IV.

Tout doit périr! Le glaive fend le casque; la lance traverse l'armure la

mieux trempée; le feu dévore l'habitation des princes; les machines

détruisent les murailles et les retranchemens; tout doit périr! La race

d'Hengist n'est plus! le nom de Horsa ne se prononce plus! Fils du

glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux;

trempez vos épées dans le sang; qu'elles boivent ce sang comme vous

buviez du vin. Réjouissez-vous au banquet du carnage, à la lueur des

flammes qui l'entourent! Faites usage de vos excellens glaives, tandis

que votre sang est encore chaud, et que ni crainte ni pitié ne vous

attendrissent, car la vengeance n'a qu'un moment; la haine la plus forte

a un terme! Moi-même il faut que je périsse.

Les flammes, ayant maintenant surmonté tous les obstacles, s'élevaient

vers le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de

tous les lieux situés à de grandes distances à la ronde. Chaque tour,

chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas

épouvantable, en sorte que les combattans furent obligés de sortir de la

cour. Les vaincus, dont il ne restait qu'un petit nombre, s'échappèrent

et se réfugièrent dans le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassemblés

en groupes nombreux, ils contemplaient avec un étonnement mêlé de

crainte et d'effroi cette masse de feu, qui donnait aux flammes cette

teinte rougeâtre que l'on voyait se réfléchir ensuite sur les figures et

les armes des combattans. La Saxonne Ulrique, en extase à la vue de tant

d'horreurs, resta long-temps visible dans le poste élevé où elle s'était

placée, agitant ses bras de tous côtés, comme pour exprimer la joie

qu'elle ressentait, et s'applaudissant du résultat de l'incendie qu'elle

avait allumé. Enfin la tourelle s'écroula avec un fracas épouvantable,

et Ulrique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Un

silence de stupeur, qui régna pendant quelques instans, donna la juste

mesure des profondes impressions que cette catastrophe faisait naître

dans l'âme des combattans, dont l'immobilité ne fut interrompue que par

leurs signes de croix. On entendit alors la voix de Locksley, qui

s'écria: «Archers, poussez des cris d'allégresse! le repaire de la

tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin à notre

rendez-vous ordinaire du trysting-tree[28], à Harthill-Walk; c'est là

qu'à la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes

et celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.»

Note 28: _Tryste_, mot écossais qui veut dire un lieu de

rendez-vous pour une foire ou un marché. Ici _trysting-tree_

est l'arbre au pied duquel Locksley invite ses compagnons à

se réunir pour recevoir leur part du butin. Ce mot et

beaucoup d'autres ont été passés sous silence par M.

Defauconpret. A. M.

Ivanhoe (3/4) Le retour du croisé · 第 19 / 23 题