Anna passa à Great-House les deux dernières journées de son séjour à
Uppercross. Sa société et ses conseils furent d'un grand secours aux
Musgrove, dans la situation d'esprit où ils se trouvaient. Ils eurent
des nouvelles de Lyme le lendemain, et Charles arriva quelques heures
après pour donner plus de détails. Louisa n'était pas plus mal; on ne
pouvait pas espérer une guérison rapide, mais l'accident n'aurait pas de
suites fâcheuses. Il ne pouvait tarir sur les louanges de Harville et de
sa femme. Celle-ci avait décidé Charles et Marie à aller coucher à
l'hôtel.
Marie avait eu une crise nerveuse le matin, puis elle avait été se
promener avec Benwick. Son mari espérait que cela lui ferait du bien.
Charles revint encore le lendemain donner de meilleures nouvelles: la
malade avait de plus longs intervalles de lucidité. Le capitaine
Wenvorth paraissait installé à Lyme.
Le jour suivant, quand Anna se prépara à partir, ce fut un chagrin
général. Il semblait qu'on ne pût rien faire sans elle. Alors elle leur
suggéra l'idée d'aller tous s'installer à Lyme jusqu'à ce que Louisa pût
être transportée. On viendrait ainsi en aide à Mme Harville, en prenant
ses enfants.
Ce projet fut accepté avec empressement. Anna les aida à faire leurs
préparatifs, et, les ayant vus partir, elle resta seule pour mettre tout
en ordre.
Quel contraste dans ces deux maisons si animées quelques jours
auparavant! Excepté les enfants de sa soeur, elle était seule à
Uppercross. Mais si Louisa guérissait, le bonheur reparaîtrait ici plus
grand qu'avant. Quelques mois encore, et ces chambres, maintenant si
désertes, seraient remplies de la joie et de la gaîté de l'amour
heureux, si inconnu à Anna Elliot! Une heure entière de réflexions
semblables par un sombre jour de novembre, avec une petite pluie serrée
qui empêchait de rien distinguer au dehors, c'en était assez pour que la
voiture de lady Russel fût accueillie avec joie. Et cependant, en
quittant Mansion-House, en jetant un regard d'adieu au cottage, avec sa
triste véranda ruisselant de pluie; en regardant à travers les vitres
les humbles maisons du village, Anna ne put se défendre d'un sentiment
de tristesse. Uppercross lui était cher. Il lui rappelait bien des
peines, maintenant adoucies; quelques essais d'amitié et de
réconciliation, auxquels elle ne devait plus songer; de tout cela il ne
lui restait rien que le souvenir!
Elle n'était pas rentrée à Kellynch depuis le mois de septembre. Ce fut
cette fois dans l'élégante et moderne habitation de son amie qu'elle
descendit, y apportant une joie mêlée d'inquiétude, car lady Russel
connaissait les visites de Wenvorth à Uppercross.
Elle trouva Anna rajeunie, et lui fit compliment de sa bonne mine. Anna
se réjouit de ces louanges, car, en les ajoutant à la silencieuse
admiration d'Elliot, elle put espérer qu'un second printemps de jeunesse
et de beauté lui était donné. Elle s'aperçut d'un changement dans son
propre esprit en causant avec lady Russel. Quand elle était arrivée à
Kellynch, elle n'avait pas trouvé d'abord la sympathie qu'elle espérait.
Mais peu à peu ses préoccupations changèrent d'objet. Elle oublia son
père, sa soeur et Bath et quand, revenue à Kellynch, lady Russel lui en
parla, exprimant sa satisfaction de les savoir bien installés à
Camben-Place, elle eût été confuse qu'on sût qu'elle ne pensait qu'à
Lyme et à Louisa, et à toutes ses connaissances là-bas. L'amitié des
Harville et du capitaine Benwick la touchait bien plus que la maison de
son père, ou l'intimité de sa soeur avec Mme Clay. Mais elle était
forcée de paraître s'intéresser autant que lady Russel à ce qui la
touchait pourtant de plus près que toute autre. Il y eut d'abord un peu
de gêne dans leur conversation. Wenvorth ne pouvait manquer d'être
nommé, en parlant de l'accident arrivé à Lyme: Anna n'osait regarder
lady Russel en prononçant le nom de Wenvorth. Elle s'avisa d'un
expédient: elle raconta brièvement l'attachement de Wenvorth et de
Louisa l'un pour l'autre. Une fois cela fait, elle n'éprouva plus
d'embarras. Lady Russel se contenta d'écouter tranquillement, et de leur
souhaiter tout le bonheur possible, mais elle éprouva un plaisir amer en
voyant l'homme qui, huit ans auparavant, avait paru apprécier Anna
Elliot, se contenter de Louisa Musgrove.
Les premiers jours n'eurent d'autre diversion que quelques bonnes
nouvelles de Lyme sur la santé de Louisa. Anna ne sut jamais comment
elles lui parvinrent.
Lady Russel ne voulut pas remettre davantage ses visites de politesse.
Elle dit à Anna d'un ton décidé:
«Je dois aller voir M. et Mme Croft. Aurez-vous le courage de
m'accompagner dans cette maison? C'est une épreuve pour nous deux.
--C'est vous qui en souffrirez le plus probablement; vous n'avez pas
encore pris votre parti de ce changement. En restant dans le voisinage,
je m'y suis accoutumée.»
Elle aurait pu ajouter qu'elle avait une haute opinion des Croft, et
trouvait son père heureux d'avoir de tels locataires. Elle sentait que
la paroisse avait un bon exemple, et les pauvres, aide et secours. Elle
ne pouvait s'empêcher de reconnaître que Kellynch était en de meilleures
mains qu'auparavant.
Cette conviction était certainement pénible et mortifiante, mais elle
lui épargnait la souffrance que devait éprouver lady Russel en
retournant dans cette maison.
Elle ne songeait point à se dire:
«Ces chambres devraient être habitées par nous. Oh! combien elles sont
déchues de leur destination! Une ancienne famille obligée de céder la
place à des étrangers!»
Non, excepté en pensant à sa mère, qui avait demeuré là, elle n'avait
aucun soupir de regret.
Mme Croft semblait l'avoir prise en grande amitié, et, dans cette
visite, elle eut des attentions particulières. On causa surtout du
triste accident arrivé à Lyme... Wenvorth avait apporté des nouvelles;
il s'était particulièrement informé de miss Elliot, et exprimait
l'espoir que tout ce qu'elle avait fait ne l'avait pas trop fatiguée.
Cela fit un vif plaisir à Anna.
Quant au triste accident, deux dames si sensées ne pouvaient avoir
qu'une même opinion.
C'était pour elles la conséquence de beaucoup d'étourderie et
d'imprudence. Les suites en seraient très graves, et il était terrible
de penser à la longue convalescence encore douteuse de miss Musgrove,
exposée à se ressentir longtemps de cet ébranlement. L'amiral résuma
tout, en disant:
«Voilà une triste affaire; c'est là, pour un jeune homme, une nouvelle
manière de faire sa cour. Briser la tête de sa fiancée, puis mettre un
emplâtre dessus. N'est-ce pas, miss Elliot?»
Les manières de l'amiral n'étaient pas complètement du goût de lady
Russel, mais elles ravissaient Anna. Cette bonté de coeur et cette
simplicité de caractère étaient pour elle irrésistibles.
«C'est vraiment très ennuyeux pour vous de nous voir ici, dit-il tout à
coup, sortant d'une rêverie. Je n'y avais pas encore pensé. Ne faites
pas de cérémonies, montez et visitez toute la maison, si bon vous
semble.
--Une autre fois, monsieur; je vous remercie; pas à présent.
--Eh bien, quand vous voudrez. Vous verrez vos ombrelles accrochées à
cette porte. N'est-ce pas un bon endroit? Non, sans doute, car vous
mettiez les vôtres dans la chambre du sommelier. Chacun a ses habitudes
et ses idées. Nous avons fait très peu de changements, continua-t-il
après une pause.
»Celui de la porte de la buanderie a été une grande amélioration. On se
demande comment vous avez pu supporter si longtemps la façon dont elle
s'ouvrait? Vous direz à Sir Walter ce que nous avons fait; M. Shepherd
pense que la maison n'a jamais eu de meilleur changement.
»Nous pouvons nous rendre cette justice: tout ce que nous avons fait a
été pour le mieux. C'est ma femme qui en a le mérite. J'ai fait moi-même
peu de chose, si ce n'est d'enlever les grandes glaces de mon cabinet de
toilette, qui était celui de votre père: un homme excellent, et un
véritable gentleman; mais il me semble, miss Elliot, qu'il est bien tiré
à quatre épingles pour son âge. Que de glaces, mon Dieu! il n'y a pas
moyen de s'échapper à soi-même. Je suis très commodément maintenant
avec mon petit miroir dans un coin, et une autre grande chose dont je
n'approche jamais.»
Anna, amusée en dépit d'elle-même, ne savait que répondre, et l'amiral,
craignant d'avoir été impoli, ajouta:
«La première fois que vous écrirez à votre bon père, miss Elliot,
faites-lui mes compliments; dites-lui que tout ici est à notre goût, et
que nous n'y trouvons aucun défaut. Il faut avouer que la cheminée de la
salle à manger fume un peu, mais seulement quand le vent est grand et
vient du nord, ce qui n'arrive pas trois fois par hiver, et sachez bien
que nous n'avons pas encore trouvé de maison aussi agréable que
celle-ci, dites-le-lui, il sera content.»
Les Croft, en rendant à lady Russel sa visite, annoncèrent qu'ils
allaient voir des parents dans le Nord. Ainsi disparut tout danger de
rencontrer le capitaine Wenvorth à Kellynch. Anna sourit en pensant
combien elle s'était tourmentée à ce sujet.