CHAPITRE XXVIII.

«Et cependant cette race errante, qui n'a plus de

patrie, qui se trouve séparée du reste des nations, se

vante de posséder et possède en effet la connaissance

des sciences humaines. Les mers, les forêts, les déserts

qu'ils parcourent, leur ouvrent leurs trésors secrets;

et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent

indignes à la vue, cueillies par eux, développent des

vertus auxquelles on n'avait jamais songé.»

_Le Juif de Malte_.

Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin que nous

informions le lecteur de quelques événemens qu'il lui importe de

connaître pour bien entendre le reste de cette narration. Sa propre

intelligence lui aura sans doute fait soupçonner d'avance que, lorsque

Ivanhoe fut tombé et qu'il semblait abandonné de l'univers entier, ce

fut Rébecca qui, à force de prières et d'importunités, obtint de son

père de faire transporter le jeune et brave guerrier du lieu du tournoi

à la maison que pour le moment le juif habitait dans un des faubourgs

d'Ashby. En toute autre circonstance, il n'aurait pas été difficile de

décider Isaac à cette démarche, car il était d'un caractère bon et

reconnaissant; mais il avait aussi les préjugés et les timides scrupules

de sa nation persécutée, et il s'agissait de les vaincre.

«Saint Abraham! s'écria-t-il, c'est un brave jeune homme, et mon coeur

se fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton richement brodé et

sur son corselet d'un ouvrage précieux; mais le transporter dans notre

maison, jeune fille, as-tu bien réfléchi? C'est un chrétien, et notre

loi nous défend d'avoir aucun rapport avec l'étranger et le gentil,

excepté pour l'intérêt de notre commerce.»

«Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler, mon cher papa, répondit Rébecca;

sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et

dans les plaisirs; mais lorsqu'il est blessé, lorsqu'il est malheureux,

le gentil devient le frère du juif.»--«Je voudrais bien, répliqua Isaac,

connaître l'opinion du rabbin Jacob-Ben-Tadela sur ce point... Mais

enfin il ne faut pas laisser périr ce jeune homme par la perte de tout

son sang. Que Seth et Reuben le portent à Ashby.»--«Il vaut bien mieux,

dit Rébecca, le placer dans ma litière; je monterai sur l'un des

palefrois.»--«Ce serait t'exposer aux regards indiscrets de ces maudits

enfans[13] d'Ismaël et d'Edom, reprit Isaac à voix basse, en jetant un

coup d'oeil de méfiance sur la foule de chevaliers et d'écuyers voisins.

Mais déjà Rébecca s'occupait de l'exécution de son oeuvre de charité,

sans écouter ce que lui disait son père, jusqu'à ce qu'enfin celui-ci,

la tirant par sa mante, s'écria de nouveau d'une voix émue: «Mais, par

la barbe d'Aaron! si le jeune homme vient à mourir, s'il meurt dans

notre maison, ne dira-t-on pas que nous sommes coupables de sa mort, et

ne serons-nous pas mis en pièces par la multitude?»

Note 13: Le texte dit _dogs_, chiens; un équivalent nous a

semblé préférable. A. M.

«Il ne mourra pas, mon cher père, répondit Rébecca en se dégageant

doucement de la main d'Isaac; il ne mourra pas, à moins que nous ne

l'abandonnions, et ce serait alors que nous serions véritablement

responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant

Dieu.»--«Il est certain, dit Isaac en laissant aller sa fille, que je

suis aussi peiné à la vue des gouttes de sang sortant de sa blessure,

que je le serais à la vue d'autant de besans d'or s'échappant de ma

bourse. Je sais d'ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin

Manassé, de Byzance, dont l'âme repose en paradis, l'ont rendue habile

dans l'art de guérir, et que tu connais la vertu des plantes et des

élixirs. Fais donc ce que ton coeur te dictera; tu es une bonne fille,

une bénédiction, une couronne et un cantique d'allégresse pour moi et

pour ma maison, et pour le peuple de mes pères.»

Toutefois, les craintes d'Isaac n'étaient pas mal fondées, et la

bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa, à son retour à Ashby,

aux regards criminels de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et

repassa deux fois devant eux sur la route, fixant des yeux ardens et

licencieux sur la belle juive; et nous avons déjà vu quelles furent les

conséquences de l'admiration que ses charmes excitèrent lorsque le

hasard la fit tomber en la puissance de ce voluptueux dépourvu de tout

principe de moralité. Rébecca ne perdit pas de temps à faire transporter

le malade dans son habitation temporaire, et aussitôt se mit à examiner

ses blessures et à les panser de ses propres mains. Le plus jeune

lecteur de romans et de ballades se rappellera sans doute que, dans les

siècles d'ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les

femmes étaient initiées dans les mystères de la chirurgie, et que

souvent aussi le preux chevalier confiait la guérison de ses blessures

aux mains de celle dont les yeux en avaient fait une plus profonde à son

coeur.

Mais les juifs de l'un et de l'autre sexe possédaient et exerçaient la

science de la médecine dans toutes ses branches: aussi arrivait-il

souvent que les monarques et les barons qui, à cette époque, étaient

tout-puissans, lorsqu'ils étaient blessés, ou simplement malades, se

confiaient aux soins de quelques personnes expérimentées parmi cette

nation méprisée. C'était, il est vrai, une opinion généralement répandue

chez les chrétiens, que les rabbins juifs étaient profondément versés

dans les sciences occultes, et particulièrement dans l'art cabalistique,

lequel tirait son nom et son origine des études des sages d'Israël; mais

toutes ces idées n'empêchaient pas les malades de recourir à eux avec le

plus grand empressement. De leur côté, les rabbins ne disconvenaient

point qu'ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles; et

cette sorte d'aveu ou de désaveu, de leur part, n'ajoutait rien à la

haine, déjà portée au plus haut point, que l'on avait pour leur nation;

tandis que, d'un autre côté, elle diminuait le mépris qui se mêlait à

cette malveillance. Il est d'ailleurs probable, si l'on considère les

cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs étaient en

possession de certains secrets qui leur étaient particuliers, et que,

poussés par cet esprit d'exclusion, par le sentiment de cette barrière

de séparation que la non-conformité de croyances mettait entre eux et

les chrétiens, ils prenaient le plus grand soin de cacher à ces

derniers.

La belle Rébecca avait été élevée avec le plus grand soin dans toute la

science particulière à sa nation, et son esprit actif, studieux, plein

de sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions

au delà de ce qu'on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même

du siècle dans lequel elle vivait. Ces premières notions lui avaient été

données par une juive très avancée en âge, fille d'un des plus célèbres

docteurs de la nation, qui avait pour Rébecca toute l'affection d'une

mère, et qu'on croyait lui avoir communiqué les secrets qu'elle avait

reçus de son père dans les mêmes temps et dans les mêmes circonstances.

Miriam avait éprouvé le sort de tant d'autres victimes du fanatisme,

mais ses secrets n'avaient point péri avec elle; ils se retrouvaient en

la possession de son intelligente élève.

Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca

était universellement révérée et admirée par sa propre nation, qui la

regardait presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait

mention dans les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour

ses talens, mais plus encore par l'extrême affection qu'il avait pour

elle, accordait à sa fille plus de liberté que n'en donnaient aux

personnes de son sexe les habitudes de sa nation; et, comme nous venons

de le voir, se laissait souvent guider par son opinion, même lorsqu'elle

contrariait la sienne.

Lorsque Ivanhoe arriva à la demeure d'Isaac, il était encore dans un

état d'insensibilité occasionné par la grande perte de sang qu'il avait

faite en son combat au tournoi. Rébecca examina la blessure; et après y

avoir appliqué les vulnéraires que son art lui prescrivait, elle dit à

son père que, si l'on pouvait empêcher la fièvre de se déclarer, ce dont

elle ne doutait nullement, vu la perte considérable de sang, et si le

baume de Miriam n'avait rien perdu de sa vertu, il n'y avait rien à

craindre pour la vie du malade, qui pourrait très bien se mettre en

route avec eux, le lendemain, pour aller à York. Isaac ne parut pas fort

satisfait de cette déclaration; sa charité se serait volontiers arrêtée

tout court à Ashby; tout au plus il aurait laissé son hôte blessé pour

être soigné dans la maison qu'il habitait alors, en se rendant

responsable envers le propriétaire Israélite du paiement de tous les

frais; mais Rébecca s'opposa à ce dessein, et allégua plusieurs raisons,

dont nous ne rapporterons que les deux suivantes, qu'Isaac regarda comme

particulièrement importantes. La première fut qu'elle ne voulait, sous

aucun prétexte, remettre la fiole qui contenait son baume précieux aux

mains d'aucun médecin, fût-il même de sa propre nation, de crainte que

le secret mystérieux de sa composition ne vînt à être découvert; la

seconde, que ce chevalier blessé, Wilfrid d'Ivanhoe, était l'intime

favori de Richard Coeur-de-Lion, et que si ce monarque revenait, Isaac,

qui avait fourni à son frère Jean de fortes sommes d'argent pour l'aider

à accomplir ses projets de révolte, aurait besoin d'un protecteur

puissant qui jouirait de la plus haute faveur auprès de Richard.

«Il n'y a rien, ma fille, dans tout cela qui ne soit vrai, dit Isaac

cédant à la force de ses raisonnemens; ce serait offenser le ciel que de

trahir les secrets de la bienheureuse Miriam; le bien que le ciel nous

accorde ne doit pas être indiscrètement prodigué à ceux qui nous

entourent, que ce soit des talens d'or, des cicles d'argent, ou bien les

mystères secrets d'un sage médecin. Tu as raison, ils doivent être

soigneusement laissés en la possession de ceux à qui la Providence a

daigné les révéler; et quant à celui que les Nazaréens d'Angleterre

appellent Coeur-de-Lion, assurément il vaudrait mieux pour moi tomber

sous les griffes d'un énorme lion d'Idumée, que sous les siennes, s'il

vient à acquérir des preuves de mes rapports avec son frère. Ainsi donc

je prête l'oreille à tes conseils, et ce jeune homme voyagera avec nous

jusqu'à ce que ses blessures soient guéries; et si l'homme au coeur de

lion revient sur cette terre, ainsi qu'on l'annonce en ce moment, alors

ce Wilfrid d'Ivanhoe sera pour moi un mur de défense, lorsque le coeur

du roi sera enflammé de courroux contre ton père; et s'il ne revient

pas, ce Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais lorsqu'il aura

gagné des trésors par la force de sa lance ou à la pointe de son épée,

comme il a fait hier et aujourd'hui; car ce chevalier est un bon et

brave jeune homme, qui est exact au jour qu'il a fixé, qui rend ce qu'il

a emprunté, et qui secourt l'Israélite; oui, le fils de la maison de mon

père, lorsqu'il le voit entouré de voleurs puissans et des enfans de

Bélial.»

Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu'Ivanhoe reprit assez de

connaissance pour juger de sa position. Il sortit d'un assoupissement

souvent interrompu, l'âme encore en proie aux impressions confuses qui

sont naturellement la suite d'un état d'insensibilité. Pendant quelque

temps, il lui fut impossible de retracer à son esprit les circonstances

qui avaient précédé sa chute dans la lice, ni d'établir aucune liaison

suivie des événements auxquels il avait pris part la veille. Des

impressions confuses de ses blessures et de quelques chagrins, outre son

état de faiblesse et d'épuisement, se mêlaient au souvenir de coups

portés et reçus, de coursiers se précipitant les uns sur les autres,

renversant et renversés; de cris de guerre et de cliquetis d'armes, et

de tout le tumulte assourdissant et confus des combats. Il fit un effort

pour écarter le rideau qui entourait sa couche, et il réussit en partie,

malgré la douleur qu'il ressentait de ses plaies.

À sa grande surprise il se vit dans un appartement décoré avec

magnificence, mais ayant pour siéges des coussins au lieu de chaises, et

offrant d'ailleurs plusieurs autres rapports avec le costume oriental;

il douta un instant si durant le sommeil on ne l'avait pas transporté en

Palestine. Ce doute sembla devenir pour lui une sorte de certitude

lorsque la tapisserie venant à s'écarter, il aperçut sortant par une

porte dérobée une femme richement vêtue, et dont la parure rappelait

plutôt le goût oriental que celui de l'Europe, et s'avancer vers lui,

suivie d'un domestique à figure basanée.

Au moment où le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle

étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres de rose un

doigt façonné par les grâces, tandis que son esclave s'occupait à

découvrir le côté où était la blessure d'Ivanhoe. La belle Juive

s'assura par elle-même que le bandage n'avait pas été dérangé, et que la

blessure était en état progressif de guérison. Elle s'acquitta de ses

fonctions avec cette simplicité et cette modestie qui, même dans des

siècles plus civilisés, auraient pu repousser d'avance tout soupçon

d'acte contraire à la délicatesse scrupuleuse, si naturelle à son sexe.

L'idée d'une fille si jeune et si belle se tenant auprès d'un lit de

douleur, occupée à panser les blessures d'un malade de sexe différent,

disparaissait et se confondait admirablement dans celle d'un être

bienfaisant, contribuant par l'efficacité de son art à soulager la

douleur et à détourner le coup de la mort. Rébecca donna quelques

courtes instructions à son domestique, et s'exprima dans la langue des

hébreux; celui-ci, accoutumé à aider sa maîtresse en pareilles

occasions, obéit sans répliquer.

Les accents d'une langue étrangère, quelque durs qu'ils eussent pu

paraître, prononcés par tout autre personne, avaient dans la bouche de

Rébecca cet effet romanesque et enchanteur que l'imagination attribue

aux charmes d'une fée bienfaisante, inintelligible à l'oreille, il est

vrai, mais qui touche, qui va jusqu'au coeur, lorsqu'il est accompagné

d'une prononciation douce, d'un regard où se peint la bienfaisance la

plus désintéressée. Sans chercher à hasarder aucune nouvelle question,

Ivanhoe laissa ces deux personnes faire usage des moyens qu'elles

jugèrent les plus propres à opérer sa guérison. Ce ne fut qu'après que

toutes ces opérations furent terminées et lorsque celle qui venait de le

soigner avec tant de bienveillance se disposait à se retirer, que le

malade, ne pouvant plus réprimer sa curiosité: «Jeune et douce fille,»

dit-il en arabe, car ses voyages dans l'orient lui avaient rendu cette

langue familière, et il lui avait paru probable qu'il serait entendu par

une femme à turban et à caftan qui était devant lui; «je vous en prie,

belle et bonne demoiselle, ayez la bonté de.....» Mais il fut interrompu

par l'aimable juive, dont un sourire qu'elle eut de la peine à retenir,

vint un instant colorer le visage qui avait généralement l'expression

d'une mélancolie contemplative.

«Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de

mon pays quoique mon costume et ma famille appartiennent à un autre

climat.»--«Noble demoiselle,» reprit Ivanhoe...; mais Rébecca se hâta

de l'interrompre de nouveau. «Sire chevalier, dit-elle, ne me donnez pas

l'épithète de noble. Il est à propos que vous sachiez dès à présent que

votre servante est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d'York, dont

vous avez été dernièrement le bon et bienfaisant seigneur. Il est bien

juste que lui, et toute sa famille, vous donnent tous les soins et les

secours qu'exige impérieusement votre présente situation.»

Je ne sais si lady Rowena aurait été très satisfaite de l'espèce

d'émotion avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu'ici fixé

ses regards sur les beaux traits, l'ensemble enchanteur de la figure et

les yeux brillans de l'aimable Rébecca, de ces yeux surtout dont l'éclat

était adouci par des cils longs et soyeux, qui leur servaient d'ombrage,

et qu'un ménestrel aurait comparés à l'étoile du soir, dardant ses

rayons à travers un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe était trop bon

catholique pour conserver des sentiments de cette nature envers une

juive. La jeune Israélite l'avait prévu, et pour cela elle s'était

empressée de faire connaître le nom et l'origine de son père. Néanmoins,

car la belle et sage fille d'Isaac n'était pas sans avoir sa petite part

des faiblesses de son sexe, elle ne put s'empêcher de soupirer

lorsqu'elle vit le regard d'admiration respectueuse, mêlée de tendresse,

qu'Ivanhoe avait jusqu'alors jeté sur sa bienfaitrice inconnue, se

changer tout à coup en un air froid, composé, recueilli, et n'exprimant

que le simple sentiment d'une reconnaissance, que l'on ne peut

s'empêcher de témoigner pour un service rendu par un individu de qui on

ne l'attendait point, et qui appartient à une classe inférieure. Ce

n'est pas que le premier mouvement d'Ivanhoe eût imprimé quelque chose

de plus que cet hommage banal de dévouement que la jeunesse rend

toujours à la beauté; mais il était mortifiant pour la pauvre Israélite

que l'on ne pouvait supposer entièrement ignorante de ses titres à un

pareil hommage, de voir qu'un seul mot l'eût reléguée dans une caste

avilie, à laquelle on n'eût osé accorder publiquement cette marque de

respect.

Mais par sa douceur de caractère et sa candeur d'âme, Rébecca ne faisait

pas un crime à Ivanhoe de partager les préjugés universels de son siècle

et de sa religion: au contraire, quoique bien convaincue que son malade

ne la regardait alors que comme appartenant à une race frappée de

réprobation, et avec laquelle il était déshonorant d'avoir d'autres

rapports que ceux qui étaient absolument nécessaires, la juive ne cessa

de donner les mêmes soins et les mêmes attentions à sa guérison et à sa

convalescence. Elle l'informa de la nécessité où ils étaient de se

rendre à York, et de la résolution que son père avait prise de le faire

transporter dans cette ville, et de le garder chez lui jusqu'à ce que sa

santé fût rétablie. Ivanhoe montra une grande répugnance pour ce projet,

mais il la motiva sur celle qu'il avait d'occasionner de nouveaux

embarras à son bienfaiteur.

«Ne pourrait-on trouver, dit-il, dans Ashby, ou dans les environs,

quelque franklin saxon, ou même quelque riche paysan qui voulût se

charger de garder chez lui un compatriote blessé, jusqu'à ce qu'il fût

en état de reprendre son armure? N'y aurait-il pas de couvent doté par

les Saxons, où il pût être reçu? ou bien ne pourrait-on le transporter

jusqu'à Burton, où il était bien sûr d'être reçu avec hospitalité par

Walthcoff, abbé de Saint-Withold, et qui était son parent?»

«La plus misérable chaumière, dit Rébecca avec un sourire mélancolique,

serait sans doute préférable pour y établir votre résidence, à la

demeure d'un juif méprisé; néanmoins, sire chevalier, à moins que de

renvoyer votre médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre

nation, comme vous le savez très bien, sait guérir les blessures,

quoiqu'elle ignore l'art de les faire, et notre famille, en particulier,

possède des secrets qui lui ont été successivement transmis depuis le

règne de Salomon, et vous en avez déjà éprouvé l'efficacité. Il n'y a

pas dans les quatre parties de l'Angleterre un médecin nazaréen...

pardon... un médecin chrétien qui puisse vous mettre en état d'endosser

votre cuirasse d'ici à un mois.»--«Et toi, dans combien de temps me

mettras-tu en état de la porter? demanda Ivanhoe d'un ton

d'impatience.»--«Dans l'espace de huit jours, répondit Rébecca, si tu

veux avoir patience et te conformer à mes prescriptions.»--«Par la

sainte Vierge, dit Wilfrid, si ce n'est pas pécher que de prononcer ce

nom ici, il ne convient en ce moment ni à moi, ni à aucun vrai chevalier

de rester étendu dans un lit; et si tu remplis ta promesse, jeune fille,

je te donnerai plein mon casque d'écus, de quelque part qu'ils

m'arrivent.»--«Je tiendrai ma promesse, dit Rébecca; et le huitième

jour, à compter de celui-ci, tu pourras partir, couvert de ton armure,

si tu veux m'octroyer un don, au lieu des pièces d'argent que tu me

promets.»--«Si ce don est en mon pouvoir, répondit Ivanhoe, et qu'il

soit tel qu'un chevalier chrétien puisse l'octroyer à un individu de ta

nation, je te l'accorderai avec plaisir et reconnaissance.»

«Hé bien, dit Rébecca, je ne veux tout simplement que te prier de croire

dorénavant qu'un juif peut fort bien rendre un bon office à un chrétien,

sans attendre d'autre récompense que la bénédiction du grand Être, qui

est le père du juif comme du gentil.»--«Ce serait un crime que d'en

douter, répliqua Ivanhoe, et je me repose entièrement sur ton savoir,

sans nullement hésiter, et sans te faire aucune autre question, bien

persuadé que dans huit jours tu me mettras en état d'endosser mon

corselet. Maintenant, mon bon et obligeant médecin, laisse-moi te

demander quelles sont les nouvelles que l'on débite. Que dit-on du noble

saxon Cedric et de sa famille? et de l'aimable lady...?» Il s'arrêta,

comme s'il eût craint de prononcer le nom de Rowena dans la maison d'un

juif. «Je veux dire de celle qui fut nommée reine du tournoi.»--«Dignité

à laquelle vous l'élevâtes vous-même, sire chevalier, avec un

discernement qui ne fut pas moins admiré que votre valeur,» dit Rébecca.

Quoique Ivanhoe eût perdu une quantité considérable de sang, néanmoins

une légère rougeur vint colorer ses joues; car il sentait qu'il avait

imprudemment découvert l'intérêt qu'il portait à lady Rowena, par les

efforts qu'il avait imprudemment faits pour le cacher. «C'était moins

d'elle que je voulais parler, ajouta-t-il, que du prince Jean; je

voudrais bien aussi apprendre quelque chose d'un fidèle écuyer, et

savoir pourquoi il n'est pas auprès de moi?»

«Permettez-moi, répondit Rébecca, de faire usage de mon autorité, comme

médecin, et de vous ordonner de garder le silence, et d'éviter toute

réflexion, qui ne servirait qu'à vous agiter, tandis que je vais vous

instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a rompu le

tournoi et est parti en toute hâte pour York, avec les nobles, les

chevaliers et les gens d'église de son parti, emportant toutes les

sommes qu'il avait pu enlever, soit de gré, soit de force, de ceux qu'on

regarde comme les riches de la terre. On dit qu'il a le dessein de

s'emparer de la couronne de son père.»

«Non sans une lutte hasardée pour sa défense, dit Ivanhoe se levant sur

sa couche, n'y eût-il qu'un seul fidèle sujet en Angleterre. Je défierai

le plus brave de ses ennemis pour soutenir son titre. Oui, qu'ils se

présentent deux contre un; je maintiendrai la légitimité de son

droit.»--«Mais pour vous mettre en état de le faire, dit Rébecca en lui

posant la main sur l'épaule, il faut que vous suiviez mes ordonnances et

que vous restiez tranquille.»--«Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe,

aussi calme qu'il était possible de l'être dans un temps si orageux.

Dis-moi, que sait-on de Cedric et de sa famille?»

«Il n'y a pas long-temps, répondit la juive, que son intendant est venu

en toute hâte pour demander à mon père certaines sommes d'argent,

provenant de la vente des laines des troupeaux de son maître; et c'est

de lui que j'ai appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh avaient

quitté la résidence du prince, extrêmement mécontens, et se disposaient

à partir pour retourner chez eux.»

«Quelque dame n'alla-t-elle pas avec eux au banquet?» demanda

Wilfrid.»--«Lady Rowena, dit Rébecca répondant à cette question avec

plus de précision qu'elle n'avait été faite, lady Rowena n'a point

assisté au banquet du prince, et, d'après ce que l'intendant nous a dit,

elle est en ce moment en route pour retourner à Rotherwood avec son

tuteur Cedric. Quant à votre écuyer Gurth...»

«Ah! s'écria le chevalier, tu sais son nom? Mais oui, ajouta-t-il

incontinent, et en effet, tu dois bien le connaître; car c'est de sa

main, et, je crois, de ta généreuse bonté qu'il a reçu, et pas plus tard

qu'hier, cent sequins.»--«Ne parlez pas de cela, dit Rébecca, dont une

rougeur subite couvrit le visage, je vois comment il peut très bien

arriver que la langue trahisse les secrets que le coeur aimerait à

garder.»

«Mais cet or, répliqua Ivanhoe d'un ton grave, mon honneur exige que je

le rembourse à votre père.»--«Lorsque les huit jours seront passés, dit

Rébecca, tu feras tout ce que tu voudras; mais à présent tu ne dois ni

penser ni parler ni rien faire qui puisse retarder ta guérison.»--«Soit,

bonne et douce fille, répliqua Ivanhoe; il y aurait ingratitude de ma

part à ne pas obéir à tes ordres; mais un mot, je t'en prie, sur le

pauvre Gurth, et je termine là mes questions.»--«J'ai le chagrin de te

dire, répondit la juive, qu'il est en prison par ordre de Cedric.» Puis

voyant l'effet que venait de faire cette nouvelle sur Wilfrid, elle

s'empressa d'ajouter: «Cependant je tiens de l'intendant Oswald que,

sauf quelque nouvelle circonstance qui pourrait ajouter au

mécontentement de son maître, il était sûr que Cedric pardonnerait à

Gurth, qui était un serf fidèle, qui possédait à un haut degré la

confiance de son maître, et qui ne s'était rendu coupable que par amour

pour le fils de son bienfaiteur. Il m'a dit de plus que ses camarades,

lui-même, et jusqu'au fou Wamba, se proposaient de conseiller à Gurth de

s'échapper pendant la route, dans le cas où la colère de Cedric ne

pourrait être apaisée.»

«Dieu veuille qu'ils persistent dans leur dessein, dit Ivanhoe, mais on

dirait que j'ai été destiné à rassembler tous les genres de malheurs sur

la tête de ceux qui me témoignent quelque intérêt. Mon roi m'a honoré,

m'a distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout

autre, arme dans le dessein de le dépouiller de sa couronne. L'intérêt

que j'ai montré pour la plus belle des femmes a porté atteinte à sa

liberté et à sa tranquillité, et maintenant mon père, dans son état

actuel d'exaspération, peut faire périr ce malheureux esclave,

uniquement parce qu'il m'a donné des preuves de zèle et d'affection. Tu

vois, jeune fille, à quel être infortuné tu prodigues tes soins; écoute

les conseils de la prudence, et laisse-moi partir avant que les maux que

je traîne à ma suite, comme une meute acharnée, te précipitent aussi

dans l'abîme.»

«Allons, allons, sire chevalier, dit Rébecca, ton état de faiblesse, le

chagrin que tu éprouves, tout cela ne fait que jeter sur tes yeux un

voile qui te cache le résultat des calculs d'en haut. Tu as été rendu à

ta patrie au moment où elle avait le plus grand besoin d'un bras

vaillant et d'un courage à l'épreuve; tu as humilié l'orgueil de ses

ennemis et de ceux de son roi, lorsque cet orgueil était porté au plus

haut degré d'exaltation; et dans le sort malencontreux qui est venu

t'accabler, ne vois-tu pas que le ciel t'a suscité un bras secourable,

une main habile dans l'art de guérir, même du milieu de la nation la

plus méprisée par la tienne. Prends donc courage, et pénètre-toi de

l'idée que tu es destiné à quelque exploit éclatant opéré par la valeur

de ton bras. Adieu, et quand tu auras pris la potion que je vais

t'envoyer par Reuben, tâche de reposer, afin que tu puisses demain

supporter les fatigues du voyage.»

Ivanhoe, convaincu par les raisonnemens de Rébecca, se conforma

entièrement à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la

potion qui lui fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et

tranquille; en sorte que le lendemain matin la bonne Rébecca, ne lui

trouvant aucun symptôme de fièvre, déclara qu'il était en état de

supporter les fatigues de la route.

On le plaça dans la même litière qui l'avait ramené du tournoi, et

toutes les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et

commode. Il n'y eut qu'un seul point sur lequel, en dépit de toutes les

instances de Rébecca, il fut impossible de procurer au chevalier blessé

toutes les commodités que son état exigeait. Isaac, comme le voyageur

enrichi, dans la dixième satire de Juvénal, était continuellement

tourmenté par la crainte des voleurs, sachant fort bien qu'il serait

toujours regardé de bonne prise par le Normand aussi bien que par le

Saxon, par le noble aussi bien que par le brigand. Il voyageait donc à

grandes journées, et faisait des haltes courtes et des repas encore plus

courts; en sorte qu'il dépassa Cedric et Athelstane, qui étaient partis

plusieurs heures avant lui, mais qui se trouvaient retardés par suite du

long-temps qu'ils étaient restés à table au couvent de saint Withold.

Cependant, telle fut la vertu du baume de Miriam, ou la force de la

constitution d'Ivanhoe, que le voyage se termina sans aucun des

inconvéniens que Rébecca avait appréhendés: sous un autre rapport

cependant, son résultat prouva qu'une trop grande précipitation est

souvent nuisible. La célérité qu'il exigeait dans la marche donna lieu à

des disputes entre lui et les gens qu'il avait loués pour son escorte.

C'étaient des Saxons qui n'étaient nullement exempts de l'amour naturel

à leur nation pour l'aise et la bonne chère, c'est-à-dire, suivant les

Normands, pour la paresse et la gourmandise. Au rebours de l'histoire de

Shylock, ils avaient accepté les offres d'Isaac dans l'espoir de se

nourrir aux dépens du riche Israélite, et furent très mécontens de voir

leurs espérances trompées par la rapidité avec laquelle il voulait

absolument que l'on avançât. Ils firent aussi des représentations sur le

risque qu'ils couraient de ruiner les chevaux par des marches forcées.

Enfin il s'éleva une querelle extrêmement vive entre Isaac et son

escorte, au sujet de la quantité de vin et d'ale (bière) qui leur était

allouée par repas: aussi, lorsque l'alarme se répandit, et que tout fit

présager le danger qu'Isaac avait tant redouté, il se vit abandonné par

les mercenaires mécontens, sur la protection desquels il avait compté,

parce qu'il n'avait pas employé les moyens indispensables pour s'assurer

leur attachement.

Ce fut dans cet état d'abandon et de dénuement absolu de secours que le

juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric,

ainsi que nous l'avons raconté, et tombèrent ensuite au pouvoir de de

Bracy et de ses confédérés. On fit d'abord peu d'attention à la litière,

et elle serait probablement restée en arrière, sans la curiosité de de

Bracy, qui s'en approcha, dans l'idée qu'elle pouvait contenir l'objet

de son entreprise, car Rowena ne s'était point dévoilée. Mais

l'étonnement de de Bracy fut extrême lorsqu'il découvrit que la litière

contenait un homme blessé, qui, se croyant tombé au pouvoir des Saxons

proscrits, auprès desquels son nom pourrait lui servir de protection

ainsi qu'à ses amis, avoua franchement qu'il était Wilfrid d'Ivanhoe.

Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses

dérèglemens et de sa légèreté, n'avaient jamais entièrement abandonné de

Bracy, lui interdisaient tout acte d'hostilité contre le chevalier qu'il

voyait hors d'état de se défendre. D'un autre côté, et toujours par

suite de sa fidélité à ces mêmes principes, il ne pouvait le découvrir à

Front-de-Boeuf, qui, dans tout état de cause, et sans être arrêté par

aucune considération, ne se serait pas fait scrupule de se défaire d'un

rival qui lui contestait ses droits au fief d'Ivanhoe. Mais rendre à la

liberté un chevalier que les événemens du tournoi, l'exclusion de la

maison paternelle et la notoriété publique, désignaient comme l'amant

préféré de lady Rowena, était un effort de générosité dont de Bracy

était entièrement incapable. Un terme moyen entre le bien et le mal se

présentait, il l'embrassa, et ce fut tout ce qu'il put faire; il ordonna

à deux de ses écuyers de se tenir constamment près de la litière et de

ne pas souffrir que qui que ce fût s'en approchât: si on venait à leur

faire quelque question, ils avaient ordre de dire que c'était la litière

de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour transporter un de leurs

camarades qui avait été blessé dans le combat. En arrivant à

Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château

s'occupaient sérieusement du plan de leur double conquête, l'un des

trésors du juif, l'autre de sa charmante fille; les écuyers de de Bracy

transportèrent Ivanhoe, toujours sous la désignation d'un camarade

blessé, dans les appartemens les plus reculés du château; et ce fut là

l'excuse que les écuyers de de Bracy donnèrent à Front-de-Boeuf,

lorsqu'il leur demanda pourquoi aux premiers cris d'alarme ils ne

s'étaient pas rendus sur les remparts.

«Un camarade blessé! s'écria-t-il d'un ton de colère et de surprise; je

ne m'étonne plus que des rustres et des paysans aient l'audace de se

présenter en armes devant des châteaux, et que jusqu'à des gardeurs de

cochons s'oublient au point d'envoyer des cartels à des nobles, quand on

voit des hommes d'armes devenir garde-malades, et des francs compagnons

se mettre garde-rideaux de moribonds, dans un moment où le château va

être assailli. Aux murailles, misérables traînards! cria-t-il d'une voix

qui fit retentir toutes les voûtes du château, aux murailles! où je vais

vous briser les os avec ma massue.»--«Nous ne demandons pas mieux,

répondirent-ils, d'un ton de mauvaise humeur, que d'y aller, pourvu que

vous nous excusiez auprès de notre maître, qui nous a commandé de nous

tenir auprès du moribond.»

«Moribond! vilains animaux, répliqua le baron; nous serons tous

moribonds, je vous en réponds, si nous ne nous montrons pas mieux que

cela... Mais il faut que je relève la garde que l'on a mise auprès de ce

camarade, comme vous l'appelez... Holà! Urfried!.. la vieille!.. ho!

fille de sorcière saxonne!.. m'entends-tu?.. Va-t'en soigner ce malade,

puisqu'il faut qu'il ait quelqu'un auprès de lui, pendant que

j'emploierai ces gens-ci autre part... Allons, voici deux arbalètes avec

leurs tourniquets ou cabestans et leurs carreaux. Vite, à la barbacane,

et que chaque trait s'enfonce dans une tête saxonne!» Les deux écuyers,

qui, comme la plupart des gens de cette espèce, aimaient le mouvement et

détestaient l'inaction, se rendirent gaîment à leur poste, et ce fut

ainsi que la garde d'Ivanhoe fut confiée à Urfried ou Ulrique. Mais

celle-ci, dont le cerveau s'enflammait au souvenir de ses injures, et

dont le coeur n'était rempli que d'espoir de vengeance, se sentit

facilement disposée à se décharger sur Rebecca de l'emploi que l'on

venait de lui confier.

Ivanhoe (3/4) Le retour du croisé · 第 12 / 23 题