CHAPITRE XXX.

«Approche de la chambre, jette les yeux sur son

lit... L'âme qui abandonne son corps n'est pas cet

esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable

à l'alouette s'élevant au haut des airs, caresse

par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné

au ciel par les soupirs et les larmes des gens de

bien... Anselme part différemment.»

_Ancienne tragédie_.

Pendant l'intervalle de repos qui suivit le premier succès des

assiégeans, tandis que l'un des deux partis se préparait à poursuivre

ses avantages, et l'autre à augmenter ses moyens de défense, le templier

et de Bracy tinrent conseil ensemble dans la grande salle du château.

«Où est Front-de-Boeuf? demanda ce dernier, qui avait présidé à la

défense du château, de l'autre côté: on dit qu'il a été tué.»--«Il vit,

répondit froidement le templier, il vit encore; mais, eût-il eu une tête

de boeuf, comme son nom le porte, et dix plaques de fer pour la

garantir, il aurait fallu succomber sous les coups de cette fatale hache

d'armes. Encore quelques heures, et Front-de-Boeuf aura rejoint ses

ancêtres. C'est une grande perte pour les projets du prince Jean.»--«Le

royaume de Satan va s'en enrichir, dit de Bracy, et voilà ce que c'est

que de blasphémer les saints et les anges, et de faire jeter leurs

statues et les autres objets de vénération sur les têtes de cette

canaille d'archers.»--«Tais-toi donc, dit le templier, tu ne sais ce que

tu dis: il en est de ta superstition comme du manque de foi de

Front-de-Boeuf; aucun de vous ne peut rendre compte de ses motifs de

croyance ou d'incrédulité.»

«_Benedicite_, sire templier, répliqua de Bracy; je vous prie de ménager

un peu mieux vos expressions lorsque vous parlerez de moi. Par notre

mère céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre

ensemble; car il court un certain bruit que le _très saint_ ordre du

temple de Sion ne nourrit pas peu d'hérétiques dans son sein, et que sir

Brian de Bois-Guilbert est du nombre.»--«Laissons là tous ces bruits,

dit le templier, et songeons aux moyens de mettre le château en état de

défense: comment ces scélérats d'archers se sont-ils battus de ton

côté?»--«Comme des diables incarnés, répondit de Bracy. Ils se sont

portés en masse jusqu'au pied des murailles, commandés, je crois, par ce

vilain drôle qui remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et

son baudrier. Et voilà le fruit de la politique si vantée du vieux

Fitzurse; cela ne fait qu'encourager ces insolens coquins à se révolter

contre nous. Si mon armure n'eût pas été d'une aussi bonne trempe, il

m'aurait terrassé sept fois avec tout aussi peu de remords que si

j'eusse été un daim parvenu à son véritable point de bonté. Il a passé

en revue chaque partie de mon corselet, frappant avec son javelot long

d'une verge contre mes côtes, avec aussi peu de ménagement que si elles

eussent été de fer. Sans ma cotte de mailles espagnole que j'avais mise

sous ma casaque, c'en était fait de moi.»--«Mais vous vous êtes

maintenus dans votre poste, dit le templier, tandis que nous, nous avons

été délogés des ouvrages extérieurs.»

«C'est une grande perte, dit de Bracy; car les coquins vont trouver là

un abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et

pourront, si on ne les surveille de près, profiter de quelque poste mal

gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s'introduire

dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les

points, et les soldats se plaignent de ce qu'ils ne peuvent se montrer

nulle part sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant

de flèches qu'on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif

village. D'un autre côté, Front-de-Boeuf se meurt, ainsi nous n'avons

plus de secours à attendre de sa tête de taureau et de son bras

gigantesque. Qu'en pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux

faire de nécessité vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos

prisonniers?»--«Quoi! s'écria le templier, rendre nos prisonniers et

devenir un objet de ridicule et d'exécration, comme des guerriers qui

ont donné une preuve extraordinaire de vaillance en attaquant de nuit

des voyageurs sans défense, et en s'emparant de leurs personnes, et qui

cependant n'ont pu se maintenir dans un château fort, contre une troupe

de vagabonds et de proscrits, commandés par des gardeurs de pourceaux,

par des fous et par le rebut de l'espèce humaine! Tu devrais rougir d'un

pareil conseil, Maurice de Bracy! Quant à moi, j'ensevelirai plutôt et

mon corps et ma honte sous les ruines de ce château, que de consentir à

une capitulation aussi lâche et aussi déshonorante.»--«Retournons donc

aux murailles, dit de Bracy d'un ton d'insouciance: il n'y a personne,

soit Turc, soit templier, qui fasse moins de cas de la vie que moi; mais

sûrement il n'y a pas de honte à regretter, comme je le fais, de ne pas

être entouré d'une quarantaine de mes vaillans _francs-compagnons_. Ô

mes braves lanciers! si vous saviez comment votre capitaine a été serré

de près aujourd'hui, je verrais bientôt ma bannière flotter devant vos

piques, et cette misérable troupe de vilains, incapable de soutenir

votre charge, ne tarderait pas à prendre la fuite.»

«Regrette qui tu voudras, dit le templier; mais, en attendant,

défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce

sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Boeuf, qui se sont

fait détester des Anglais par mille traits d'insolence et

d'oppression.»--«Tant mieux! dit de Bracy; ces vils esclaves se battront

tant qu'il leur restera une goutte de sang dans les veines, pour se

soustraire à la vengeance des paysans qui nous attaquent. Allons donc,

Brian de Bois-Guilbert, montons et agissons, et sois sûr que, soit que

je survive, soit que je succombe, tu verras aujourd'hui Maurice de Bracy

se comporter en chevalier de haute valeur et de noble lignage.»

«Aux murailles!» répondit le templier, et ils montèrent tous deux sur

les remparts, afin de prendre pour la défense de la place toutes les

mesures que l'expérience pourrait dicter et le courage exécuter. Ils

convinrent d'abord que le point sur lequel on devait avoir le plus de

crainte était celui qui était en face des ouvrages extérieurs, dont les

assiégeants venaient de se rendre maîtres. À la vérité, le château était

séparé de cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci

d'attaquer la porte de la poterne à laquelle correspondait l'ouvrage

extérieur, sans franchir cet obstacle: mais le templier et de Bracy

étaient également d'opinion que les assaillans chercheraient, par une

attaque formidable, à attirer sur ce point l'attention du plus grand

nombre des assiégés, et prendraient toutes les mesures nécessaires pour

profiter de la moindre négligence dans la défense de quelque autre

partie de la place. Pour se précautionner contre un pareil danger, ils

firent la seule chose qui leur fût possible, vu le peu de monde qu'ils

avaient; ce fut de placer des sentinelles de distance en distance le

long des murailles, pouvant communiquer les unes avec les autres et

donner l'alarme à l'approche du danger. En même temps il fut convenu que

de Bracy se chargerait de la défense de la poterne, et que le templier

aurait toujours auprès de lui environ une vingtaine d'hommes, corps de

réserve, prêt à porter immédiatement du secours partout où il serait

nécessaire. La perte de la barbacane était encore désastreuse sous un

autre rapport; car, malgré la hauteur des murs du château, les assiégés

ne pouvaient voir avec la même précision qu'auparavant les opérations de

l'ennemi, parce qu'il y avait quelques portions d'un bois taillis qui se

trouvaient tellement près de la porte de sortie de l'ouvrage extérieur,

que les assiégeans pouvaient y introduire toutes les forces qu'ils

jugeraient convenable d'amener, et non seulement sans danger, mais même

sans être aperçus par les gens du château. Ainsi, dans l'incertitude

pénible où ils étaient sur le point où commencerait l'assaut, de Bracy

et son compagnon furent obligés de se tenir en garde contre tout

événement possible, et leurs soldats, quelque braves qu'ils fussent,

étaient en proie à l'inquiétude décourageante, si naturelle à des hommes

entourés d'ennemis, qui pouvaient à leur gré choisir le moment et le

mode de l'attaque. Pendant ce temps-là, le maître du château assiégé et

environné de dangers était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes

les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l'âme. Il n'avait

point la ressource ordinaire des bigots de cette époque superstitieuse,

dont la plupart, en expiation des crimes dont ils s'étaient rendus

coupables, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers

l'église, étouffant ainsi la voix des remords par l'idée qu'ils étaient

rachetés de tous péchés; et quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne

ressemble pas plus à cette paix de l'âme qui suit un repentir sincère

que le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble à un

sommeil rafraîchissant et naturel, encore cette situation d'esprit

était-elle préférable aux angoisses du remords dont il se sentait

bourrelé. Mais parmi les vices de Front-de-Boeuf, homme dur et dont la

main ne s'ouvrait jamais pour donner, l'avarice était le plus dominant,

et il aimait mieux braver l'Église, et narguer tous ceux qui y étaient

attachés, que d'en acheter le pardon et l'absolution au prix de l'or, ou

par le sacrifice de quelque propriété. D'ailleurs, le templier, infidèle

d'une autre trempe, n'avait pas caractérisé son associé d'une manière

bien juste, en disant que Front-de-Boeuf n'aurait pu se rendre raison de

ses motifs d'incrédulité et de mépris pour la religion établie; car le

baron aurait pu alléguer que l'Église tenait ce qu'elle vendait à trop

haut prix, et que la liberté spirituelle qu'elle exposait en vente ne

pouvait s'obtenir, comme celle du grand capitaine de Jérusalem, que

moyennant une forte somme; en sorte que Front-de-Boeuf aimait mieux nier

la vertu de la médecine que de payer la visite du médecin. Mais le

moment était arrivé où la terre et tous ses trésors disparaissaient

graduellement devant ses yeux, et où son coeur, quoique dur comme la

meule d'un moulin, se remplit d'épouvante à mesure que ses regards se

portèrent sur le sombre abîme de l'avenir. La fièvre qui dévorait son

corps ajoutait à l'impatience et à l'agonie de son âme, et son lit

funèbre présentait un mélange des remords qui se réveillaient de

nouveau, en conflit avec les vices invétérés de son caractère: affreuse

situation d'esprit, qui ne peut être égalée que par celle qu'on éprouve

dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance[19], le

remords sans repentir, un sentiment horrible d'agonie et un

pressentiment d'avenir, qu'il combat en vain.

Note 19: L'auteur a ici complété la terrible pensée du Dante,

en ajoutant le «remords sans repentir» à ce vers:

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.

Milton offre à peu près la même idée dans le livre de son

_Paradise lost_. Le lecteur aimera à comparer ces trois

grands écrivains: Dante, Milton et Walter Scott. A. M.

«Où sont-ils maintenant, ces chiens de prêtres, cria le baron, qui

mettent un si haut prix à leur momerie spirituelle? où sont tous ces

carmes déchaussés, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux

couvent de Sainte-Anne; dépouillant ainsi son héritier de plusieurs

belles prairies, d'excellentes terres et de riches enclos? où sont-ils

ces chiens altérés, buvant la bière à longs traits, j'en réponds; ou

jouant leurs tours d'escamotage auprès du lit de quelque paysan

moribond? Et moi, le fils de leur fondateur; moi, pour qui les clauses

de l'acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier; moi...

les misérables ingrats! Ils me laissent mourir comme le chien là-bas,

qui n'a ni maître ni asile; ils me laissent mourir sans confession, sans

consolation. Faites venir le templier...; c'est un prêtre..., il peut

m'être bon à quelque chose... Mais non; autant vaudrait se confesser au

diable qu'à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à

l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de prières..., de prières

prononcées de leurs propres bouches... On n'a pas besoin pour cela de

corrompre un faux prêtre, ni d'intercéder auprès de lui...; je vais

prier...; mais non..., je... je n'ose...»

«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre

tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait

dit qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La

conscience bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps

rendaient encore plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption

de son soliloque, la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées

superstitieuses de cette époque, assiégent les lits des mourans pour

distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations

qui auraient en vue leur bien-être éternel. Il frémit; tous ses membres

se roidirent; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire: «Qui est

là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d'un ton

qui ressemble au croassement de l'oiseau de la nuit? viens à côté de mon

lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton mauvais ange, Réginald

Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es réellement un démon,

répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et

ne crois pas que je me laisse intimider. Par la Géhenne éternelle, si je

pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m'entourent de tous

côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait contre les dangers

de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se vanter de m'avoir

fait trembler.»

«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta

révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le

licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux

sont blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que

tu sois un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf,

tu en as menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la

rébellion..., ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers

et barons, la fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans

guerriers n'ont tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois

responsable, moi seul, de la faute de cinquante? Démon infernal! je

brave tes menaces; retire-toi; cesse de rôder autour de ma couche. Si tu

es un mortel, laisse-moi mourir en paix; si tu es un démon, ton heure

n'est pas encore venue.»--«Mourir en paix! répéta la voix; non, tu ne

mourras pas en paix; même à l'instant de la mort l'image de tes meurtres

passera devant toi: tu entendras les gémissemens qui ont fait retentir

les voûtes de ce château; tu verras même le sang dont les planchers sont

tout rouges.»

«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice,

répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif

mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité

comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on

canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins?

Quant aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma

patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que

tu ne peux trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au

silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton

père; pense à sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang

répandu par la main de son fils.»

«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais

cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses,

comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein

et dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon

crime. Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière

saxonne, Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu.

Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et

arrangea le cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort

ordinaire et naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice,

l'exécrable complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme

moi, un avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà,

dit Ulrique, s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf;

depuis long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère

en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf;

ne roule pas les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras

sur moi avec cet air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes

ancêtres à qui ses exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait

pu, d'un seul coup, fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à

présent énervé et impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire

sorcière! répliqua Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui

viens gémir de joie à la vue des décombres qui sont aussi ton

ouvrage?»--«Oui, Réginald Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique,

c'est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de

ses deux fils massacrés, c'est elle qui te redemande, à toi et à ta

maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a

perdu par le nom de Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues,

et réponds-moi si je ne dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange,

et je veux être le tien; je veux te poursuivre jusqu'au dernier moment

de ton existence.»

«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de

ce moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne!

qu'on saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des

murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément,

Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de

nouveau, vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire

de moquerie, appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures

et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache,

baron puissant, continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu

n'obtiendras ni réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute

ces sons épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la

reprise de l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une

manière horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre

t'annoncent la chute de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette

puissance cimentée de sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et

s'écroulera devant les ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi

restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n'a plus de force, pendant

que le Saxon donne l'assaut à ta forteresse?»

«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque

vigueur, pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve

une mort digne de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier,

répliqua-t-elle, tu ne mourras point de la mort des braves; mais tu

périras comme le renard dans sa tanière, lorsque les paysans auront mis

le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria

Front-de-Boeuf; mes soldats sont braves; mes murailles sont fortes et

élevées; mes compagnons d'armes ne craindraient pas toute une armée de

Saxons, fussent-ils commandés par Hengist et Horsa! le cri de guerre du

templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte

de la bataille; et j'en jure par mon honneur, lorsque nous allumerons le

feu pour célébrer notre victoire, il te consumera, toi, ton corps et tes

os; et je vivrai assez long-temps pour apprendre que tu es passée des

feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre

un démon incarné aussi exécrable.

«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en

aies acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas

savoir en cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta

puissance, toute ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter,

quoiqu'il t'ait été préparé par cette faible main. Remarques-tu cette

vapeur épaisse et suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans

cette chambre? as-tu pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui

s'obscurcissaient? que c'était l'effet de ta difficulté de respirer?

Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre cause. Te souviens-tu de ce

magasin de bois à brûler qui est situé au dessous de ces appartemens?»

«Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu?

Mais oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent

rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et

bientôt un signal avertit les assiégeans de presser vivement ceux qui

chercheraient à l'éteindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula,

Zernebock, dieux des anciens Saxons, diables, comme les prêtres les

appellent aujourd'hui, te servent de consolateurs à ton lit de mort

qu'Ulrique maintenant abandonne. Mais apprends, si ce peut être une

consolation pour toi de le savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la

même destination, au pays des ténèbres, où elle partagera ton châtiment

comme elle a partagé tes crimes. Et maintenant, parricide, adieu pour

toujours. Puisse chaque pierre de cette voûte trouver une langue[20]

pour répéter ce nom à ton oreille[21].»

Note 20: On reconnaît dans ce passage plusieurs imitations de

la Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophétesse

d'Endor, et dans l'autre la magicienne Erietho.

Note 21: Les pierres auront des voix, dit Isaïe dans

l'Écriture. A. M.

En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put

entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille

ferma la porte à double tour, ôtant ainsi au baron toute chance de se

sauver. En proie au plus grand désespoir, il appela à grands cris ses

serviteurs et ses compagnons. Étienne et Saint-Maur! Clément et Gilles!

serai-je consumé par les flammes sans être secouru? À l'aide! au

secours! Brian de Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf

qui vous appelle! c'est votre maître, traîtres d'écuyers! c'est votre

allié, c'est votre frère d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que

toutes les malédictions dues aux traîtres tombent sur vos têtes de

mécréans! Me laisserez-vous ainsi périr misérablement? Ils ne

m'entendent point; ils ne peuvent m'entendre; ma voix est suspendue au

milieu des clameurs des combattans. La fumée devient à chaque instant

plus épaisse; le feu perce à travers le plancher. Oh! que ne puis-je

aspirer un peu de l'air pur du ciel, dussé-je être anéanti l'instant

d'après!» Puis, dans le délire le plus complet du désespoir, le

malheureux commença tantôt à joindre ses cris à ceux des combattans,

tantôt à vomir des imprécations contre lui, contre le genre humain et

contre le ciel même. «La flamme brille à travers les nuages de fumée,

s'écria-t-il: le démon marche contre moi sous la bannière de son propre

élément. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans mes

camarades; tout, tout est à toi, tout ce qui compose la garnison de ce

château. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le

mécréant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infâme, la

sanguinaire Ulrique, les hommes qui m'ont poussé à de telles

entreprises, les chiens de Saxons et les maudits juifs qui sont mes

prisonniers, tous, tous doivent m'accompagner; la plus belle troupe qui

soit jamais partie pour les enfers! Ha, ha, ha! en poussant de grands

éclats de rire qui firent retentir les voûtes de l'appartement. Qui

est-ce qui rit là-bas?» cria Front-de-Boeuf d'une voix altérée, car le

bruit et le fracas de la bataille n'empêchaient pas les échos de

renvoyer à son oreille le bruit de ses propres éclats de rire. «Qui

est-ce qui a ri là-bas? répéta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle,

sorcière, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-même étiez

capables de rire dans un pareil moment. En arrière! hors d'ici!

retire-toi!...»

Mais ce serait une impiété que de continuer plus long-temps le tableau

du lit de mort du blasphémateur et du parricide.

Ivanhoe (3/4) Le retour du croisé · 第 14 / 23 题