M. Shepherd était un homme habile et prudent. Quelle que fût son opinion
sur Sir Walter, il voulait laisser à un autre que lui le rôle
désagréable; il s'excusa, se permettant toutefois de recommander une
déférence absolue pour l'excellent jugement de lady Russel.
Celle-ci prit le sujet en grande considération et y apporta un zèle
inquiet. C'était plutôt une femme de bon sens que d'imagination. La
difficulté à résoudre était grande: lady Russel avait une stricte
intégrité et un délicat sentiment d'honneur; mais elle souhaitait de
ménager les sentiments de Sir Walter et le rang de la famille. C'était
une personne bonne, bienveillante, charitable et capable d'une solide
amitié; très correcte dans sa conduite, stricte dans ses idées de
décorum, et un modèle de savoir-vivre.
Son esprit était très pratique et cultivé; mais elle donnait au rang et
à la noblesse une valeur exagérée, qui la rendait aveugle aux défauts
des possesseurs de ces biens.
Veuve d'un simple chevalier, elle estimait très haut un baronnet, et Sir
Walter avait droit à sa compassion et à ses attentions, non seulement
comme un vieil ami, un voisin attentif, un seigneur obligeant, mari de
son amie, père d'Anna et de ses soeurs, mais parce qu'il était Sir
Walter.
Il fallait faire des réformes sans aucun doute, mais elle se tourmentait
pour donner à ses amis le moins d'ennuis possible. Elle traça des plans
d'économie, fit d'exacts calculs, et enfin prit l'avis d'Anna, qu'on
n'avait pas jugé à propos de consulter, et elle subit son influence. Les
réformes d'Anna portèrent sur l'honorabilité aux dépens de
l'ostentation. Elle voulait des mesures plus énergiques, un plus prompt
acquittement des dettes, une plus grande indifférence pour tout ce qui
n'était pas justice et équité.
«Si nous pouvons persuader tout cela à votre père, dit lady Russel en
relisant ses notes, ce sera beaucoup. S'il adopte ces réformes, dans
sept ans il sera libéré, et j'espère le convaincre que sa considération
n'en sera pas ébranlée, et que sa vraie dignité sera loin d'en être
amoindrie aux yeux des gens raisonnables.
«En réalité, que fera-t-il, si ce n'est ce que beaucoup de nos premières
familles ont fait, ou devraient faire? Il n'y aura rien là de singulier,
et c'est de la singularité que nous souffrons le plus. Après tout, celui
qui a fait des dettes doit les payer; et tout en faisant la part des
idées d'un gentilhomme, le caractère d'honnête homme passe avant tout.»
C'était d'après ce principe qu'Anna voulait voir son père agir. Elle
considérait comme un devoir indispensable de satisfaire les créanciers
en faisant rapidement toutes les réformes possibles, et ne voyait aucune
dignité en dehors de cela.
Elle comptait sur l'influence de lady Russel pour persuader une réforme
complète; elle savait que le sacrifice de deux chevaux ne serait guère
moins pénible que celui de quatre, ainsi que toutes les légères
réductions proposées par son amie. Comment les sévères réformes d'Anna
auraient-elles été acceptées, puisque celles de lady Russel n'eurent
aucun succès?
Quoi! supprimer tout confortable! Les voyages, Londres, les domestiques
et les chevaux, la table; retranchements de tous côtés! Ne pas vivre
décemment comme un simple gentilhomme! Non!
On aimait mieux quitter Kellynch que de rester dans des conditions si
déshonorantes!
Quitter Kellynch! L'idée fut aussitôt saisie par Shepherd, qui avait un
intérêt aux réformes de Sir Walter, et qui était persuadé qu'on ne
pouvait rien faire sans un changement de résidence. Puisque l'idée en
était venue, il n'eut aucun scrupule à confesser qu'il était du même
avis. Il ne croyait pas que Sir Walter pût réellement changer sa manière
de vivre dans une maison qui avait à soutenir un tel caractère
d'honorabilité et de représentation. Partout ailleurs il pourrait faire
ce qu'il voudrait, et sa maison serait toujours prise pour modèle. Après
quelques jours de doute et d'indécision, la grande question du
changement de résidence fut décidée.
On pouvait choisir Londres, Bath, ou une autre habitation aux environs
de Kellynch. L'objet de l'ambition d'Anna eût été de posséder une petite
maison dans le voisinage de lady Russel, près de Marie, et de voir
parfois les ombrages et les prairies de Kellynch. Mais sa destinée était
d'avoir toujours l'inverse de ce qu'elle désirait. Elle n'aimait pas
Bath, mais Bath devait être sa résidence.
Sir Walter penchait pour Londres, mais M. Shepherd n'en voulait pas pour
lui, et il fut assez habile pour le dissuader et lui faire préférer
Bath: là il pourrait comparativement faire figure à peu de frais.
Les deux avantages de Bath avaient été pris en grande considération: sa
distance de Kellynch, seulement cinquante milles, et le séjour qu'y
faisait lady Russel pendant une partie de l'hiver. A la grande
satisfaction de cette dernière, Sir Walter et Élisabeth en arrivèrent à
croire qu'ils ne perdraient rien à Bath en considération et en plaisirs.
Lady Russel fut obligée d'aller contre les désirs de sa chère Anna.
C'était en demander trop à Sir Walter que de s'établir dans une petite
maison du voisinage. Anna, elle-même, y aurait trouvé des mortifications
plus grandes qu'elle ne le prévoyait, et pour Sir Walter, elles eussent
été terribles. Lady Russel considérait l'antipathie d'Anna pour Bath
comme une prévention erronée provenant de trois années de pension
passées là après la mort de sa mère, et en second lieu de ce qu'elle
n'était pas en bonne disposition d'esprit pendant le seul hiver qu'elle
y eût passé avec elle.
Lady Russel adorait Bath et s'imaginait que tout le monde devait penser
comme elle. Sa jeune amie pourrait passer les mois les plus chauds avec
elle à Kellynch-Lodge. Ce changement serait bon pour sa santé et pour
son esprit. Anna avait trop peu vu le monde; elle n'était pas gaie: plus
de société lui ferait du bien.
Puis, Sir Walter, habitant dans le voisinage de Kellynch, aurait
souffert de voir sa maison aux mains d'un autre; c'eût été une trop rude
épreuve. Il fallait louer Kellynch-Hall. Mais ce fut un profond secret,
renfermé dans leur petit cercle.
Sir Walter eût été trop humilié qu'on l'apprît. M. Shepherd avait
prononcé une fois le mot «avertissement», mais n'avait pas osé le
redire.
Sir Walter en méprisait la seule idée et défendait qu'on y fît la
moindre allusion. Il ne consentirait à louer que comme sollicité à
l'imprévu, par un locataire exceptionnel, acceptant toutes ses
conditions comme une grande faveur.
Nous approuvons bien vite ce que nous aimons. Lady Russel avait encore
une autre raison d'être contente du départ projeté de Sir Walter.
Élisabeth avait formé une intimité qu'il était désirable de rompre.
La fille de M. Shepherd, mal mariée, était revenue chez son père, avec
deux enfants. C'était une femme habile qui connaissait l'art de plaire,
au moins à Kellynch-Hall. Elle avait si bien su se faire accepter de
miss Elliot, qu'elle y avait fait plusieurs séjours, malgré les
prudentes insinuations de lady Russel, qui trouvait cette amitié
déplacée.
Lady Russel avait peu d'influence sur Élisabeth et semblait l'aimer
plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que
des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait réussi à
faire prévaloir ses avis; elle était très peinée de voir Anna exclue si
injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs
reprises pour qu'elle en fît partie. Elle s'était efforcée souvent de
faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais
toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n'avait
fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu'en choisissant Mme
Clay et en délaissant une soeur si distinguée, pour donner son affection
et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples relations de
politesse.
Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une
position inférieure; et son changement de résidence, qui la laisserait
de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus
convenable, lui semblait une chose de première importance.