«Approche de la chambre, jette les yeux sur son
lit... L'âme qui abandonne son corps n'est pas cet
esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable
à l'alouette s'élevant au haut des airs, caresse
par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné
au ciel par les soupirs et les larmes des gens de
bien... Anselme part différemment.»
_Ancienne tragédie_.
Pendant l'intervalle de repos qui suivit le premier succès des
assiégeans, tandis que l'un des deux partis se préparait à poursuivre
ses avantages, et l'autre à augmenter ses moyens de défense, le templier
et de Bracy tinrent conseil ensemble dans la grande salle du château.
«Où est Front-de-Boeuf? demanda ce dernier, qui avait présidé à la
défense du château, de l'autre côté: on dit qu'il a été tué.»--«Il vit,
répondit froidement le templier, il vit encore; mais, eût-il eu une tête
de boeuf, comme son nom le porte, et dix plaques de fer pour la
garantir, il aurait fallu succomber sous les coups de cette fatale hache
d'armes. Encore quelques heures, et Front-de-Boeuf aura rejoint ses
ancêtres. C'est une grande perte pour les projets du prince Jean.»--«Le
royaume de Satan va s'en enrichir, dit de Bracy, et voilà ce que c'est
que de blasphémer les saints et les anges, et de faire jeter leurs
statues et les autres objets de vénération sur les têtes de cette
canaille d'archers.»--«Tais-toi donc, dit le templier, tu ne sais ce que
tu dis: il en est de ta superstition comme du manque de foi de
Front-de-Boeuf; aucun de vous ne peut rendre compte de ses motifs de
croyance ou d'incrédulité.»
«_Benedicite_, sire templier, répliqua de Bracy; je vous prie de ménager
un peu mieux vos expressions lorsque vous parlerez de moi. Par notre
mère céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre
ensemble; car il court un certain bruit que le _très saint_ ordre du
temple de Sion ne nourrit pas peu d'hérétiques dans son sein, et que sir
Brian de Bois-Guilbert est du nombre.»--«Laissons là tous ces bruits,
dit le templier, et songeons aux moyens de mettre le château en état de
défense: comment ces scélérats d'archers se sont-ils battus de ton
côté?»--«Comme des diables incarnés, répondit de Bracy. Ils se sont
portés en masse jusqu'au pied des murailles, commandés, je crois, par ce
vilain drôle qui remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et
son baudrier. Et voilà le fruit de la politique si vantée du vieux
Fitzurse; cela ne fait qu'encourager ces insolens coquins à se révolter
contre nous. Si mon armure n'eût pas été d'une aussi bonne trempe, il
m'aurait terrassé sept fois avec tout aussi peu de remords que si
j'eusse été un daim parvenu à son véritable point de bonté. Il a passé
en revue chaque partie de mon corselet, frappant avec son javelot long
d'une verge contre mes côtes, avec aussi peu de ménagement que si elles
eussent été de fer. Sans ma cotte de mailles espagnole que j'avais mise
sous ma casaque, c'en était fait de moi.»--«Mais vous vous êtes
maintenus dans votre poste, dit le templier, tandis que nous, nous avons
été délogés des ouvrages extérieurs.»
«C'est une grande perte, dit de Bracy; car les coquins vont trouver là
un abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et
pourront, si on ne les surveille de près, profiter de quelque poste mal
gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s'introduire
dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les
points, et les soldats se plaignent de ce qu'ils ne peuvent se montrer
nulle part sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant
de flèches qu'on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif
village. D'un autre côté, Front-de-Boeuf se meurt, ainsi nous n'avons
plus de secours à attendre de sa tête de taureau et de son bras
gigantesque. Qu'en pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux
faire de nécessité vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos
prisonniers?»--«Quoi! s'écria le templier, rendre nos prisonniers et
devenir un objet de ridicule et d'exécration, comme des guerriers qui
ont donné une preuve extraordinaire de vaillance en attaquant de nuit
des voyageurs sans défense, et en s'emparant de leurs personnes, et qui
cependant n'ont pu se maintenir dans un château fort, contre une troupe
de vagabonds et de proscrits, commandés par des gardeurs de pourceaux,
par des fous et par le rebut de l'espèce humaine! Tu devrais rougir d'un
pareil conseil, Maurice de Bracy! Quant à moi, j'ensevelirai plutôt et
mon corps et ma honte sous les ruines de ce château, que de consentir à
une capitulation aussi lâche et aussi déshonorante.»--«Retournons donc
aux murailles, dit de Bracy d'un ton d'insouciance: il n'y a personne,
soit Turc, soit templier, qui fasse moins de cas de la vie que moi; mais
sûrement il n'y a pas de honte à regretter, comme je le fais, de ne pas
être entouré d'une quarantaine de mes vaillans _francs-compagnons_. Ô
mes braves lanciers! si vous saviez comment votre capitaine a été serré
de près aujourd'hui, je verrais bientôt ma bannière flotter devant vos
piques, et cette misérable troupe de vilains, incapable de soutenir
votre charge, ne tarderait pas à prendre la fuite.»
«Regrette qui tu voudras, dit le templier; mais, en attendant,
défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce
sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Boeuf, qui se sont
fait détester des Anglais par mille traits d'insolence et
d'oppression.»--«Tant mieux! dit de Bracy; ces vils esclaves se battront
tant qu'il leur restera une goutte de sang dans les veines, pour se
soustraire à la vengeance des paysans qui nous attaquent. Allons donc,
Brian de Bois-Guilbert, montons et agissons, et sois sûr que, soit que
je survive, soit que je succombe, tu verras aujourd'hui Maurice de Bracy
se comporter en chevalier de haute valeur et de noble lignage.»
«Aux murailles!» répondit le templier, et ils montèrent tous deux sur
les remparts, afin de prendre pour la défense de la place toutes les
mesures que l'expérience pourrait dicter et le courage exécuter. Ils
convinrent d'abord que le point sur lequel on devait avoir le plus de
crainte était celui qui était en face des ouvrages extérieurs, dont les
assiégeants venaient de se rendre maîtres. À la vérité, le château était
séparé de cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci
d'attaquer la porte de la poterne à laquelle correspondait l'ouvrage
extérieur, sans franchir cet obstacle: mais le templier et de Bracy
étaient également d'opinion que les assaillans chercheraient, par une
attaque formidable, à attirer sur ce point l'attention du plus grand
nombre des assiégés, et prendraient toutes les mesures nécessaires pour
profiter de la moindre négligence dans la défense de quelque autre
partie de la place. Pour se précautionner contre un pareil danger, ils
firent la seule chose qui leur fût possible, vu le peu de monde qu'ils
avaient; ce fut de placer des sentinelles de distance en distance le
long des murailles, pouvant communiquer les unes avec les autres et
donner l'alarme à l'approche du danger. En même temps il fut convenu que
de Bracy se chargerait de la défense de la poterne, et que le templier
aurait toujours auprès de lui environ une vingtaine d'hommes, corps de
réserve, prêt à porter immédiatement du secours partout où il serait
nécessaire. La perte de la barbacane était encore désastreuse sous un
autre rapport; car, malgré la hauteur des murs du château, les assiégés
ne pouvaient voir avec la même précision qu'auparavant les opérations de
l'ennemi, parce qu'il y avait quelques portions d'un bois taillis qui se
trouvaient tellement près de la porte de sortie de l'ouvrage extérieur,
que les assiégeans pouvaient y introduire toutes les forces qu'ils
jugeraient convenable d'amener, et non seulement sans danger, mais même
sans être aperçus par les gens du château. Ainsi, dans l'incertitude
pénible où ils étaient sur le point où commencerait l'assaut, de Bracy
et son compagnon furent obligés de se tenir en garde contre tout
événement possible, et leurs soldats, quelque braves qu'ils fussent,
étaient en proie à l'inquiétude décourageante, si naturelle à des hommes
entourés d'ennemis, qui pouvaient à leur gré choisir le moment et le
mode de l'attaque. Pendant ce temps-là, le maître du château assiégé et
environné de dangers était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes
les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l'âme. Il n'avait
point la ressource ordinaire des bigots de cette époque superstitieuse,
dont la plupart, en expiation des crimes dont ils s'étaient rendus
coupables, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers
l'église, étouffant ainsi la voix des remords par l'idée qu'ils étaient
rachetés de tous péchés; et quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne
ressemble pas plus à cette paix de l'âme qui suit un repentir sincère
que le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble à un
sommeil rafraîchissant et naturel, encore cette situation d'esprit
était-elle préférable aux angoisses du remords dont il se sentait
bourrelé. Mais parmi les vices de Front-de-Boeuf, homme dur et dont la
main ne s'ouvrait jamais pour donner, l'avarice était le plus dominant,
et il aimait mieux braver l'Église, et narguer tous ceux qui y étaient
attachés, que d'en acheter le pardon et l'absolution au prix de l'or, ou
par le sacrifice de quelque propriété. D'ailleurs, le templier, infidèle
d'une autre trempe, n'avait pas caractérisé son associé d'une manière
bien juste, en disant que Front-de-Boeuf n'aurait pu se rendre raison de
ses motifs d'incrédulité et de mépris pour la religion établie; car le
baron aurait pu alléguer que l'Église tenait ce qu'elle vendait à trop
haut prix, et que la liberté spirituelle qu'elle exposait en vente ne
pouvait s'obtenir, comme celle du grand capitaine de Jérusalem, que
moyennant une forte somme; en sorte que Front-de-Boeuf aimait mieux nier
la vertu de la médecine que de payer la visite du médecin. Mais le
moment était arrivé où la terre et tous ses trésors disparaissaient
graduellement devant ses yeux, et où son coeur, quoique dur comme la
meule d'un moulin, se remplit d'épouvante à mesure que ses regards se
portèrent sur le sombre abîme de l'avenir. La fièvre qui dévorait son
corps ajoutait à l'impatience et à l'agonie de son âme, et son lit
funèbre présentait un mélange des remords qui se réveillaient de
nouveau, en conflit avec les vices invétérés de son caractère: affreuse
situation d'esprit, qui ne peut être égalée que par celle qu'on éprouve
dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance[19], le
remords sans repentir, un sentiment horrible d'agonie et un
pressentiment d'avenir, qu'il combat en vain.
Note 19: L'auteur a ici complété la terrible pensée du Dante,
en ajoutant le «remords sans repentir» à ce vers:
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
Milton offre à peu près la même idée dans le livre de son
_Paradise lost_. Le lecteur aimera à comparer ces trois
grands écrivains: Dante, Milton et Walter Scott. A. M.
«Où sont-ils maintenant, ces chiens de prêtres, cria le baron, qui
mettent un si haut prix à leur momerie spirituelle? où sont tous ces
carmes déchaussés, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux
couvent de Sainte-Anne; dépouillant ainsi son héritier de plusieurs
belles prairies, d'excellentes terres et de riches enclos? où sont-ils
ces chiens altérés, buvant la bière à longs traits, j'en réponds; ou
jouant leurs tours d'escamotage auprès du lit de quelque paysan
moribond? Et moi, le fils de leur fondateur; moi, pour qui les clauses
de l'acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier; moi...
les misérables ingrats! Ils me laissent mourir comme le chien là-bas,
qui n'a ni maître ni asile; ils me laissent mourir sans confession, sans
consolation. Faites venir le templier...; c'est un prêtre..., il peut
m'être bon à quelque chose... Mais non; autant vaudrait se confesser au
diable qu'à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à
l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de prières..., de prières
prononcées de leurs propres bouches... On n'a pas besoin pour cela de
corrompre un faux prêtre, ni d'intercéder auprès de lui...; je vais
prier...; mais non..., je... je n'ose...»
«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre
tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait
dit qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La
conscience bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps
rendaient encore plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption
de son soliloque, la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées
superstitieuses de cette époque, assiégent les lits des mourans pour
distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations
qui auraient en vue leur bien-être éternel. Il frémit; tous ses membres
se roidirent; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire: «Qui est
là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d'un ton
qui ressemble au croassement de l'oiseau de la nuit? viens à côté de mon
lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton mauvais ange, Réginald
Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es réellement un démon,
répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et
ne crois pas que je me laisse intimider. Par la Géhenne éternelle, si je
pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m'entourent de tous
côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait contre les dangers
de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se vanter de m'avoir
fait trembler.»
«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta
révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le
licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux
sont blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que
tu sois un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf,
tu en as menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la
rébellion..., ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers
et barons, la fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans
guerriers n'ont tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois
responsable, moi seul, de la faute de cinquante? Démon infernal! je
brave tes menaces; retire-toi; cesse de rôder autour de ma couche. Si tu
es un mortel, laisse-moi mourir en paix; si tu es un démon, ton heure
n'est pas encore venue.»--«Mourir en paix! répéta la voix; non, tu ne
mourras pas en paix; même à l'instant de la mort l'image de tes meurtres
passera devant toi: tu entendras les gémissemens qui ont fait retentir
les voûtes de ce château; tu verras même le sang dont les planchers sont
tout rouges.»
«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice,
répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif
mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité
comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on
canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins?
Quant aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma
patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que
tu ne peux trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au
silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton
père; pense à sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang
répandu par la main de son fils.»
«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais
cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses,
comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein
et dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon
crime. Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière
saxonne, Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu.
Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et
arrangea le cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort
ordinaire et naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice,
l'exécrable complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme
moi, un avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà,
dit Ulrique, s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf;
depuis long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère
en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf;
ne roule pas les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras
sur moi avec cet air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes
ancêtres à qui ses exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait
pu, d'un seul coup, fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à
présent énervé et impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire
sorcière! répliqua Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui
viens gémir de joie à la vue des décombres qui sont aussi ton
ouvrage?»--«Oui, Réginald Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique,
c'est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de
ses deux fils massacrés, c'est elle qui te redemande, à toi et à ta
maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a
perdu par le nom de Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues,
et réponds-moi si je ne dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange,
et je veux être le tien; je veux te poursuivre jusqu'au dernier moment
de ton existence.»
«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de
ce moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne!
qu'on saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des
murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément,
Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de
nouveau, vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire
de moquerie, appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures
et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache,
baron puissant, continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu
n'obtiendras ni réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute
ces sons épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la
reprise de l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une
manière horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre
t'annoncent la chute de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette
puissance cimentée de sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et
s'écroulera devant les ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi
restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n'a plus de force, pendant
que le Saxon donne l'assaut à ta forteresse?»
«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque
vigueur, pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve
une mort digne de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier,
répliqua-t-elle, tu ne mourras point de la mort des braves; mais tu
périras comme le renard dans sa tanière, lorsque les paysans auront mis
le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria
Front-de-Boeuf; mes soldats sont braves; mes murailles sont fortes et
élevées; mes compagnons d'armes ne craindraient pas toute une armée de
Saxons, fussent-ils commandés par Hengist et Horsa! le cri de guerre du
templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte
de la bataille; et j'en jure par mon honneur, lorsque nous allumerons le
feu pour célébrer notre victoire, il te consumera, toi, ton corps et tes
os; et je vivrai assez long-temps pour apprendre que tu es passée des
feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre
un démon incarné aussi exécrable.
«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en
aies acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas
savoir en cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta
puissance, toute ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter,
quoiqu'il t'ait été préparé par cette faible main. Remarques-tu cette
vapeur épaisse et suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans
cette chambre? as-tu pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui
s'obscurcissaient? que c'était l'effet de ta difficulté de respirer?
Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre cause. Te souviens-tu de ce
magasin de bois à brûler qui est situé au dessous de ces appartemens?»
«Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu?
Mais oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent
rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et
bientôt un signal avertit les assiégeans de presser vivement ceux qui
chercheraient à l'éteindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula,
Zernebock, dieux des anciens Saxons, diables, comme les prêtres les
appellent aujourd'hui, te servent de consolateurs à ton lit de mort
qu'Ulrique maintenant abandonne. Mais apprends, si ce peut être une
consolation pour toi de le savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la
même destination, au pays des ténèbres, où elle partagera ton châtiment
comme elle a partagé tes crimes. Et maintenant, parricide, adieu pour
toujours. Puisse chaque pierre de cette voûte trouver une langue[20]
pour répéter ce nom à ton oreille[21].»
Note 20: On reconnaît dans ce passage plusieurs imitations de
la Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophétesse
d'Endor, et dans l'autre la magicienne Erietho.
Note 21: Les pierres auront des voix, dit Isaïe dans
l'Écriture. A. M.
En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put
entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille
ferma la porte à double tour, ôtant ainsi au baron toute chance de se
sauver. En proie au plus grand désespoir, il appela à grands cris ses
serviteurs et ses compagnons. Étienne et Saint-Maur! Clément et Gilles!
serai-je consumé par les flammes sans être secouru? À l'aide! au
secours! Brian de Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf
qui vous appelle! c'est votre maître, traîtres d'écuyers! c'est votre
allié, c'est votre frère d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que
toutes les malédictions dues aux traîtres tombent sur vos têtes de
mécréans! Me laisserez-vous ainsi périr misérablement? Ils ne
m'entendent point; ils ne peuvent m'entendre; ma voix est suspendue au
milieu des clameurs des combattans. La fumée devient à chaque instant
plus épaisse; le feu perce à travers le plancher. Oh! que ne puis-je
aspirer un peu de l'air pur du ciel, dussé-je être anéanti l'instant
d'après!» Puis, dans le délire le plus complet du désespoir, le
malheureux commença tantôt à joindre ses cris à ceux des combattans,
tantôt à vomir des imprécations contre lui, contre le genre humain et
contre le ciel même. «La flamme brille à travers les nuages de fumée,
s'écria-t-il: le démon marche contre moi sous la bannière de son propre
élément. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans mes
camarades; tout, tout est à toi, tout ce qui compose la garnison de ce
château. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le
mécréant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infâme, la
sanguinaire Ulrique, les hommes qui m'ont poussé à de telles
entreprises, les chiens de Saxons et les maudits juifs qui sont mes
prisonniers, tous, tous doivent m'accompagner; la plus belle troupe qui
soit jamais partie pour les enfers! Ha, ha, ha! en poussant de grands
éclats de rire qui firent retentir les voûtes de l'appartement. Qui
est-ce qui rit là-bas?» cria Front-de-Boeuf d'une voix altérée, car le
bruit et le fracas de la bataille n'empêchaient pas les échos de
renvoyer à son oreille le bruit de ses propres éclats de rire. «Qui
est-ce qui a ri là-bas? répéta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle,
sorcière, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-même étiez
capables de rire dans un pareil moment. En arrière! hors d'ici!
retire-toi!...»
Mais ce serait une impiété que de continuer plus long-temps le tableau
du lit de mort du blasphémateur et du parricide.