'autre
part» au nom de laquelle deux ministres sont venus signer à Versailles
le 28 juin 1919.
Du fond de la Galerie des Glaces, Müller et Bell, de noir habillés,
avaient comparu devant les représentants de vingt-sept peuples réunis.
Dans le même lieu, sous les mêmes peintures, quarante-huit ans plus tôt,
l'Empire allemand avait été proclamé. Il y revenait pour s'entendre
déclarer à la fois coupable et légitime, intangible et criminel. A sa
condamnation, il gagnait d'être reconnu. Müller et Bell, obscurs
délégués d'une Allemagne vaincue, pensaient-ils à ce que la défaite
laissait survivre d'essentiel? Peut-être, pour beaucoup des assistants
et des juges, était-ce une jouissance de voir le redoutable Empire de
Guillaume II humilié dans la personne d'un intellectuel socialiste et
d'un avoué de province. La voix brève de M. Clemenceau ajoutait à
l'humiliation: «Il est bien entendu, Messieurs les délégués allemands,
que tous les engagements que vous allez signer devront être tenus
intégralement et loyalement». Nous entendrons toujours ce verbe
tranchant, et les deux _Ia_, indifférents et mous, qui sortirent de la
bouche de Müller et de Bell, conduits comme des automates par le chef du
protocole. Faible voix. Débile garantie. Qu'est-ce que Müller et Bell
pouvaient engager? Le traité de Versailles mettait en mouvement des
forces qui échappaient déjà à la volonté de ses auteurs.
_Une paix trop douce pour ce qu'elle a de dur_: dès qu'elle avait été
connue, nous en avions donné cette définition. On verra qu'elle reste
juste et qu'elle a résisté à l'expérience. Le traité enlève tout à
l'Allemagne, sauf le principal, sauf la puissance politique, génératrice
de toutes les autres. Il croit supprimer les moyens de nuire que
l'Allemagne possédait en 1914. Il lui accorde le premier de ces moyens,
celui qui doit lui permettre de reconstituer les autres, l'État, un État
central, qui dispose des ressources et des forces de 60 millions d'êtres
humains et qui sera au service de leurs passions.
Le traité laisse ces ressources et ces forces aux mains d'un seul
gouvernement, que Müller et Bell représentaient avant-hier, sur lequel
Hugo Stinnes pesait hier, dont la figure et le nom prochains nous sont
inconnus, mais qui est toujours l'héritier de l'État prussien. Quant aux
passions, passions nationales, passions humaines, instincts naturels et
animaux du peuple allemand, le traité contient tout ce qu'il faut pour
les surexciter.
La garantie qu'il se vante d'offrir, c'est le désarmement. Les auteurs
de la paix ont raisonné ainsi: la possession d'une force militaire
excessive a poussé l'Allemagne à la guerre et à la conquête. Une
Allemagne qui n'aura plus le droit de conserver sous les drapeaux qu'une
centaine de mille hommes, juste ce qu'il lui faudra pour maintenir
l'ordre à l'intérieur, sera pacifique et inoffensive. «L'armée
allemande, a dit M. Lloyd George, était la clef de voûte de la politique
prussienne. Il fallait l'éparpiller, la dissoudre, la désarmer, la
mettre dans l'impossibilité de se rassembler de nouveau, rendre
impossible l'équipement d'une armée semblable.» Alors ce serait assez.
L'Allemagne ne serait plus l'Allemagne. Faible raisonnement, indigne
d'un homme d'État. Napoléon avait fait le même au sujet de la Prusse, et
l'on pourrait trouver curieux que M. Wilson, M. Lloyd George et M.
Clemenceau eussent renouvelé l'erreur de ce militaire-type si Napoléon
n'avait pris ses idées générales au dix-huitième siècle, c'est-à-dire
aux mêmes sources qu'eux.
C'est la nature même de la Prusse, pays de colonisation et de conquête,
qui a créé le militarisme prussien. Les chevaliers de l'Ordre teutonique
ont précédé les Hohenzollern. Ils leur ont légué un besoin et un
instrument. Sur les frontières incertaines et toujours disputées du
germanisme et du slavisme, dans un pays sans limites naturelles, ouvert
aux quatre vents, la force militaire est une nécessité. Le
_Heimatschutz_ s'est constitué sous nos yeux par une création presque
spontanée, comme un Ordre teutonique de la démocratie. Les débris de
l'ancienne armée impériale, les bandes dérobées au licenciement ont
trouvé refuge dans les territoires des confins, en Prusse occidentale et
orientale. Peut-être de nouvelles formes de militarisme sont-elles en
train de naître là. Il ne manquera que l'occasion et l'homme qui
mettront ce militarisme en mouvement. Si Stein et Scharnhorst avaient
réorganisé une armée prussienne avec des principes nouveaux, le major
Schill avait pris sur lui de réveiller l'esprit guerrier. Pourtant,
après Iéna, la Prusse avait été désarmée. Mais l'État prussien
subsistait. Il s'était remilitarisé en cinq ans. Les interdictions du
vainqueur avaient été tournées ou violées jusqu'au jour où, les
circonstances aidant, l'armée prussienne eut la même légitimité que
l'État prussien.
La Prusse d'aujourd'hui, c'est l'Allemagne. Le traité de Versailles les
confond. Et ce que ressent la Prusse, l'Allemagne doit le ressentir
aussi. Le désarmement qu'ordonne le traité de Versailles est une
garantie encore plus faible que celui que Napoléon lui-même n'avait pu
obtenir,--et pourtant Napoléon était entré à Berlin. Il ne faut pas
oublier en outre que le militarisme prussien, avant d'être un péril
européen, a été un péril allemand. Jusqu'en 1866, où il avait dompté les
résistances, le militarisme prussien a trouvé des limites ou un
correctif dans la constitution même de l'Allemagne, dans l'équilibre des
forces et dans les moeurs qui résultaient du régime fédéral. En 1813, le
militarisme ne disposait que des ressources de la Prusse frédéricienne.
En 1870, des ressources de la Prusse bismarckienne. Pour sa renaissance,
il aura celles de tout l'Empire allemand, tel que le traité de
Versailles l'a reconnu et consacré.
La paix a conservé et resserré l'unité de l'État allemand. Voilà ce
qu'elle a de doux. Cette concession essentielle n'aggrave pas seulement,
pour le désarmement, les difficultés de la surveillance. Nous répétons
que la puissance politique engendre toutes les autres et un État de
soixante millions d'hommes, le plus nombreux de l'Europe occidentale et
centrale, possède dès maintenant cette puissance politique. Tôt ou tard,
l'Allemagne sera tentée d'en user. Elle y sera même poussée par les
justes duretés que les Alliés ont mises dans les autres parties de
l'acte de Versailles. Tout est disposé pour faire sentir à 60 millions
d'Allemands qu'ils subissent en commun, indivisiblement, un sort
pénible. Tout est disposé pour leur donner l'idée et la faculté de s'en
affranchir, et les entraves elles-mêmes serviront de stimulants.
*
* *
Qu'est-ce qui peut être le plus douloureux pour les Allemands vaincus?
Qu'est-ce qui peut les inciter davantage à la libération? Les
territoires qu'ils perdent ou les réparations qu'ils doivent? Les deux,
au même degré et au même titre. Ils lient les provinces à l'argent et un
Badois se sent aussi intéressé qu'un Saxon à conserver la Haute-Silésie,
tous deux restant citoyens du même et unique pays. Sous prétexte que la
créance en serait meilleure, le traité a rendu les Allemands également
solidaires de la dette. On les a solidarisés aussi dans la protestation.
Silésie, Posnanie, Dantzig étaient des conquêtes de la Prusse qui
n'intéressaient, il y a encore un demi-siècle, que les vrais Prussiens.
La perte en est ressentie par un homme de Stuttgart ou de Munich, parce
que l'homme de Stuttgart ou de Munich se dira: «Wurtembergeois ou
Bavarois, je possède et je dois comme si j'étais Prussien. Notre actif
est le même que notre passif. Tout ce qu'on prend à la Prusse on le
prend à l'Allemagne. On me le prend. Ce que nous reprendrons, nous le
reprendrons ensemble aussi.» Ils sont 60 millions à raisonner de la
sorte, rivés à la même chaîne des réparations, mais qui s'apercevront
mieux de leur force à mesure que le temps passera. Car le traité leur
donne une obligation commune, un intérêt commun et un État commun,
l'espoir à travers le désespoir.
Pendant plus d'une génération, les Allemands devront payer tribut aux
Alliés. Ils devront payer le tribut principal aux Français qui sont un
tiers de moins qu'eux: quarante millions de Français ont pour débiteurs
soixante millions d'Allemands dont la dette ne peut être éteinte avant
trente années, un demi-siècle peut-être. Des enfants qui ne sont pas
encore nés, qui n'auront connu la guerre que par ouï-dire, par une
légende dont le caractère se laisse déjà deviner («nous n'avons pas été
vaincus»), ces enfants seront arrivés à l'âge d'homme et, sur le produit
de leur travail, il leur faudra encore prélever la part des réparations.
Quelles garanties, quelles précautions eût appelées cette formidable
créance! Au moins que ces millions de créatures ne fussent pas attachées
au même boulet, avec un seul gouvernement, peut-être demain un seul
chef, pour les dresser à briser leur chaîne.
Maintenant, regardez la carte de l'Europe nouvelle, si, au moment où ce
livre tombera sous vos yeux, elle n'a pas été déchirée, bouleversée en
plusieurs de ses parties. L'Allemagne est sérieusement rognée. Nous
l'avons dit tout à l'heure, elle perd environ 100 000 kilomètres carrés,
un cinquième de sa superficie. Mais où les perd-elle? A l'Est surtout,
sur sa frontière polonaise. L'Alsace-Lorraine, Eupen et Malmédy, la zone
nord du Slesvig: légères amputations auprès de celles que l'Empire subit
de l'autre côté. Au jeune et faible État polonais, il a dû rendre la
Posnanie. Il est sous la menace de lui restituer la Haute-Silésie. Et
Dantzig forme la sortie du couloir qui sépare désormais la Prusse
orientale de la Prusse occidentale, comme au dix-huitième siècle, comme
au temps où le royaume de Frédéric n'était qu'un «royaume de lisières»,
que Voltaire raillait. Les Alliés n'ont pas dissocié, ils n'ont même pas
fédéralisé l'Allemagne. Ils ont dit qu'on ne revenait pas sur
l'évolution de l'histoire. Et ils y sont revenus sur un point. Quel
point! Koenigsberg, la ville de Kant, la ville où le premier roi de
Prusse s'était lui-même couronné. L'État prussien du temps jadis, si
faible, si mal conformé, «trois enclumes que frappaient trois marteaux»,
n'avait eu de cesse que Koenigsberg fût soudé au reste du royaume, que
le corridor polonais fût fermé. Et le traité de Versailles a rétabli
l'îlot de la Prusse orientale en laissant subsister une grande
Prusse-Allemagne! Nous examinerons, au chapitre suivant, les effets
psychologiques et politiques de cette demi-mesure si gravement
inconsidérée.
On ne peut donc pas dire que le traité ne démembre pas l'Allemagne. Il
la démembre nettement à l'Est, à un point sensible, très loin de la
prise des Alliés. Il la démembre au profit de la Pologne, trois fois
moins peuplée qu'elle et plus de vingt fois moins forte si l'on tient
compte des faiblesses intimes de l'État polonais et des périls qu'il
court. Regardez encore cette carte si parlante. Accroupie au milieu de
l'Europe comme un animal méchant, l'Allemagne n'a qu'une griffe à
étendre pour réunir de nouveau l'îlot de Koenigsberg. Dans ce signe, les
prochains malheurs de la Pologne et de l'Europe sont inscrits.
A l'extrême rigueur, il pouvait être admis que, sur le flanc occidental,
l'unité allemande, tenue en respect par la France, par la Belgique, et,
au loin, par la garantie anglo-américaine, ne serait plus dangereuse ou
que le danger serait faible, incertain, qu'il serait facile de le
conjurer. Peut-être. L'expérience était pourtant bien dangereuse, car, à
cette Allemagne, toujours apte à redevenir un puissant État, nous avons
tant de charges, tant d'obligations à imposer qu'elle supportera
impatiemment! Mais les auteurs de la paix ne paraissent pas avoir pensé
que, sur l'autre versant, il n'y avait rien et que le gros poids
allemand ferait basculer leur Europe dans ce trou. Pour que les petits
États suscités ou ressuscités à l'Est de l'Allemagne pussent grandir,
s'organiser, se développer, passer par les maladies et les crises de la
croissance dans une sécurité relative, il ne fallait pas qu'une énorme
Allemagne pesât sur eux. La politique des nationalités, encore plus que
la politique d'équilibre, exigeait la dissociation de l'Allemagne. De
petits États ne sont pas en sécurité auprès d'un seul resté grand.
Il semble que les auteurs de la paix aient cru qu'ils avaient réussi à
concilier le principe des nationalités et celui de l'équilibre, puisque
les peuples affranchis de l'Est sont chargés d'équilibrer la masse
allemande. C'est un problème de mécanique résolu par une métaphore,
celle de la «ceinture» ou de la «barrière». De quoi l'Allemagne est-elle
ceinte? D'un chapelet de Serbies. Et encore!