A dater de ce jour, le capitaine et Anna se trouvèrent souvent ensemble.
Ils dînèrent chez M. Musgrove, car la santé de l'enfant ne pouvait pas
servir plus longtemps de prétexte à sa tante.
Le passé devait sans doute se présenter souvent à leur mémoire. Dès le
premier soir la profession du capitaine l'amena à dire: «En telle
année............ avant d'embarquer.......,» etc. Sa voix ne tremblait
pas, mais Anna était sûre qu'elle était associée à son passé. Autrefois,
ils étaient tout l'un pour l'autre: maintenant plus rien. Ils ne se
parlaient pas, eux qui autrefois, au milieu de la plus nombreuse
réunion, eussent trouvé impossible de ne pas se parler! Jamais, à
l'exception de l'amiral et de sa femme, on n'eût trouvé deux coeurs
aussi unis qu'ils l'étaient autrefois.
Maintenant ils étaient moins que des étrangers l'un pour l'autre.
Quand Frédéric parlait, c'était pour elle la même voix, le même esprit.
Ceux qui l'entouraient, étant très ignorants des choses de la marine,
lui faisaient mille questions. Les misses Musgrove étaient tout oreilles
lorsqu'il décrivait la vie à bord, les repas, les occupations de chaque
heure; et leur surprise, en apprenant les arrangements et l'installation
d'un navire, faisait surgir quelque plaisante réponse, qui rappelait à
Anna le temps où elle était elle-même ignorante de ces choses. Elle
aussi avait été plaisantée pour avoir cru qu'on vivait à bord sans
provisions, sans cuisinier ni domestiques, et qu'on n'avait ni cuillers
ni fourchettes.
Un soupir de Mme Musgrove l'éveilla de sa rêverie:
«Ah! mademoiselle, lui dit-elle tout bas, si le ciel m'avait conservé
mon pauvre fils, il serait un autre homme, aujourd'hui!»
Anna réprima un sourire, et écouta patiemment Mme Musgrove, qui continua
à soulager son coeur.
Quand elle put donner son attention à ce qui se faisait autour d'elle,
elle vit que les misses Musgrove avaient apporté la liste navale pour y
chercher les noms des navires que le capitaine avait commandés.
«Votre premier navire était l'_Aspic_.
--Vous ne le trouverez pas ici. Il a été usé et démoli; j'ai été son
dernier capitaine, alors qu'il était presque hors de service. Je fus
envoyé avec lui aux Indes orientales. L'Amirauté s'amuse à envoyer de
temps en temps quelques centaines d'hommes en mer dans un navire hors de
service, mais comme elle en a beaucoup à surveiller, parmi les mille
navires qui peuvent sombrer, il s'en trouve quelquefois un qui est
encore bon.
--Bah! s'écria l'amiral. Quelles sornettes débitent ces jeunes gens! On
ne vit jamais un meilleur sloop que l'_Aspic_ dans son temps. Vous
n'auriez pas trouvé son égal, à ce vieux sloop! Frédéric a été un
heureux garçon de l'avoir! Il fut demandé par vingt personnes qui le
méritaient mieux que lui. Heureux garçon, de réussir si vite avec si peu
de protection!
--Je compris mon bonheur, amiral, je vous assure, répondit Wenvorth avec
un grand sérieux. J'étais aussi content que vous pouvez le désirer.
J'avais, dans ce temps-là, un grand motif pour m'embarquer. J'avais
besoin de faire quelque chose.
--Vous avez raison. Qu'est-ce qu'un jeune homme comme vous pouvait faire
à terre pendant six grands mois? Si un homme n'est pas marié, il faut
qu'il retourne bien vite en mer.
--Capitaine Wenvorth, dit Louisa, vous avez dû être bien vexé, en
montant sur l'_Aspic_, de voir quel vieux navire on vous avait donné?
--Je savais d'avance ce qu'il était, dit-il en riant. Je n'avais pas
plus de découvertes à faire que vous n'en auriez pour une vieille
pelisse prêtée à vos connaissances, de temps immémorial, et qui vous
serait enfin prêtée à vous-même un jour de pluie. Ah! c'était mon cher
vieil _Aspic_. Il faisait ce que je voulais. Je savais que nous
coulerions à fond ensemble, ou qu'il ferait ma fortune. Je n'ai jamais
eu avec lui deux jours de mauvais temps, et après avoir pris bon nombre
de corsaires, j'eus le bonheur d'accoster, l'été suivant, la frégate
française que je cherchais; je la remorquai à Plymouth. Par une autre
bonne chance, nous n'étions pas depuis six heures dans le Sund, qu'un
vent s'éleva qui aurait achevé notre pauvre _Aspic_. Il dura quatre
jours et quatre nuits. Vingt-quatre heures plus tard, il ne serait resté
du vaillant capitaine Wenvorth qu'un paragraphe dans les journaux, et,
son navire n'étant qu'un sloop, personne n'y aurait fait attention.»
Anna frémit intérieurement, mais les misses Musgrove purent exprimer
librement leur pitié et leur horreur.
«C'est alors, sans doute, dit Mme Musgrove à voix basse, qu'il prit le
commandement de la _Laconia_ et prit à bord notre pauvre cher fils?
Charles, demandez au capitaine où il prit votre frère; je l'oublie
toujours.
--Ce fut à Gibraltar, ma mère. Dick y était resté malade avec une
recommandation de son premier capitaine pour le capitaine Wenvorth.
--Oh! dites-lui qu'il ne craigne pas de nommer le pauvre Dick devant
moi, car ce sera plutôt un plaisir d'entendre parler de lui par un si
bon ami.»
Charles, sans doute moins tranquille sur les conséquences, répondit par
un signe de tête et s'éloigna.
Les jeunes filles se mirent à chercher la _Laconia_, et le capitaine se
donna le plaisir de la trouver lui-même, ajoutant que c'était un de ses
meilleurs amis.
«Ah! c'étaient de bons jours, quand je commandais la _Laconia_. J'ai
gagné bien de l'argent avec elle! Mon ami et moi, nous fîmes une si
belle croisière aux Indes occidentales! Pauvre Harville! Vous savez, ma
soeur, qu'il avait encore plus besoin d'argent que moi. Il était marié,
l'excellent garçon! Je n'oublierai jamais combien il fut heureux à cause
de sa femme. J'aurais voulu qu'il fût là l'été suivant, quand j'eus le
même bonheur dans la Méditerranée.
--Ce fut un beau jour pour nous, que celui où vous fûtes nommé capitaine
de ce navire, dit Mme Musgrove. Nous n'oublierons jamais ce que vous
avez fait.»
L'émotion lui coupait la voix, et Wenvorth, qui n'entendait qu'à demi,
et ne songeait nullement à Dick, attendait la suite avec surprise.
«Maman pense à mon frère Richard,» dit Louisa à voix basse.
--Pauvre cher enfant! continua Mme Musgrove. Il était devenu si rangé,
si bon sous vos ordres, et nous écrivait de si bonnes lettres! Ah! plût
à Dieu qu'il ne vous eût jamais quitté!»
En entendant cela, une expression fugitive traversa la figure de
Wenvorth: un pli de sa bouche et un certain regard convainquirent Anna
qu'il n'était pas de l'avis de Mme Musgrove, et qu'il avait eu
probablement quelque peine à se débarrasser de Dick; mais ce fut si
rapide qu'elle seule s'en aperçut. Un instant après, il était sérieux et
maître de lui; il vint s'asseoir à côté de Mme Musgrove, et causa de son
fils avec une grâce naturelle qui témoignait de sa sympathie pour tout
sentiment vrai. Anna était assise à l'autre coin du divan, séparée de
lui par la vaste corpulence de Mme Musgrove, plus faite pour
représenter la bonne humeur et la bonne chère, que la tendresse et le
sentiment, et tandis qu'Anna s'abritait derrière elle pour cacher son
agitation, la façon dont le capitaine écoutait les doléances de Mme
Musgrove et ses larges soupirs n'était pas sans mérite.
Le chagrin n'est pas nécessairement en rapport avec la constitution. Une
grosse personne a aussi bien le droit d'être affligée profondément que
la plus gracieuse femme. Néanmoins, il y a des contrastes que la raison
admet, mais qui froissent le goût et attirent le ridicule.
L'amiral, après avoir fait quelques tours dans la chambre, les mains
derrière le dos, s'approcha de Wenvorth, et, tout à ses propres pensées,
il lui dit, sans s'occuper s'il l'interrompait:
«Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, Frédéric, vous
auriez eu à bord lady Marie Grierson et ses filles.
--Je suis heureux alors de n'avoir pas été là.»
L'amiral le plaisanta sur son manque de galanterie: il se défendit, tout
en déclarant qu'il n'admettrait jamais une femme à son bord, si ce n'est
pour un bal, ou en visite.
«Ce n'est point faute de galanterie, dit-il, mais par l'impossibilité
d'avoir dans un navire le confortable nécessaire aux femmes, et auquel
elles ont droit. Je ne puis souffrir d'avoir une femme à bord, et aucun
navire commandé par moi n'en recevra jamais.»
Sa soeur s'écria:
«Ah! Frédéric! est-ce vous qui dites cela? Quel raffinement inutile! Les
femmes sont aussi bien à bord que dans la meilleure maison d'Angleterre.
Je ne sais rien de supérieur aux arrangements d'un navire. Je déclare
que je n'ai pas plus de confortable à Kellynch que dans les cinq navires
que j'ai habités.
--Il n'est pas question de cela, dit Frédéric; vous étiez avec votre
mari, et la seule femme à bord.
--Mais vous avez bien pris, de Portsmouth à Plymouth, Mme Harville, sa
soeur, sa cousine et trois enfants! Où était donc alors votre superfine
et extraordinaire galanterie?
--Absorbée dans mon amitié, Sophie; je voulais être utile à la femme
d'un collègue, et j'aurais transporté au bout du monde tout ce que
Harville aurait voulu. Mais croyez bien que je regardais cela comme une
chose fâcheuse.
--Mon cher Frédéric, ce que vous dites ne signifie rien. Que
deviendrions-nous, nous autres pauvres femmes de marins, si les autres
pensaient comme vous?
--Cela ne m'empêcha pas, comme vous voyez, de conduire Mme Harville et
sa famille à Plymouth.
--Mais je n'aime pas à vous entendre parler comme un beau gentilhomme
s'adressant à de belles ladies: nous n'avons pas la prétention d'être
toujours sur l'eau douce.
--Ah! ma chère, dit l'amiral, quand il aura une femme, il parlera
autrement. Si nous avons le bonheur d'avoir une autre guerre, il fera
comme nous, et sera reconnaissant qu'on lui amène sa femme.
--Je me tais, dit Wenvorth, puisque les gens mariés m'attaquent. Ah! je
penserai autrement quand je serai marié! Eh bien! non. On me répond si:
je n'ai plus rien à dire.»
Il se leva, et s'éloigna.
«Vous avez dû voyager beaucoup? dit Mme Musgrove à Mme Croft.
--Oui, madame. Pendant les quinze premières années de mon mariage, j'ai
traversé quatre fois l'Atlantique, j'ai été aux Indes orientales, sans
compter différents endroits voisins de l'Angleterre: Cork, Lisbonne,
Gibraltar. Mais je n'ai jamais été au delà des tropiques ni dans les
Indes occidentales, car je n'appelle pas de ce nom Bermude ou Bahama.»
Mme Musgrove, qui ne connaissait pas un seul de ces noms, n'eut rien à
répondre.
«Je vous assure, madame, dit Mme Croft, que rien ne surpasse les
commodités d'un navire de guerre; j'entends celui d'un rang supérieur.
Le plus heureux temps de ma vie a été à bord. J'étais avec mon mari, et,
grâce à Dieu, j'ai toujours eu une excellente santé; aucun climat ne
m'est mauvais. Je n'ai jamais connu le mal de mer. La seule fois que
j'ai souffert fut l'hiver que je passai seule à Deal, quand l'amiral
était dans les mers du Nord. N'ayant pas de nouvelles, je vivais dans de
continuelles craintes et je ne savais que faire de mon temps.
--Oui, répondit Mme Musgrove, rien n'est si triste qu'une séparation. Je
le sais par moi-même. Quand M. Musgrove va aux assises, je ne suis
tranquille que quand il est revenu.»
On dansa pour terminer la soirée. Anna offrit ses services, et fut
heureuse de passer inaperçue. Ce fut une joyeuse soirée. Le capitaine
avait le plus d'entrain de tous. Il était l'objet des attentions et des
déférences de tout le monde. Louisa et Henriette semblaient si occupées
de lui que, sans leur amitié réciproque, on eût pu les croire rivales.
Quoi d'étonnant s'il était un peu gâté par de telles flatteries?
Telles étaient les pensées d'Anna, tandis que ses doigts couraient
machinalement sur le piano. Pendant un moment, elle sentit qu'il la
regardait, qu'il observait ses traits altérés, cherchant peut-être à y
retrouver ce qui l'avait charmé autrefois. Il demanda quelque chose;
elle entendit qu'on répondait:
«Oh non! elle ne danse plus; elle préfère jouer, et elle n'est jamais
fatiguée.»
Elle avait quitté le piano; il prit sa place, essayant de noter un air
dont il voulait donner une idée aux misses Musgrove. Elle s'approcha par
hasard; alors il se leva et avec une politesse étudiée:
«Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est votre place;» et malgré le
refus d'Anna il se retira.
Elle en avait assez! Cette froide et cérémonieuse politesse était plus
qu'elle n'en pouvait supporter.