«Le cheval le plus ardent sera parfois tout
de glace et le plus lourd tout de feu; parfois
le moine jouera le rôle de fou et le fou le
rôle de moine.» _Vieille ballade_.
Lorsque Wamba, couvert du froc de l'ermite, son capuchon sur la tête et
une corde nouée autour de ses reins, se présenta à la grande porte du
château de Front-de-Boeuf, la sentinelle lui demanda son nom et ce qu'il
voulait.
«_Pax vobiscum!_ répondit le fou, je suis un pauvre frère de l'ordre de
Saint-François qui vient ici remplir son ministère auprès des malheureux
prisonniers détenus dans ce château.»--«Tu es un moine bien hardi,
riposta la sentinelle, de venir ici où, sauf notre ivrogne de chapelain,
un coq de ton plumage n'a pas chanté depuis vingt ans.»--«Néanmoins, je
te prie de m'annoncer au maître du château, répondit le prétendu moine;
sois persuadé que ma visite lui sera agréable, et que le coq chantera
d'une manière à ce que tout le château l'entende.»--«Grand merci, dit la
sentinelle; mais si je suis réprimandé d'avoir quitté mon poste pour
t'annoncer, attends toi à ce que j'essaierai si la robe grise d'un moine
est à l'épreuve d'une flèche à plume d'oie grise.»
En achevant cette menace, il quitta la porte du donjon, se présenta dans
la grand'salle du château, et y annonça l'extraordinaire nouvelle qu'un
moine était dehors, et demandait à être admis. Sa surprise fut grande de
recevoir de son maître l'ordre d'introduire sur-le-champ le saint homme;
et, par précaution, ayant posté quelques gardes à l'entrée du château,
il exécuta sans aucun scrupule la consigne qu'il venait de recevoir.
L'audace inconsidérée qui avait poussé Wamba dans cette dangereuse
entreprise ne put tenir devant un homme si redoutable et si redouté que
Réginald Front-de-Boeuf, il prononça son _pax vobiscum_ auquel il se
fiait si fort pour jouer son rôle avec une certaine hésitation et avec
moins d'assurance qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent; mais
Front-de-Boeuf était accoutumé à voir les hommes de tous rangs trembler
à sa présence, si bien que le trouble du moine supposé ne lui donna
aucun soupçon. «D'où est-tu et d'où viens-tu, mon père?» dit-il.--«_Pax
vobiscum!_ réitéra le fou; je suis un pauvre serviteur de saint
François, qui, voyageant à travers ces lieux sauvages, suis tombé au
milieu de bandits (comme a dit l'Écriture), _quidam viator incidit in
latrones_, lesquels bandits m'ont envoyé dans ce château pour y remplir
mon ministère spirituel auprès de deux personnes condamnées par votre
honorable justice.»
«Fort bien, saint père, répliqua Front-de-Boeuf; mais dis-moi,
pourrais-tu m'apprendre quel est le nombre de ces bandits.»--«Loyal
seigneur, répliqua le Fou, _nomen illis Legio_, leur nom est
Légion.»--«Dis-moi clairement quel est leur nombre, ou, tout prêtre que
tu es, ton froc et ton cordon ne te sauveraient pas[7].»--«Hélas!
repartit le moine supposé, _cor meum eructavit_, ce qui veut dire que
j'étais près de rendre l'âme de peur; mais je présume qu'ils peuvent
être cinq cents, tant archers que paysans.»--«Quoi! dit le templier qui
entrait au même instant, est-ce que les guêpes se montrent en aussi
grand nombre? Il est temps d'étouffer cette maligne engeance.» Alors
prenant Front-de-Boeuf à part: «Connais-tu ce prêtre?»--«Il est d'un
couvent éloigné, dit Front-de-Boeuf: je ne le connais point.»--«Alors
ne lui confie pas ton message de vive voix, repartit le templier; qu'il
porte l'injonction directe à la compagnie franche de de Bracy de revenir
sans délai au secours de leur maître, et en même temps, afin que ce
tondu n'ait aucun soupçon, donne-lui toute liberté d'assister ces
pourceaux de Saxons avant qu'ils aillent à la tuerie.»--«C'est ce que je
vais faire, dit Front-de-Boeuf, et sur-le-champ il ordonne à un
domestique de conduire Wamba à l'appartement où Cedric et Athelstane
étaient confinés.
Note 7: Homère a dit, en parlant de Chrysès, grand prêtre
d'Apollon: «Les bandelettes de ton dieu ne te sauveraient
pas.» _Iliade_, liv. Ier. A. M.
Cette détention, au lieu d'avoir modéré l'impatience de Cedric, l'avait
fait monter à son comble. Il marchait à grands pas dans l'attitude d'un
homme qui charge l'ennemi, ou qui, au siége d'une place, monte à
l'assaut sur la brèche, tantôt se parlant à lui-même, tantôt s'adressant
à Athelstane, qui, avec une fermeté vraiment stoïque, attendait l'issue
de cette aventure, digérant pendant ce temps, avec une grande
tranquillité, le copieux repas qu'il avait fait à midi, s'inquiétant
fort peu de la durée de sa captivité, qui, concluait-il, devait finir
comme tous les maux d'ici-bas, au bon plaisir du ciel.
«_Pax vobiscum!_ dit le fou en entrant; que la bénédiction de saint
Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur
vous et avec vous.»--«_Salvete et vos_, répondit Cedric au moine
supposé; dans quel dessein es-tu venu ici?»--«C'est pour vous engager à
vous préparer à la mort,» répliqua le fou.--«Est-il possible? s'écria
Cedric en tressaillant. Quelque hardis scélérats qu'ils soient, ils
n'oseront point commettre une atrocité si notoire et si
gratuite.»--«Hélas! dit le fou, vouloir les retenir par des sentimens
d'humanité! il vaudrait autant essayer d'arrêter avec un fil de soie un
cheval qui a pris le mors aux dents. Réfléchissez donc, noble Cedric, et
vous, brave Athelstane, aux péchés que vous avez commis dans l'oeuvre de
chair; car c'est aujourd'hui que vous allez être appelés devant le
tribunal d'en haut.»
«L'entends-tu, Athelstane, dit Cedric; il nous faut réveiller notre âme
de son assoupissement, et nous préparer au dernier acte de notre vie. Il
vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves[8].»--«Je suis
prêt, répliqua Athelstane, à subir tout ce qu'est capable d'inventer
leur scélératesse, et je marcherai à la mort avec cette tranquillité que
j'ai toujours quand je vais dîner.»--«Allons, mon père, préparez-nous à
ce voyage,» dit Cedric.--«Attendez encore un instant, bon oncle,
répliqua le fou reprenant le ton naturel de sa voix; il est bon d'y
regarder long-temps avant de faire le dernier saut.»
Note 8: Milton a dit en parlant de Satan: «Il vaut mieux
régner aux enfers que servir dans les cieux. «_Better to
reign in hell than serve in heaven_. A. M.
«Sur ma foi, dit Cedric, je connais cette voix.»--«C'est celle de votre
fidèle serviteur, de votre fou, répliqua Wamba rejetant en arrière son
capuchon. Si dernièrement vous eussiez pris conseil d'un fou, certes
vous ne seriez point ici: suivez aujourd'hui son avis et vous n'y serez
point long-temps.»--«Coquin, que veux-tu dire?» répliqua le Saxon.--«Ce
que je veux dire, répondit Wamba, le voici: prenez ce froc et ce cordon,
qui sont tout ce que j'eus jamais des ordres sacrés, et vous sortirez
tranquillement du château, toutefois après m'avoir laissé votre manteau
et votre ceinture pour sauter le dernier pas à votre place.»
«Te laisser à ma place! s'écria Cedric; mon pauvre ami, ils te
pendront.»--«Qu'ils fassent de moi ce qu'ils pourront, dit Wamba; je
garantis qu'il n'y aura point de déshonneur pour votre nom, si le fils
de Witless se laisse attacher au bout d'une chaîne avec cette gravité
que mit à se laisser pendre son ancêtre l'alderman.»--«Eh bien, Wamba,
j'acquiesce à ta demande, à cette condition que ce ne sera pas avec moi
que tu échangeras tes habits, mais avec lord Athelstane.»--«Non, de par
saint Dunstan, se récria Wamba; il n'y aura point de raison pour cela,
il n'est que trop juste que le fils de Witless s'expose pour sauver le
fils de Hereward; mais il serait peu sage à lui de mourir pour un homme
dont les ancêtres sont étrangers aux siens.»
«Coquin, dit Cedric, les ancêtres d'Athelstane furent des rois
d'Angleterre.»--«Ils pouvaient être tout ce qu'il leur plaisait,
répliqua Wamba; mais mon cou est trop droit sur mes épaules pour que je
me le laisse tordre pour l'amour d'eux. Ainsi donc, mon bon maître, ou
acceptez vous-même mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi
libre que quand j'y suis entré.»--«Laisse périr le vieil arbre, continua
Cedric; mais sauve le brillant espoir de la forêt, sauve le noble
Athelstane, mon fidèle Wamba! c'est le devoir de quiconque a du sang
saxon dans les veines. Toi et moi, nous souffrirons de compagnie la rage
effrénée de nos indignes oppresseurs; tandis que lui, libre et en
sûreté, excitera nos concitoyens à la vengeance.»--«Non, non, Cedric,
non, mon père,» s'écria Athelstane en lui saisissant la main; car
lorsque, se réveillant de son indolence, il s'agissait de penser ou
d'agir, ses actions et ses sentimens étaient d'accord avec sa noble
origine. «Non, répéta-t-il, j'aimerais mieux rester dans cette salle,
n'ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la mesure d'eau
des prisonniers, que de devoir ma liberté à l'aveugle dévouement de ce
serf pour son maître.»--«On vous appelle des hommes sages, seigneurs,
dit Wamba, et moi je passe pour un fou: eh bien, mon oncle Cedric, et
vous, mon cousin Athelstane, le fou décidera cette controverse à votre
place, et vous évitera la peine de pousser plus loin vos politesses. Je
suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser monter que par
son maître. Je viens pour sauver le mien, et s'il n'y veut pas
consentir, eh bien, je m'en retournerai comme je suis venu. Un service
ne se renvoyant pas de l'un à l'autre comme une balle ou un volant, je
ne veux être pendu pour personne, si ce n'est pour mon maître.»
«Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne laissez pas perdre cette
occasion, croyez-moi. Votre présence encouragera nos amis à travailler à
notre délivrance; si vous restez ici, notre perte est
certaine.»--«Apercevez-vous au dehors quelque apparence de salut?»
demanda Cedric en regardant le fou. «Apparence, répéta Wamba, ah bien
oui! Permettez-moi de vous représenter que ce froc vaut en ce moment un
habit de général. Cinq cents hommes sont là tout près, et ce matin même
j'étais un de leurs principaux chefs; mon bonnet de fou était un casque
et ma marotte un gourdin. Bien, bien, nous verrons ce qu'ils gagneront à
changer pour un homme sage: à vous parler franchement, je crains fort
qu'ils ne perdent en valeur ce qu'ils pourraient gagner en prudence.
Adieu donc, mon maître, de grâce, soyez humain pour le pauvre Gurth et
son chien Fangs; et faites suspendre mon bonnet dans la salle de
Rotherwood, en mémoire de ce que je donne ma vie pour sauver celle de
mon maître, comme un fou fidèle et dévoué. Il prononça ces derniers mots
avec un ton moitié triste, moitié comique; les yeux de Cedric se
remplirent de larmes. Ta mémoire sera conservée, lui dit-il avec
émotion, tant que l'attachement et la fidélité seront honorés sur la
terre. Mais j'ai l'espoir que je trouverai les moyens de sauver Rowena,
Athelstane, et toi aussi, mon pauvre Wamba: ton dévouement ne peut
manquer de trouver sa récompense.»
L'échange des vêtemens fut promptement terminé; mais tout à coup Cedric
parut frappé d'une idée. «Je ne sais d'autre langue que la mienne,
dit-il, et quelques mots de ce normand si ridicule et si affecté.
Comment pourrai-je me faire passer pour un révérend frère?»--«Tout le
talent de cette langue magique, répondit Wamba, est renfermé dans deux
mots. _Pax vobiscum_ répond à tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou
venez, mangez ou buvez, bénissez ou excommuniez, _pax vobiscum_
s'applique à tout. Ces mots sont aussi utiles à un moine qu'une baguette
à un enchanteur, et un manche à balai à une sorcière. Mais prononcez-les
surtout d'un ton grave et solennel: _pax vobiscum!_ C'est un remède
infaillible: gardes, sentinelles, chevaliers, écuyers, cavaliers,
fantassins, tous éprouveront l'effet de ce charme puissant. Je pense que
s'ils me conduisent demain à la potence, ce qui pourrait bien m'arriver,
j'essaierai l'efficacité de ces deux mots sur l'exécuteur de la
sentence.»--«Puisque c'est ainsi, j'aurai bientôt pris les ordres
religieux, dit Cedric: _pax vobiscum_, je ne l'oublierai pas. Noble
Athelstane, recevez mes adieux; adieu aussi à toi, mon pauvre garçon,
dont le coeur peut faire pardonner la faiblesse de la tête: je te
sauverai ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne
sera pas versé tant que le mien coulera dans mes veines; comptez sur
moi, Athelstane, et pas un cheveu ne tombera de la tête de cet esclave
fidèle, qui risque sa vie pour son maître, tant que Cedric pourra le
défendre. Adieu.»
«Adieu, noble Cedric, répondit Athelstane, souvenez-vous que le vrai
rôle d'un moine est d'accepter à boire partout où il est invité, ne
refusez donc rien de ce qui vous sera offert.»--«Adieu, notre oncle,
ajouta Wamba, n'oubliez pas: _pax vobiscum!_»
Cedric ainsi endoctriné se mit en route, et il n'attendit pas long-temps
sans rencontrer l'occasion d'éprouver la vertu du charme que son bouffon
lui avait recommandé comme tout-puissant. Dans un passage sombre et
voûté par lequel il espérait arriver à la grande salle du château, il
rencontra une femme. «_Pax vobiscum!_» dit le faux frère, et il pressait
le pas pour s'éloigner, lorsqu'une voix douce lui répondit: _Et vobis
quæso, domine reverendissime, pro misericordia vestra._»--«Je suis un
peu sourd, répliqua Cedric en bon saxon, puis s'arrêtant subitement:
malédiction sur le fou et son _pax vobiscum!_ j'ai brisé ma lance du
premier coup.»
Il était assez commun à cette époque de trouver un prêtre qui eût
l'oreille dure pour le latin, et la personne qui s'adressait à Cedric le
savait fort bien. «Oh! par charité, révérend père, reprit-elle en saxon,
daignez consentir à visiter un prisonnier blessé qui est dans ce
château; veuillez lui apporter les consolations de votre saint
ministère, et prendre pitié de lui et de nous ainsi que vous l'ordonne
votre caractère sacré; jamais bonne oeuvre n'aura été plus glorieuse
pour votre couvent.»--«Ma fille, répondit Cedric fort embarrassé, le peu
de temps que j'ai à passer dans ce château ne me permet pas d'exercer
les saints devoirs de ma profession; il faut que je m'éloigne
sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.»--«Ô mon père!
laissez-moi vous supplier par les voeux que vous avez faits, de ne pas
laisser sans secours spirituels un homme opprimé, et en danger de mort!»
«Que le diable m'enlève et me laisse dans Ifrin[9] avec les âmes d'Odin
et de Thor! s'écria Cedric hors de lui; et probablement il allait
continuer sur ce ton peu analogue à son saint caractère, quand tout à
coup il fut interrompu par la voix aigre d'Urfried, la vieille habitante
de la tourelle. «Comment, mignonne, dit-elle à la jeune femme, est-ce
ainsi que vous êtes reconnaissante de la bonté avec laquelle je vous ai
permis de quitter votre prison? Devez-vous forcer cet homme respectable
à se mettre en colère pour se débarrasser des importunités d'une juive?»
Note 9: L'enfer des Scandinaves. Thor était leur dieu de la
guerre. A. M.
«Une juive! s'écria Cedric profitant de la circonstance pour s'éloigner;
femme! laisse-moi passer, ne m'arrête pas davantage, si tu ne veux
t'exposer, et ne souille pas ma mission divine.»--«Venez par ici, mon
père, reprit la vieille sorcière; vous êtes étranger dans ce château, et
vous ne pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, aussi bien
je voudrais vous parler. Et vous, fille d'une race maudite, retournez
dans la chambre du malade, veillez sur lui jusqu'à mon retour, et
malheur à vous si vous vous éloignez encore sans ma permission!»
Rébecca obéit: à force d'importunités, elle était parvenue à obtenir
d'Urfried un moment de répit, pendant lequel elle était descendue de la
tour; et la vieille l'avait également chargée de la garde du blessé,
emploi qu'elle remplissait avec joie près du triste Ivanhoe. Tout
occupée de leur danger mutuel, et prompte à saisir la moindre chance de
salut qui pouvait s'offrir, Rébecca avait fondé quelque espoir sur la
présence de l'homme pieux dont Urfried lui avait annoncé l'arrivée dans
ce château impie. Elle avait donc épié attentivement l'instant de son
retour, dans le dessein de s'adresser à lui, et de l'intéresser en
faveur des prisonniers; mais ses tentatives, comme on le voit, n'avaient
été couronnées d'aucun succès.