Les occasions ne manquèrent pas pour faire de nouvelles remarques. Elle
avait vu assez souvent les deux jeunes gens et les deux jeunes filles
ensemble pour avoir une opinion, mais elle était trop sage pour la
laisser voir à la maison. Elle n'aurait satisfait ni le mari ni la
femme.
Elle supposait que Louisa était préférée à sa soeur, mais sa mémoire et
son expérience lui disaient que le capitaine n'éprouvait d'amour ni pour
l'une ni pour l'autre. Le sentiment qu'elles avaient pour lui était
peut-être plus vif; c'était de l'admiration qui pouvait devenir de
l'amour. Cependant quelquefois Henriette semblait indécise entre Hayter
et Wenvorth. Anna eût voulu les éclairer tous sur leur situation, et
leur montrer les maux auxquels ils s'exposaient. Elle n'attribuait à
aucun d'eux une mauvaise pensée, et se disait avec joie que le capitaine
ne se doutait pas du mal qu'il causait; il n'avait aucune fatuité et ne
connaissait pas sans doute les projets de Hayter. Seulement il avait
tort d'accepter les attentions des deux jeunes filles.
Bientôt cependant Hayter sembla abandonner la place. Trois jours se
passèrent sans qu'on le vît; il refusa même une invitation à dîner. M.
Musgrove l'ayant trouvé chez lui entouré de gros livres en avait conclu
qu'il usait sa santé au travail. Marie pensait qu'il était positivement
refusé par Henriette, tandis que son mari, au contraire, l'attendait
chaque jour. Enfin Anna l'approuvait de s'absenter.
Vers cette époque, par une belle matinée de novembre, Charles Musgrove
et le capitaine étaient à la chasse. Anna et Marie, tranquillement
assises, travaillaient au cottage, quand les misses Musgrove passèrent
et, s'approchant de la fenêtre, dirent qu'elles allaient faire une
promenade, trop longue pour Marie. Celle-ci, un peu choquée, répondit:
«Mais si! j'irais volontiers, j'aime les longues promenades.»
Anna vit aux regards des jeunes filles que c'était là précisément ce
qu'elles ne voulaient pas, et admira de nouveau cette habitude de
famille qui mettait dans la nécessité de tout dire et de tout faire
ensemble, sans le désirer. Elle tâcha de dissuader Marie d'y aller;
mais, n'y réussissant pas, elle pensa qu'il valait mieux accepter aussi,
pour elle-même, l'invitation beaucoup plus cordiale des misses Musgrove,
car sa présence pouvait être utile pour retourner avec sa soeur et ne
pas entraver leurs plans.
«Qui leur fait supposer que je ne puis faire une longue promenade?
disait Marie en montant l'escalier. On semble croire que je ne suis pas
bonne marcheuse, et cependant elles n'auraient pas été contentes si
j'avais refusé. Quand on vient ainsi vous demander quelque chose, est-ce
qu'on peut dire: Non?...»
Au moment où elles se mettaient en route, les chasseurs revinrent. Ils
avaient emmené un jeune chien qui avait gâté leur chasse et avancé leur
retour. Ils étaient donc tout disposés à se promener.
Si Anna avait pu le prévoir, elle serait restée à la maison. Elle se dit
qu'il était trop tard pour reculer, et ils partirent tous les six dans
la direction choisie par les misses Musgrove. Quand le chemin devenait
plus étroit, Anna s'arrangeait pour marcher avec son frère et sa soeur;
elle ne voulait pas gêner les autres. Son plaisir à elle était l'air et
l'exercice, la vue des derniers rayons de soleil sur les feuilles
jaunies; et aussi de se répéter tout bas quelques-unes des poétiques
descriptions de l'automne, saison qui a une si puissante influence sur
les âmes délicates et tendres. Tout en occupant son esprit de ces
rêveries, de ces citations, il lui fut impossible de ne pas entendre la
conversation du capitaine avec les deux soeurs. C'était un simple
bavardage animé, comme il convient à des jeunes gens sur un pied
d'intimité. Il causait plus avec Louisa qu'avec Henriette. La première y
mettait plus d'entrain que l'autre. Elle dit quelque chose qui frappa
Anna. Après avoir admiré à plusieurs reprises cette splendide journée,
le capitaine ajouta:
«Quel beau temps pour l'amiral et pour ma soeur! Ils font ce matin une
longue promenade en voiture: nous pourrons les voir en haut de ces
collines. Ils ont dit qu'ils viendraient de ce côté. Je me demande où
ils verseront aujourd'hui? Ah! cela leur arrive souvent; mais ma soeur
ne s'en préoccupe pas.
--Pour moi, dit Louisa, à sa place j'en ferais autant. Si j'aimais
quelqu'un comme elle aime l'amiral, rien ne pourrait m'en séparer, et
j'aimerais mieux être versée par lui que menée en sûreté par un autre.»
Cela fut dit avec enthousiasme.
«Vraiment, s'écria-t-il, du même ton. Je vous admire.» Puis il y eut un
silence.
Anna oublia un instant les citations poétiques des douces scènes de
l'automne; il ne lui resta à la mémoire qu'un tendre sonnet rempli des
descriptions de l'année expirante emportant avec elle le bonheur et les
images de jeunesse, d'espoir et de printemps.
Voyant qu'on prenait un autre sentier: «N'est-ce pas le chemin de
Wenthrop?» dit-elle. Mais personne ne l'entendit.
On se dirigeait en effet vers Wenthrop, et après une montée douce à
travers de grands enclos, où la charrue du laboureur, préparant un
nouveau printemps, démentait les poésies mélancoliques, on gagna le
sommet d'une haute colline qui séparait Uppercross de Wenthrop.
Wenthrop, qu'on aperçut alors en bas, était une laide et vulgaire
maison, à toit peu élevé, entourée de granges et de bâtiments de ferme.
«Est-ce là Wenthrop? dit Marie, je n'en avais aucune idée. Je crois que
nous ferons mieux de retourner. Je suis très fatiguée.»
Henriette, un peu mal à l'aise, et n'apercevant pas Charles Hayter aux
environs, était prête à faire ce que Marie désirait, mais Charles
Musgrove dit non, et Louisa dit non, avec plus d'énergie encore, et,
prenant sa soeur à part, elle parut discuter vivement.
Charles déclara d'une façon très nette qu'il irait voir sa tante,
puisqu'il en était si près, et il s'efforça de persuader sa femme; mais
c'était un des points sur lesquels elle montrait sa volonté: elle refusa
absolument, et tout dans sa figure indiquait qu'elle n'irait pas.
Après un court débat, il fut convenu que Charles et Henriette
descendraient la colline, et que les autres resteraient en haut. Marie
saisit un moment pour dire au capitaine, en jetant autour d'elle un
regard méprisant:
«C'est bien désagréable d'avoir des parents semblables; je n'y suis pas
allée deux fois dans ma vie.»
Il eut un sourire de commande, et se détourna avec un regard de mépris,
qu'Anna vit parfaitement.
Louisa, qui avait fait quelques pas avec Henriette, les rejoignit, et
Marie s'assit sur un tronc d'arbre. Tant qu'on fut autour d'elle, elle
fut contente, mais quand Louisa se fut éloignée avec Wenvorth pour
cueillir des noisettes, elle trouva son siège mauvais, et alla à sa
recherche. Anna s'assit sur un talus, et entendit derrière elle Wenvorth
et Louisa, qui se frayaient un passage dans une haie. Louisa semblait
très animée et disait:
«Je l'ai fait partir; je trouvais absurde qu'elle ne fît pas cette
visite. Ce n'est pas moi qui me laisserais influencer pour faire ce que
je ne veux pas. Quand j'ai décidé quelque chose, je le fais. Henriette
allait renoncer à aller à Wenthrop par une complaisance ridicule.
--Alors, sans vous, elle n'y serait pas allée?
--Mais oui, j'ai honte de le dire.
--Elle est bien heureuse d'avoir auprès d'elle un caractère tel que le
vôtre. Ce que vous venez de dire confirme mes observations. Je ne veux
pas feindre d'ignorer ce dont il s'agit: je vois que cette visite est
autre chose qu'une simple visite de politesse. Si votre soeur ne sait
pas résister à une demande quelconque dans une circonstance si peu
importante, je les plains tous deux quand il s'agira de choses graves
demandant force et fermeté. Votre soeur est une aimable personne, mais
vous êtes ferme et décidée: si vous voulez la diriger pour son bonheur,
donnez-lui autant de votre caractère que vous pourrez. Mais vous l'avez
sans doute toujours fait. Le pire des maux est un caractère faible et
indécis sur lequel on ne peut compter. On n'est jamais sûr qu'une bonne
impression sera durable. Que ceux qui veulent être heureux soient
fermes.»
Il cueillit une noisette. «Voici, dit-il, une noisette belle et saine
qui a résisté aux tempêtes de l'automne. Pas une tache, pas une piqûre.
Tandis que ses soeurs ont été foulées aux pieds, cette noisette, dit-il
avec une solennité burlesque, est encore en possession de tout le
bonheur auquel une noisette peut prétendre.» Puis, revenant au ton
sérieux:
«Mon premier souhait pour ceux que j'aime est la fermeté. Si Louisa
Musgrove veut être belle et heureuse à l'automne de sa vie, elle
cultivera toutes les forces de son âme.»
Il ne reçut pas de réponse. Anna eût été surprise que Louisa pût
répondre promptement à des paroles témoignant un si vif intérêt. Elle
comprenait ce que Louisa ressentait. Quant à elle, elle n'osait bouger,
de peur d'être vue. Un buisson de houx la protégeait. Ils s'éloignèrent:
elle entendit Louisa, qui disait:
«Marie a un assez bon naturel, mais elle m'irrite quelquefois par sa
déraison et son orgueil. Elle en a beaucoup trop, de l'orgueil des
Elliot! Nous aurions tant désiré que Charles épousât Anna au lieu de
Marie. Vous savez qu'il a demandé Anna?»
Le capitaine répondit après un silence:
«Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé?
--Oui, certainement.
--A quelle époque?
--Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois
que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa
grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles
assez lettré, et persuada à Anna de refuser.»
Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile
d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point
eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais
elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était
jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de
curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement.
Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle
éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous.
Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à
comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu
du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux,
quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent
exclusivement l'un de l'autre.
Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, et ils marchaient
aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs
traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins
animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez
fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors
mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait
en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque
instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la
haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant
toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le
suivre.
Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral,
qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course
qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place
à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un
mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par
les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut
offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que
l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en
tiers dans une voiture à un seul cheval.
On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa
soeur.
«Miss Elliot, dit celle-ci, vous devez être fatiguée: laissez-nous le
plaisir de vous reconduire. Il y a largement place pour trois; si nous
étions aussi minces que vous, on pourrait tenir quatre. Venez, je vous
en prie.»
L'hésitation n'était pas permise à Anna. L'amiral insista aussi. Refuser
était impossible. Le capitaine se tourna vers elle, et, sans dire un
mot, l'aida tranquillement à monter en voiture.
Oui, il avait fait cela! Elle était là, assise par la volonté et les
mains de Frédéric! Il avait vu sa fatigue, et avait voulu qu'elle se
reposât. Elle fut touchée de cette manifestation de ses sentiments. Elle
comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait
pas qu'elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d'affection
qu'il ne s'avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un
mélange de joie et de chagrin.
Elle répondit d'abord distraitement aux bienveillantes remarques de ses
compagnons. On était à moitié chemin, quand elle s'aperçut qu'on parlait
de Frédéric!
«Il veut certainement épouser l'une des deux, dit l'amiral; mais cela
ne nous dit pas laquelle.
--Il y va depuis assez longtemps pour savoir ce qu'il veut. C'est la
paix qui est cause de tout cela. Si la guerre éclatait, il serait
bientôt décidé. Nous autres marins, miss Elliot, nous ne pouvons pas
faire longtemps notre cour en temps de guerre. Combien s'écoula-t-il de
temps, ma chère, entre notre première entrevue et notre installation à
Yarmouth?
--Nous ferons mieux de n'en rien dire, dit gaîment Mme Croft, car si
miss Elliot savait combien ce fut vite fait, elle ne croirait jamais que
nous ayons pu être heureux. Cependant je vous connaissais de réputation
longtemps auparavant.
--Et moi j'avais entendu parler de vous comme d'une jolie fille.
Fallait-il attendre davantage? Je n'aime pas à avoir longtemps de
pareils projets en tête. Je voudrais que Frédéric découvrît ses
batteries, et amenât une de ces jeunes misses à Kellynch. Elles
trouveraient de la compagnie. Elles sont charmantes toutes deux, je les
distingue à peine l'une de l'autre.
--Elles sont très simples et très gracieuses vraiment, dit Mme Croft
d'un ton moins enthousiaste, ce qui fit supposer à Anna qu'elle ne les
trouvait pas tout à fait dignes de son frère. «C'est une famille très
respectable, d'excellentes gens. Mon cher amiral, faites donc
attention, nous allons verser.» Elle prit les rênes et évita l'obstacle,
puis empêcha la voiture de tomber dans une ornière, ou d'accrocher une
charrette. Anna s'amusa à penser que cette manière de conduire
ressemblait peut-être à celle dont ils faisaient leurs affaires. Cette
pensée la conduisit jusqu'au cottage.