Tout doit périr! Le glaive fend le casque; la lance traverse l'armure la
mieux trempée; le feu dévore l'habitation des princes; les machines
détruisent les murailles et les retranchemens; tout doit périr! La race
d'Hengist n'est plus! le nom de Horsa ne se prononce plus! Fils du
glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux;
trempez vos épées dans le sang; qu'elles boivent ce sang comme vous
buviez du vin. Réjouissez-vous au banquet du carnage, à la lueur des
flammes qui l'entourent! Faites usage de vos excellens glaives, tandis
que votre sang est encore chaud, et que ni crainte ni pitié ne vous
attendrissent, car la vengeance n'a qu'un moment; la haine la plus forte
a un terme! Moi-même il faut que je périsse.
Les flammes, ayant maintenant surmonté tous les obstacles, s'élevaient
vers le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de
tous les lieux situés à de grandes distances à la ronde. Chaque tour,
chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas
épouvantable, en sorte que les combattans furent obligés de sortir de la
cour. Les vaincus, dont il ne restait qu'un petit nombre, s'échappèrent
et se réfugièrent dans le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassemblés
en groupes nombreux, ils contemplaient avec un étonnement mêlé de
crainte et d'effroi cette masse de feu, qui donnait aux flammes cette
teinte rougeâtre que l'on voyait se réfléchir ensuite sur les figures et
les armes des combattans. La Saxonne Ulrique, en extase à la vue de tant
d'horreurs, resta long-temps visible dans le poste élevé où elle s'était
placée, agitant ses bras de tous côtés, comme pour exprimer la joie
qu'elle ressentait, et s'applaudissant du résultat de l'incendie qu'elle
avait allumé. Enfin la tourelle s'écroula avec un fracas épouvantable,
et Ulrique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Un
silence de stupeur, qui régna pendant quelques instans, donna la juste
mesure des profondes impressions que cette catastrophe faisait naître
dans l'âme des combattans, dont l'immobilité ne fut interrompue que par
leurs signes de croix. On entendit alors la voix de Locksley, qui
s'écria: «Archers, poussez des cris d'allégresse! le repaire de la
tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin à notre
rendez-vous ordinaire du trysting-tree[28], à Harthill-Walk; c'est là
qu'à la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes
et celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.»
Note 28: _Tryste_, mot écossais qui veut dire un lieu de
rendez-vous pour une foire ou un marché. Ici _trysting-tree_
est l'arbre au pied duquel Locksley invite ses compagnons à
se réunir pour recevoir leur part du butin. Ce mot et
beaucoup d'autres ont été passés sous silence par M.
Defauconpret. A. M.