I
Italie et Flandre.
Les Adorne à Gênes et à Bruges.--Antoniotto.--Obizzo et Guy de
Dampierre.--Bataille des Éperons.--L'étendard déchiré.--Les comtes
ou marquis de Flandre, princes par la clémence de Dieu.--Baudouin
de Fer et Baudouin à la Hache.--_Les États et les Trois
Membres._--Les _Poorters_.--Les _Métiers_.
Au temps où la croix de Saint-Georges et le lion de Saint-Marc se
disputaient l'empire de la Méditerranée et de l'Euxin, lorsque Gênes
commandait à la Corse, protégeait les rois de Chypre et les empereurs
grecs, et jetait ses colonies jusque sur les côtes de Crimée, à la
tête des familles qui étaient en possession de donner, dans cette cité
puissante, des chefs à l'État, on nommait les Adorno. «Ils étaient,
dit l'historien des maisons célèbres d'Italie, _en odeur_ de
principauté[3].» Le plus fameux d'entre eux fut cet Antoniotto
qui, de son trône ducal, convoqua la chevalerie à une sorte de
croisade, enleva aux Maures l'île de Gerbi, près de la côte d'Afrique,
et assiégea _le roi de Thune_, comme l'appelle Froissart, dans sa
capitale; entreprise à laquelle saint Louis avait succombé et qui
attendait Charles-Quint. «S'il eût été roi,» dit encore Litta, «ses
actions l'eussent immortalisé.»
[3] «Avevano fetore di principato.»--Litta, Famiglie celebri.
A l'époque de l'expédition de saint Louis, arrivait à Gand, sous les
auspices, selon les uns, du comte de Flandre Guy de Dampierre, suivant
d'autres, de Robert de Béthune, fils du comte, revenant d'Orient, le
frère d'un aïeul d'Antoniotto, Obizzo (Opice), dont un descendant
assistait, environ trois siècles après, à l'abdication de
Charles-Quint, parmi les bannerets de Flandre.
Cet Adorno, d'après d'anciens titres[4], fut en grande faveur auprès
de Guy; sa postérité, connue sous le nom d'_Adournes_ ou Adorne, ne
demeura pas à Gand; elle prit sa résidence à Bruges où nous la
retrouverons plus tard.
[4] Lettres de l'empereur Maximilien de 1511 et 1512. Selon un
vieux manuscrit, Opice épousa Agnès de Axpoele, fille d'un des
chevaliers qui partagèrent la captivité du comte.
C'était l'âge héroïque de la Flandre, comme de l'Écosse et de la
Suisse; les journées des Eperons, de Bannock-Burn, de Morgarten,
tiennent dans un espace de cinq années; mais la première des trois fut
la plus surprenante, car les Flamands n'avaient ni le rempart des
Alpes, ni les défilés de la Calédonie.
Un gros d'intrépides artisans s'étaient jetés dans la mêlée
et en avaient rapporté les dépouilles des chevaliers. A
Mons-en-Pevèle, le sort fut plus indécis, la valeur plus brillante
peut-être. Philippe le Bel en fut témoin lui-même; couvert à la hâte
d'un manteau d'emprunt, il vit sa bannière déchirée par ces mains
rudes et sanglantes.
Bruges avait donné le signal du mouvement, il faut le dire, par un
massacre: deux mots sauvaient ceux qui pouvaient les prononcer et
condamnaient le reste. Les Flamands combattaient pour leur langue,
leurs franchises, l'indépendance relative qu'admettait le système
féodal et leur vieux comte captif et dépouillé, ce même Guy dont nous
venons de parler. Rien, dans les nombreux soulèvements qui suivirent,
n'effaça l'éclat guerrier de celui-ci.
Nous devons dire maintenant quelque chose de l'organisation politique
de la Flandre et des changements qu'elle subit vers ce temps.
Les premiers comtes ou marquis de Flandre, princes par la clémence
de Dieu, alliés au sang de Charlemagne, régissaient leur
_monarchie_--cette expression se rencontre dans de vieux écrits--avec
l'aide et le concours des principaux du clergé et de la noblesse. La
race forte et puissante des Baudouin _de Fer_ et _à la Hache_, alla
finir sur le trône de Constantinople. Elle était représentée
maintenant par de faibles descendants en ligne féminine. La noblesse,
au milieu des agitations populaires, perdait chaque jour de son
influence. Gand, Bruges et Ypres, à l'apogée de leur merveilleuse
splendeur, rangeant sous leur bannière les milices des villes
secondaires et des châtellenies, se partageant, en quelque sorte, la
Flandre et prenant en main ses intérêts, eurent place aux _états_ et
les effacèrent bientôt, sous la célèbre dénomination des _trois
membres_.
Là était désormais la puissance. Plusieurs familles nobles, et même
des plus distinguées, vinrent l'y chercher, s'inscrivant parmi les
_Poorters_, ou appartenaient, dès l'origine des villes, à cet antique
noyau de la population. Après venaient les _métiers_, renfermant les
principaux du commerce et de l'industrie, mais encadrant aussi la
partie la plus nombreuse et la plus mobile de la population,
démocratie redoutable et principale force militaire.
Les _Poorters_ avaient des capitaines; les _métiers_, leurs doyens.
Des échevins rendaient la justice; un conseil représentait la commune.
Le couronnement de l'édifice était formé, à Bruges, de deux
bourgmestres annuels, chefs suprêmes de la cité, intermédiaires entre
le prince et le peuple, mais souvent en butte à la colère de celui-ci,
dans ses mécontentements. Ces places n'en étaient pas moins fort
relevées et fort ambitionnées; on les vit remplies par des Ghistelles,
des Halewyn, des d'Ognies, qui étaient des premiers en Flandre et
atteignirent un rang princier.
Les _trois membres_ s'entendaient sur la direction des affaires; nul
d'entre eux, cependant, n'était lié par les résolutions des autres;
leur mutuelle indépendance était un corollaire de leurs libertés.
La grandeur de ces institutions ne doit point faire illusion sur leurs
inconvénients; il s'en rencontre dans toutes les formes politiques.
Les législateurs, et même le plus puissant de tous, qui est le temps,
n'ont sous la main qu'une étoffe, et c'est l'homme. Ici il manquait
surtout l'unité. Il faut l'avouer, d'ailleurs, cette milice
ouvrière des grandes villes, pesant, du poids du nombre et de ses
armes, sur les résolutions et jusque sur l'administration de la
justice et la conduite de la guerre, si elle apportait un contingent
puissant d'ardeur et d'énergie, devait amener aussi des résultats
moins heureux, dont la suite de cet ouvrage offrira de tristes
exemples.