«Je la courtiserai comme un lion courtise
sa lionne.»
V. Home. _Douglas_.
Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans
divers points du château, la juive Rébecca attendait, dans une tour
éloignée, le sort qu'on lui destinait. Elle y avait été conduite par
deux de ses ravisseurs déguisés, et qui la firent entrer précipitamment
dans une petite chambre, où elle se trouva en présence d'une vieille
sibylle qui grommelait un air saxon, comme pour accompagner les
révolutions de son fuseau sur le plancher. Elle leva la tête en voyant
Rébecca, et jeta sur la belle juive ce regard de malignité et d'envie
que la vieillesse et la laideur, lorsqu'elles se joignent à des
dispositions malfaisantes, ont coutume de jeter sur la jeunesse et la
beauté.
«Allons, vieux grillon, dit un des conducteurs, debout et va-t'en; notre
noble maître l'ordonne. Il faut céder cette chambre à un hôte plus
aimable que toi.»
«Oui, dit la vieille; voilà comment on récompense les services; il fut
un temps où un seul mot prononcé par moi aurait fait tomber de sa selle
et chassé du service le meilleur homme d'armes d'entre vous, et
maintenant il faut que je me lève et que je marche, sur l'ordre d'un
palefrenier comme toi.»
«Bonne dame Urfried, dit l'autre conducteur, ne reste pas là à
raisonner, mais debout et décampe. Les ordres des maîtres doivent être
entendus à demi-mot et exécutés promptement. Ta saison est passée, ma
vieille, et ton soleil est couché depuis long-temps. Tu es maintenant le
véritable emblème d'un ancien cheval de bataille, qu'on a réformé et
relégué au milieu des bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et
maintenant c'est tout au plus si tu peux aller l'amble. Allons, tâche de
trotter hors d'ici.»
«Vous êtes de vilains chiens, tous les deux, dit la vieille femme, et
puisse un chenil être votre lieu de sépulture! Que le méchant démon
Zernebock me déchire les membres l'un après l'autre, si je sors de ma
chambre avant d'avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille!»
«Tu en répondras à notre maître,» répliqua-t-il; et il se retira avec
son compagnon, laissant Rébecca en société avec la vieille femme, auprès
de qui elle se trouvait ainsi introduite malgré elle.
«À quelle action diabolique sont-ils maintenant occupés?» dit la vieille
en marmottant entre ses dents; mais jetant de temps en temps un regard
furtif et malin sur Rébecca: «Oh! dit-elle, ce n'est pas difficile à
deviner. Des yeux brillans, des cheveux noirs, et une peau blanche comme
du papier avant que le prêtre l'ait barbouillée de son noir onguent.
Oui, il est facile de deviner pourquoi ils l'envoient dans cette tour
solitaire, d'où un cri ne serait pas plus entendu que s'il sortait de
cinquante toises sous terre. Tu auras des hiboux pour voisins, ma belle,
et leurs sinistres plaintes seront entendues aussi loin que les tiennes,
et l'on fera autant d'attention aux unes qu'aux autres. Et étrangère,
encore,» ajouta-t-elle en remarquant les vêtemens et le turban de
Rébecca. «De quel pays es-tu? Sarrasine? Égyptienne? Pourquoi ne
réponds-tu pas? Tu sais pleurer, ne sais-tu pas parler?»
«Ne vous fâchez pas, bonne mère,» dit Rébecca.
«Tu n'as pas besoin d'en dire davantage, répliqua Urfried; on connaît un
renard à sa queue, et une juive à son langage.»
«Par pitié, dit Rébecca, dites-moi ce que je dois attendre de la
violence que l'on m'a faite en me traînant ici? Est-ce à ma vie qu'on en
veut, à cause de ma religion? J'en ferai volontiers le sacrifice.»
«À ta vie, mignonne? répondit la sibylle. Quel plaisir trouveraient-ils
à te l'ôter? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée
d'une manière qui fut autrefois jugée assez bonne pour une noble fille
saxonne. Sera-ce à une juive, comme toi, à se plaindre de ce qu'elle ne
l'est pas mieux? Regarde-moi; j'étais aussi jeune et deux fois aussi
belle que toi lorsque Front-de-boeuf, père de Réginald, prit ce château
de vive force, à l'aide des Normands qui l'accompagnaient. Mon père et
ses sept fils défendirent leur domaine d'étage en étage, de chambre en
chambre. Il n'y eut pas une salle, pas un escalier, qui ne fût teint de
leur sang. Tous périrent, et avant que leurs corps ne fussent refroidis,
avant que leur sang n'eût eu le temps de sécher, j'étais devenue la
proie du vainqueur et l'objet de son mépris.»
«Ne peut-on avoir du secours? N'y a-t-il pas quelque moyen d'échapper?
dit Rébecca; je récompenserais richement l'assistance que tu me
donnerais.»
«Il ne faut pas y songer, répondit la vieille. On ne peut sortir d'ici
que par la porte de la mort, et il sera tard, il sera tard,
ajouta-t-elle en secouant sa tête grise, avant que cette porte s'ouvre
pour nous. Mais c'est une consolation de penser que nous laissons après
nous sur la terre des êtres qui seront malheureux comme nous. Adieu,
juive. Israélite ou chrétienne, ton sort serait le même, car tu as
affaire à des gens qui ne connaissent ni scrupule ni pitié. Adieu, te
dis-je; ma quenouille est finie, et la tienne est encore à son
commencement.»
«Restez, restez, dit Rébecca; pour l'amour du ciel! restez, dussiez-vous
me maudire, m'accabler d'injures; votre présence est encore une
protection pour moi.»
«La présence de la mère de Dieu ne te servirait pas de protection. La
voilà, lui montrant une image de la Vierge Marie grossièrement sculptée;
vois si elle pourra détourner le sort qui t'attend.»
En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur qui rendit sa
figure ridée encore plus hideuse par de nombreuses contorsions, qu'elle
ne l'était dans sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte à
clef, et Rébecca l'entendit descendre lentement et péniblement
l'escalier de la tour, maudissant chaque marche qu'elle trouvait trop
élevée.
Rébecca devait cependant s'attendre à un sort encore plus affreux que
celui de Rowena; car, quelque ombre de respect et d'égards que l'on fît
paraître pour une héritière saxonne, quelle apparence y avait-il qu'on
en montrât aucun pour la fille d'une race opprimée? La juive avait
toutefois un avantage; elle était mieux préparée, par l'habitude de la
réflexion et par sa force naturelle d'esprit, à lutter contre les
dangers auxquels elle était exposée. Douée d'un caractère ferme et
observateur, même dès ses plus jeunes années, la pompe et la richesse
que son père déployait dans l'intérieur de sa maison, ou dont elle était
témoin chez les autres Hébreux opulens, n'avaient pu l'aveugler au point
de l'empêcher de voir que cet état de choses était extrêmement précaire.
De même que Damoclès dans son célèbre banquet, Rébecca voyait
continuellement, au milieu de ce luxe éblouissant, l'épée suspendue par
un cheveu sur la tête de son peuple. Ces réflexions avaient tempéré,
adouci et ramené à un jugement plus sain, un caractère qui, dans
d'autres circonstances, se serait montré hautain, fier et obstiné.
D'après l'exemple et les injonctions de son père, Rébecca avait appris à
se conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui
l'approchaient. Elle n'avait pu, à la vérité, imiter son excès
d'humilité servile, parce qu'elle était étrangère à cette bassesse
d'esprit et à cet état constant de timide appréhension qui en était la
cause; mais elle se comportait avec une noble fierté, comme si, tout en
se soumettant aux circonstances désastreuses dans lesquelles elle se
trouvait placée en appartenant à une race méprisée, elle avait néanmoins
la conviction intime de ses droits à un plus haut rang, par son propre
mérite, que celui auquel le despotisme arbitraire des préjugés religieux
lui permettait d'aspirer.
Ainsi préparée contre les maux qui la menaçaient, elle avait acquis la
fermeté nécessaire pour agir convenablement lorsqu'ils arriveraient. Sa
situation actuelle exigeait toute sa présence d'esprit, et elle l'appela
à son secours.
Son premier soin fut de visiter son appartement; mais elle ne vit que
peu d'espoir de s'évader ou de se garantir de tout danger. Il n'y avait
ni passage secret, ni trappe, et, excepté à l'endroit où la porte par
laquelle elle était entrée joignait le bâtiment principal, l'appartement
paraissait circonscrit par le mur extérieur de la tour. La porte n'avait
en dedans ni barre, ni verrou. L'unique fenêtre de la chambre donnait
sur un espace crénelé qui s'élevait au dessus de la tour, ce qui fit
d'abord concevoir à Rébecca l'espoir de s'échapper; mais elle reconnut
bientôt qu'il n'avait de communication avec aucune autre partie des
remparts, et que ce n'était qu'un balcon ou une plate-forme isolée,
fortifiée comme à l'ordinaire par un parapet et des embrasures, et où
l'on pouvait poster quelques archers pour défendre la tour et flanquer
par leurs traits la muraille du château de ce côté.
Il ne lui restait nulle ressource si ce n'est un courage passif et cette
confiance en Dieu, naturelle aux âmes grandes et généreuses. Quoique
instruite à donner une fausse interprétation aux promesses que
l'Écriture fait au peuple choisi du ciel, Rébecca n'était point dans
l'erreur en croyant que l'état actuel de ce peuple était un état
d'épreuve, ou en espérant qu'un jour viendrait que les enfans de Sion
seraient admis à participer avec les Gentils à la même plénitude de
gloire et de prospérité. En attendant, tout ce qu'elle voyait autour
d'elle lui démontrait que l'état actuel était un état de châtiment et
d'épreuve, et qu'il était spécialement du devoir de chacun de s'y
soumettre sans pécher. Ainsi, se considérant comme une victime du
malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne heure sur sa situation et avait
fortifié son âme contre les dangers qu'elle aurait probablement à
courir.
Cependant la captive trembla et changea de couleur quand elle entendit
quelqu'un monter l'escalier, et que, la porte de sa chambre s'ouvrant
lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille et vêtu comme un
de ces brigands auxquels elle attribuait son infortune. Après être entré
il ferma la porte derrière lui; son bonnet couvrait ses sourcils et
cachait la partie supérieure de son visage; et il tenait son manteau
croisé de manière à ne laisser rien apercevoir de la partie inférieure
de son corps. Dans ce costume, comme s'il se fût préparé à faire quelque
action dont la seule pensée le faisait rougir, il se présenta devant sa
prisonnière effrayée; cependant, tout brigand qu'il sembla par son
costume, il paraissait embarrassé pour expliquer le motif de sa visite,
en sorte que Rébecca, faisant un effort sur elle-même, eut le temps
d'anticiper sur cette explication. Elle avait déjà détaché deux riches
bracelets et un collier; elle s'empressa de les présenter au brigand
supposé, pensant naturellement que satisfaire sa cupidité serait un
moyen de se concilier sa faveur.
«Prends ceci, mon ami, dit-elle, et pour l'amour de Dieu aie pitié de
mon vieux père et de moi! Cette parure est précieuse, mais ce n'est
qu'une bagatelle auprès de ce que nous te donnerions pour obtenir d'être
renvoyés de ce château libres et sans qu'il nous fût fait aucun mal.»
«Belle fleur de la Palestine, répondit le brigand, ces perles orientales
le cèdent en blancheur à vos dents; les diamans sont brillans, mais il
n'ont pas l'éclat de vos yeux; et depuis que j'ai commencé ce métier,
j'ai fait voeu de préférer la beauté aux richesses.»
«Ne te fais pas tort à toi-même, dit Rébecca, accepte une rançon et aie
pitié de nous; l'or te procurera le plaisir, nous maltraiter ne te
donnera que des remords. Mon père satisfera volontiers à tous tes
désirs; et si tu es sage, tu pourras, avec l'or que tu obtiendras, te
procurer les moyens de rentrer dans la société, obtenir le pardon de tes
erreurs passées et te mettre à l'abri de la nécessité d'en commettre de
nouvelles.»
«C'est fort bien parler, dit le brigand en français, trouvant
probablement difficile de soutenir la conversation en saxon, ainsi que
Rébecca l'avait commencée; mais sache, lis éblouissant de la vallée de
Bacca, que ton père est déjà entre les mains d'un savant alchimiste qui
saurait convertir en or et en argent jusqu'aux barreaux rouillés d'une
grille de prison. Le vénérable Isaac est soumis à l'action d'un alambic
qui distillera de lui tout ce qu'il a de plus cher, sans le secours de
mes demandes ni de tes supplications. Ta rançon doit être payée par
l'amour et la beauté, et je ne l'accepterai qu'en cette monnaie.»
«Tu n'es pas un brigand de nos forets, répondit Rébecca dans la même
langue. Jamais brigand ne refusa de pareilles offres; pas un d'eux ne
parle le dialecte dans lequel tu t'exprimes. Tu n'es pas un brigand,
mais un Normand; peut-être un Normand d'une noble naissance. Qu'elle se
manifeste aussi dans tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux
d'outrage et de violence.»
«Et toi, qui sais si bien deviner, dit Brian de Bois-Guilbert en
baissant le manteau qui lui couvrait le visage, tu n'es pas une vraie
fille d'Israël, mais en tout, sauf la jeunesse et la beauté, une
véritable magicienne d'Endor. Je ne suis donc pas un brigand, belle rose
de Saron, mais je suis un chevalier qui aura plus de plaisir à parer ton
cou et tes mains de perles et de diamans, qui te vont si bien, qu'à te
priver de ces bijoux.»
«Que peux-tu attendre de moi, dit Rébecca, si ce n'est mes richesses? Il
ne peut y avoir rien de commun entre vous et moi. Tu es chrétien; moi je
suis juive. Notre union serait contraire aux lois de l'Église et de la
synagogue.»
«Oui, sans doute, répliqua le templier en riant; épouser une juive! non,
de par dieu! fût-elle la reine de Saba elle-même; et sache d'ailleurs,
charmante fille de Sion, que, si le roi très chrétien m'offrait sa fille
très chrétienne en mariage avec le Languedoc pour dot, je ne pourrais
l'épouser. Je suis templier; vois la croix de mon ordre.»
«Oses-tu bien en appeler à ce signe, dit Rébecca, dans un moment comme
celui-ci?»
«Eh bien! que t'importe? dit le templier; tu ne crois point à ce signe
bienheureux de notre salut.»
«Je crois ce que mes pères m'ont appris à croire, dit Rébecca, et je
prie Dieu de me pardonner, si ma croyance est erronée. Mais vous, sire
chevalier, quelle est la vôtre, quand vous en appelez sans scrupule à ce
qu'il y a de plus sacré à vos yeux, à l'instant même où vous vous
proposez de violer le plus solennel de vos voeux, comme chevalier et
comme religieux?»
«Très bien et très gravement prêché, ô fille de Sirah! répondit le
templier. Mais, ma douce Ecclésiastica, les préjugés étroits de la
nation juive t'aveuglent sur nos hauts priviléges. Le mariage serait un
crime horrible chez un templier, mais pour toute autre folie moins
criminelle dont je puis me rendre coupable, je puis en aller promptement
recevoir l'absolution à la préceptorerie voisine. Le plus sage des
monarques et son père, dont vous conviendrez que les exemples doivent
être de quelque poids, ne jouissaient pas de priviléges plus étendus que
ceux que nous, pauvres soldats du temple de Sion, avons gagnés par notre
zèle pour sa défense. Les protecteurs du temple de Salomon peuvent se
permettre un peu de licence d'après l'exemple de ce roi.»
«Si tu ne lis l'Écriture, dit la juive, ainsi que la Vie des Saints,
qu'afin de pouvoir justifier ta licence, tu es aussi criminel que celui
qui extrait des poisons des plantes les plus salutaires.» Les yeux du
templier étincelèrent de colère à ce reproche. Écoute, Rébecca, dit-il,
jusqu'ici je t'ai parlé avec douceur; mais à présent je parlerai en
vainqueur. Tu es ma captive; conquise avec mon arc et ma lance; soumise
à ma volonté par les lois de toutes les nations. Je ne rabattrai pas un
iota de mes droits, et je ne m'abstiendrai point de prendre par la
violence ce que tu refuses à la prière ou à mes droits.»
«Arrête, dit Rébecca, arrête, et écoute-moi avant de tenter de te
souiller d'un crime aussi abominable! Ta force, il est vrai, l'emporte
sur la mienne; car Dieu a fait la femme faible, et a confié sa défense à
la générosité de l'homme. Mais je proclamerai ta scélératesse, templier,
d'un bout de l'Europe à l'autre. Je veux devoir à la superstition de tes
frères ce que leur compassion me refuserait peut-être. Chaque
préceptorerie, chaque chapitre de ton ordre, apprendra que, comme un
hérétique, tu as violé tes voeux pour une juive. Ceux que ton crime ne
fera point frémir te maudiront pour avoir déshonoré la croix que tu
portes pour l'amour d'une fille de ma nation.»
«Tu as de l'esprit, belle juive,» répliqua le templier, qui connaissait
fort bien la vérité de ce qu'elle disait, et qui savait que les statuts
de son ordre condamnaient de la manière la plus positive, et sous les
peines les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une juive,
que même il y avait eu des exemples de dégradation du coupable; «tu as
un esprit vif et subtil; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour
se faire entendre au delà des murailles de fer de ce château, que ne
sauraient percer les gémissemens, les lamentations, les appels à la
justice, ni les cris de détresse. Il n'y a qu'un seul moyen de te
sauver, Rébecca: soumets-toi à ton sort; embrasse notre religion. Alors
tu sortiras environnée d'une telle magnificence, que plus d'une dame
normande le cèdera en luxe et en beauté à la favorite de la meilleure
lance parmi les défenseurs du Temple.
«Me soumettre à mon sort, dit Rébecca; et quel sort, juste ciel!
Embrasser ta religion! Et quelle peut être cette religion, qui reçoit un
pareil monstre? Toi! la meilleure lance des templiers! lâche chevalier!
prêtre parjure! je te crache au visage et je te brave! Le Dieu d'Abraham
a réservé une voie à sa fille pour se sauver de cet abîme d'infamie.»
À ces mots, elle ouvrit la fenêtre treillissée qui conduisait à la
plate-forme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, sans
le moindre obstacle entre elle et un précipice épouvantable. Ne
s'attendant pas à cet acte de désespoir, car jusqu'alors Rébecca était
restée entièrement immobile, Bois-Guilbert n'eut le temps ni de la
retenir ni de lui couper le chemin. «Reste où tu es, fier templier,
s'écria-t-elle, on approche, je t'en laisse le choix; mais un pas de
plus, et je me plonge dans le précipice; mon corps sera écrasé et rendu
méconnaissable sur les pierres qui pavent la cour, avant de devenir la
victime de ta brutalité.»
En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel, comme
pour implorer la miséricorde divine, avant de s'élancer dans l'abîme. Le
templier hésita, et son audace, qui n'avait jamais cédé à la pitié ni
aux larmes, céda à l'admiration d'un tel courage. «Descends, dit-il,
fille imprudente! je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que
je ne chercherai pas à t'outrager.»
«Je ne me fierai pas à toi, templier, dit Rébecca, tu m'as appris à
mieux connaître les vertus de ton ordre. La préceptorerie voisine
t'accorderait l'absolution pour avoir violé un serment qui n'aurait pour
objet que l'honneur ou le déshonneur d'une misérable fille juive.»
«Tu me calomnies, dit le templier. Je jure par le nom que je porte, par
cette croix tracée sur ma poitrine, par l'épée suspendue à mon côté, je
jure par les antiques armoiries de mes ancêtres, que tu n'as rien à
craindre. Mais, si ce n'est pour toi-même, du moins pour l'amour de ton
père, abstiens-toi. Je serai l'ami de ton père; car dans ce château il
aura besoin d'un puissant protecteur.»
«Hélas! dit Rébecca, je ne le sais que trop...; mais puis-je me fier à
toi?»
«Que mes armoiries soient effacées, que mon nom soit déshonoré, dit
Brian de Bois-Guilbert, si je te donne le moindre sujet de plainte. J'ai
enfreint plus d'une loi, violé plus d'un commandement; mais ma parole!
jamais.»
«Je veux bien me fier à toi, dit Rébecca; tu vas voir jusqu'à quel
point.» Alors elle descendit du parapet, mais se tint debout tout près
d'une des embrasures ou mâchicoulis, comme on les appelait alors. «C'est
ici que je prends mon poste, dit-elle; toi reste là où tu es; et si tu
cherches à abréger d'un seul pas la distance qui est entre nous, tu
verras que la fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son
honneur à un templier.»
Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa noble et ferme résolution, qui
relevait encore l'expressive beauté de sa figure, donnait à ses regards,
à son air et à son maintien une dignité qui paraissait au dessus d'une
mortelle. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacité, ses joues ne
s'étaient point décolorées par la crainte d'un péril aussi grand; au
contraire, l'idée qu'elle était maîtresse de son sort, et qu'elle
pouvait à son gré échapper à l'infamie par la mort, avait rehaussé la
couleur de son teint, et donné à ses yeux un nouvel éclat. Bois-Guilbert
lui-même, noble et fier comme il était, pensa qu'il n'avait jamais vu
une beauté aussi animée et aussi imposante.
«Que la paix soit faite entre nous, Rébecca,» dit-il.
«La paix, si tu veux, répondit Rébecca; la paix, mais avec cet espace
entre nous.»
«Tu n'as plus de raison de me craindre,» dit Bois-Guilbert.
«Je ne te crains pas, répliqua-t-elle, grâce à celui qui a construit
cette tour tellement élevée qu'il est impossible qu'on en tombe sans
perdre la vie. Grace à lui et au Dieu d'Israël, je ne te crains pas.»
«Tu me fais injure, dit le templier; par la terre, la mer et le ciel, tu
es injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t'ai paru;
dur, égoïste et inflexible. Ce fut une femme qui m'apprit à exercer la
cruauté, et je l'ai employée à mon tour près d'une femme, mais non pas
envers une créature comme toi. Écoute-moi, Rébecca. Jamais chevalier n'a
pris sa lance avec un coeur plus dévoué à l'objet de son amour que Brian
de Bois-Guilbert. Fille d'un petit baron qui n'avait pour tout domaine
qu'une tour tombant en ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de
terrain dans les landes de Bordeaux, son nom était connu partout où se
faisaient de hauts faits d'armes, plus célèbre que celui de plus d'une
dame qui avait un comté pour dot. Oui, continua-t-il en parcourant à
grands pas la plate-forme, et paraissant ne plus se rappeler la présence
de Rébecca; oui, mes exploits, mes périls, mon sang, ont fait connaître
le nom d'Adélaïde de Montemart, depuis la cour de Castille jusqu'à celle
de Byzance. Et comment fus-je récompensé? Lorsque je revins, chargé de
lauriers chèrement achetés au prix de mes fatigues et de mon sang, je la
trouvai mariée à un simple écuyer gascon, dont le nom n'avait jamais été
prononcé hors des limites de son misérable domaine. Je l'aimais d'un
véritable amour, et je me vengeai d'une manière terrible de son manque
de foi; mais ma vengeance retomba sur moi. Depuis ce jour j'ai pris la
vie en haine, et j'ai rompu les liens qui m'y attachaient. Mon âge viril
ne doit connaître aucun bonheur domestique, ne doit point recevoir de
consolation de la part d'une épouse affectionnée. Ma vieillesse ne doit
point être réchauffée par un foyer près duquel se formerait un cercle
d'amis. Ma tombe doit être solitaire, et je ne laisserai personne après
moi pour soutenir l'ancien nom de Bois-Guilbert. J'ai déposé aux pieds
de mon supérieur mes droits à la liberté, mon privilége d'indépendance.
Le templier, véritable serf, quoiqu'il n'en ait pas le nom, ne peut
posséder ni biens, ni terres; il ne vit, n'agit, ne respire que par la
volonté et sous le bon plaisir d'un autre.»
«Hélas! dit Rébecca, quels sont les avantages qui peuvent indemniser de
si grands sacrifices?»
«Le pouvoir de se venger, Rébecca, répondit le templier, et l'espoir de
satisfaire son ambition.»
«Pauvre récompense, dit Rébecca, pour l'abandon des droits les plus
chers à l'humanité!»
«Ne parle pas ainsi, jeune fille, répondit le templier; la vengeance est
le plaisir des dieux[1], et s'ils se la sont réservée, comme les prêtres
nous le disent, c'est parce qu'ils la regardent comme une jouissance
trop précieuse pour l'accorder aux simples mortels. Et l'ambition! C'est
une passion capable de troubler le bonheur du ciel même.» Il s'arrêta
quelques momens; puis il continua: «Rébecca, celle qui a pu préférer la
mort au déshonneur doit avoir une âme forte et fière. Il faut que tu
sois à moi... Ne t'épouvante pas, ajouta-t-il, il faut que ce soit de
ton propre mouvement et à tes propres conditions. Il faut que tu
consentes à partager avec moi des espérances plus étendues que celles
qu'on peut concevoir sur le trône d'un monarque. Écoute-moi avant de
répondre, et réfléchis avant de refuser. Le templier, comme tu l'as très
bien dit, perd ses droits sociaux et le pouvoir d'exercer son libre
arbitre, mais il devient membre d'un corps puissant, devant lequel les
trônes tremblent déjà, semblable à la goutte de pluie qui tombe dans la
mer devient une portion de cet océan irrésistible qui mine les rochers
et engloutit des flottes entières. On peut voir un pareil océan dans
cette association puissante. Je ne suis pas un des plus faibles membres
de cet ordre, je suis déjà un des principaux commandeurs et puis très
bien aspirer un jour au bâton de grand-maître. Les pauvres soldats du
Temple ne se contenteront pas de placer le pied sur le cou des rois; un
moine à sandales de cordes peut en faire autant. Notre cotte de mailles
montera sur le trône; notre main gantelée arrachera le sceptre de la
main des rois. Le règne de votre Messie, vainement attendu, n'offrira
pas un aussi grand pouvoir à vos tribus dispersées que celui auquel mon
ambition aspire. Je ne cherchais qu'une âme aussi ardente que la mienne
pour le partager, et je l'ai trouvée en vous, c'est la vôtre!»
Note 1: Crébillon a exprimé cette pensée avec une grande
force dans sa tragédie d'_Atrée et Thyeste_. Walter Scott,
dont la mémoire est pleine des écrivains anciens et modernes,
aurait dû saisir une pareille occasion de rendre justice à un
auteur français. A. M.
«Est-ce à une fille d'Israël que tu parles ainsi, répondit Rébecca;
songe donc...»--«Ne me réponds pas, dit le templier, en alléguant la
différence de notre foi; dans nos assemblées secrètes, nous ne faisons
que rire de ces contes de nourrice. Ne crois pas que nous soyons restés
aveugles sur la niaise folie de nos fondateurs qui abjurèrent toutes les
délices de la vie pour l'avantage de gagner les palmes du martyre en
mourant de faim et de soif, ou d'être les victimes de la peste et du
glaive des Barbares, tandis qu'ils s'efforçaient vainement de défendre
un stérile désert qui n'a de prix qu'aux yeux de la superstition. Notre
ordre conçut bientôt des vues plus hardies et plus larges, et trouva une
meilleure indemnité de ses sacrifices. Nos immenses possessions dans
tous les royaumes de l'Europe, notre haute renommée militaire qui amène
dans nos rangs la fleur de la chevalerie de tous les pays de la
chrétienté; voilà le but auquel ne songeaient guère nos pieux
fondateurs, et il est caché aux esprits faibles qui embrassent notre
ordre d'après les vieux principes, et dont les idées crédules en font
pour nous d'aveugles instrumens. Mais je ne soulèverai pas davantage le
voile de nos mystères. Le son du cor que vous venez d'entendre annonce
que ma présence est nécessaire ailleurs. Songe à ce que j'ai dit. Adieu;
je ne te dis pas d'oublier la violence dont j'ai usé à ton égard,
puisqu'elle était indispensable au déploiement de ton caractère. L'on ne
peut se connaître que par l'application de la pierre de touche. Je
reviendrai bientôt, et nous aurons un nouvel entretien.»
Il sortit de l'appartement et descendit l'escalier, laissant Rébecca
peut-être moins épouvantée de l'idée de la mort, à laquelle elle venait
de s'exposer, que de l'ambition effrénée de l'homme audacieux aux mains
duquel on l'avait si malheureusement livrée. En quittant la fenêtre où
elle s'était réfugiée, et rentrant dans la chambre, elle rendit grâces à
Dieu de la protection qu'il lui avait accordée et dont elle implora la
continuation pour son père. Un autre nom s'était glissé dans sa prière,
ce fut celui du jeune chrétien malade que son destin avait poussé entre
les mains de ces buveurs de sang, qui étaient ses ennemis les plus
déclarés. Le coeur de la jeune fille se reprochait cependant le souvenir
qu'elle gardait d'un homme dont le sort ne pouvait avoir aucune affinité
avec le sien, c'est-à-dire d'un Nazaréen, d'un ennemi de sa foi. Mais
déjà sa prière avait franchi les nues, et tous les préjugés étroits de
sa secte ne purent déterminer l'intéressante Israélite à rappeler cette
prière dans son coeur.