Venise.
Les murs de Padoue.--Venise.--Place et église de Saint-Marc.--La
Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la République.--Le
sire de Corthuy assiste aux séances du sénat.--Fondation et progrès de
Venise.--Henri Dandolo et Marino Faliero.--Le meilleur
gouvernement.--Les deux Foscari.--Inquisiteurs d'État.--_La
Prophétie._--Hospices pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La
chartreuse de Montello.
Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte,
remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément
chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision
magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois,
sa puissance.
Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout y excitèrent
leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et l'Arsenal.
«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'_Itinéraire_, est formé
par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant
ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des
Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le
magnifique palais de la République, et près de là est une petite place
ornée de deux colonnes.»
C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la
République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche.
«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge
et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le
conseil secret.»
Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances
du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait
proprement la souveraineté.
L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur
attention; leur _Itinéraire_ en donne un résumé assez exact, mais qui
apprendrait peu de chose au lecteur.
Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de
fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie
naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes
circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697
un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant
ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité ducale:
ce sont là des faits que tout le monde connaît.
Jusque-là, pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise
existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en
810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines
par des ponts, construisit une cathédrale et un palais.
La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en
relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux
avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait
reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de
l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à
cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour
haute trahison, sur les degrés du palais ducal.
Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés.
Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats
appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12
électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux
familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin,
après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était
déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on
créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335.
C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement
aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la
monarchie.»
Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons
rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne
faut pas prendre ces diverses expressions dans un sens trop absolu.
Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le pouvoir
illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout en
préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la
combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant
mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se
rapprochait davantage des institutions de leur pays.
Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était
restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir,
sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à
l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à
Venise et ne demande rien d'autre[82].»
[82] Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non
cercar più oltre.
Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur
de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les
mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le
serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose:
il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son
successeur.
Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique
mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors
une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs
d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord.
Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous
et contre elle-même!
Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy vit à Venise, son
_Itinéraire_ fait mention d'un tableau placé dans l'église de
Saint-Julien: on l'appelait _la Prophétie_; mais il eût fallu le
désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble
inexplicable, c'est qu'une oeuvre semblable fût conservée dans un
pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc,
tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais
l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document,
et voici ce qu'on y lisait:
«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de
Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations,
et elles domineront les chrétiens en vertus.»
Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on
prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs:
de là ce nom de _la Prophétie_. Il y en a qui s'accomplissent sous nos
yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées
dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait
pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des
démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce voeu
de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit
au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à
Calvin.
Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on
recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent
fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point
de vue de la politique qu'à celui de l'humanité.
Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur qui avait amené
le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait
l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en
était arrivée sur les galères de l'ordre.
Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino
Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait
envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet[83] était le plus considérable,
avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait
nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui
se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de
leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.
[83] Hadji-Mehemet.
Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les
notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la
Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan
ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put
avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à
Venise.
Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus
obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de
Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de
magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à
Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les
particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses
fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part.
Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir les appelait dans
une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire de Corthuy se
rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là une chartreuse,
appelée _lo Bosco_, où l'un de ses frères reposait, après y avoir
porté pendant deux années l'habit de religieux. On ignore pourquoi cet
Adorne avait été chercher si loin un cloître dont il ne manquait pas
en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.
De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était
de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite
de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à
Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers.
V
Le Rhin.
Le Tyrol.--Mariaen.--Hélénora Stuart.--Mols.--Entretien de Sigismond
d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Bâle.--Strasbourg.--La
cathédrale.--Le chevalier Harartbach.--Les reîtres.--Les portes de
Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--Aix-la-Chapelle--L'anneau
magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil que font les Brugeois à
Anselme Adorne.
Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne,
qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond
d'Autriche.
Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux
Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III,
auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand
ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.
Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres États;
mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme l'Empereur
régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de
Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et y perdit le
Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, qu'il avait
récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette et plusieurs
villes d'Alsace et de Souabe.
Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle
vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite
ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là,
mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire.
A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer,
avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale
d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, soeur de Jacques II.
Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il
aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de
cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long
entretien.
Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je
viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il,
«n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.»
L'_Itinéraire_ les nomme _Angelini_: ils vivaient en commun au nombre
d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers
et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui
rendait cette peuplade très-difficile à réduire.
Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de Bâle,
dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de luxe.» Le
lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur un pont en
bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne manquèrent pas
d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles églises qu'ils
eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort haute et ornée de
diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus élevées, mais
aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable.
Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque
assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et
ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert,
accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé:
c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui
voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut
très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours.
Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par
des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte
de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En
revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque.
Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux
inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il
partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui
servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en
respect.
Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages réciproques de
considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation; de Strasbourg
à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 mars, il
comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de Worms;
mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles ne
s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune
habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit
passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque
peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour
leurs chevaux.
Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent
charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de
toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi.
L'_Itinéraire_ fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le
Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence,
prêtent à son cours de si pittoresques aspects.
Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie
sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui
l'ont arrosée de leur sang.»
Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une
escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans
doute à cause des différentes dominations qu'il traversait.
Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour
ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la
fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut un
peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous toute
réserve, dans leur _Itinéraire_.
Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été
recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques
différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la
reproduire ici.