Si le nom de Louis XI éveille de sombres souvenirs, la période
qu'embrasse la vie de ce prince n'en est pas moins l'une des plus
remarquables de l'histoire. Tandis que son esprit inquiet trouble les
dernières années de Charles VII, ou que sa cruelle habileté fonde, en
France, le pouvoir royal, on voit la lutte des deux Roses, la grandeur
et la fin de la maison de Bourgogne, les Médicis à Florence, la chûte
de l'Empire grec et, autour de ce fait qui partage les temps, se
groupe toute une pléiade de noms illustres: Constantin Dragozès,
Scanderbeg, Huniade, Hassan-al-Thouil, Mahomet II.
Contraste frappant avec notre âge! la puissance ottomane s'avance,
semant l'effroi par ses progrès; l'Europe, liguée pour l'arrêter,
cherche des alliés jusque dans l'islamisme, et c'est à peine si l'on
distingue la Moscovie qui se dégage, sous Iwan III, du joug tartare.
Cependant on observe le passage d'une grande époque à une autre: le
moyen âge déploie encore ses bannières, fait reluire ses armures dans
les combats et dans la lice; l'ardeur attiédie des croisades jette ses
dernières étincelles; mais les bandes d'ordonnance prenant place
auprès des milices féodales, l'imprimerie armée des caractères
mobiles, Colomb, rêvant à son entreprise, préparent une ère nouvelle.
Voici un contemporain de Louis XI: nés à quelques mois de distance,
ils sont morts dans la même année. La vie du sire de Corthuy est un
fil qui conduit de pays en pays et d'événement en événement, à travers
des temps si pleins de mouvement et d'éclat. Lui-même il appartient à
trois contrées qui n'eurent pas une faible part à ces agitations ou à
ce lustre. Il tient, par son origine, à l'Italie où sa famille jouait
un rôle important, à la Flandre par la naissance, à l'Écosse par
l'influence qu'exerça sur la destinée de ce Brugeois l'un des plus
attachants épisodes racontés par Walter Scott.
Jeune, il se signale dans les tournois, joute avec _Jaquet de Lalain_,
le bon chevalier, dont Georges Chastelain a célébré les _appertises
d'armes_, et enlève, à la pointe de la lance, le casque de Corneille
de Bourgogne. Dans l'âge mûr, dévot et chevaleresque pèlerin, voyageur
curieux, diplomate accrédité auprès de différentes cours, il part pour
la Terre-Sainte: il parcourt l'Italie, touche aux grandes îles de la
Méditerranée, visite la Barbarie, l'Arabie, la Syrie, la Grèce, et
revient par le Tyrol, la Suisse et le Rhin. Il voit à Milan Galéas, à
Rome Paul II, à Tunis et au Caire Hutmen ou Othman et Caïet-Bei, le
dernier roi des Maures et le dernier soudan des Mameluks, dont le
règne fut long et prospère. Son vaisseau cinglait en vue du
Péloponèse, tandis que le fils d'Amurat, après un siége mémorable,
plantait le croissant sur les tours de l'antique Chalcis. A Rama, un
généreux émir lui sauve la vie, ou du moins la liberté. Il trouve dans
l'île de Chypre Lusignan près d'épouser la fille adoptive de
Saint-Marc, la belle Catherine Cornaro; à Rhodes, le grand maître
Orsini, attendant, l'épée au poing, l'assaut du vainqueur de Byzance.
Après s'être rencontré, à Venise, avec l'ambassadeur persan, il
confère, en Tyrol, avec Sigismond d'Autriche, si fatal à la puissance
de Bourgogne. Au retour, Charles le Téméraire l'envoie en ambassade
auprès de cet Hassan-al-Thouil ou Ussum-Cassan que Haller a choisi
pour héros d'une nouvelle Cyropédie.
Bien que, par une coïncidence assez singulière, Anselme Adorne joignît
aux fonctions diplomatiques que lui confiait le duc de Bourgogne, les
titres de baron d'Écosse et de conseiller de Jacques III, on le voit
porter encore ceux de bourgmestre de Bruges, puis de capitaine de la
duchesse Marie. Mais tout change, pour lui, de face: la fortune qui
avait abandonné les deux souverains auxquels il dut surtout des
dignités et des honneurs, semble s'armer contre lui de tout ce qu'il
tenait d'elle: échappé, par dix fois, aux tempêtes, aux forbans, aux
Arabes, il rencontre des périls plus grands. S'il ne subit point dans
son pays les plus terribles conséquences d'une réaction populaire,
c'est pour trouver dans un autre, au milieu d'une aristocratie non
moins orageuse, une fin prématurée et tragique.
Son nom se rattache aux traditions de Bruges, célèbre alors par ses
splendeurs et de nobles souvenirs, ainsi qu'à l'un des monuments que
l'on y montre aux étrangers: c'est une petite église construite par la
famille d'Adorne et qu'on nomme Jérusalem. Au centre s'élève le
mausolée du voyageur; près de l'église, on voit encore l'antique
demeure où, pendant deux années, il donna asile à une Stuart.
Les aventures de cet homme distingué, mais malheureux sur la fin de sa
carrière, ne sont guère connues que par une analyse de ses voyages,
dans l'ouvrage qui nous a fourni notre épigraphe, et de courtes
notices trop souvent inexactes. Le hasard, ou plutôt la bienveillante
obligeance d'un savant bibliographe[1], de regrettable mémoire, mit,
il y a des années, entre nos mains l'itinéraire manuscrit d'Anselme,
écrit en latin par son fils[2]. Nous en avions fait des extraits pour
notre usage; nous avons depuis consacré des heures qui auraient été
bien lentes, si elles fussent restées inoccupées, à traduire et à
coordonner ces extraits, à les compléter par d'autres renseignements,
successivement recueillis, enfin à réunir les uns et les autres sous
la forme d'un récit que, sans rien ôter à sa fidélité, nous avons
cherché à animer d'un peu de vie.
[1] M. Van Praet, alors conservateur de la Bibliothèque de la rue
Richelieu, à Paris.
[2] L'exemplaire qui nous a été confié par le savant Van Praet, et
qu'il qualifiait d'unique, portait à la première page, le titre
suivant:
Anselmi Adurni
Equitis hierosolymitani, ordinis scotici et cyprii
Jacobi III Scotorum Regis et Caroli Burgundiæ ducis
Consiliarii, Baronis in Corthuy et Tiletine, domini
in Ronsele et Ghentbrugge,
Itinerarium hierosolymitanum et sinaicum
1470
Joannes Adurnus V. Illustris F. conscripsit
et Jacobo III Scotorum Regi dedicavit.
Après l'épitre dédicatoire et la table, on lit un second titre
ainsi conçu:
«Iter hierosolymitanum et Montis Sinay Anselmi Adurni, institutum
anno nostræ salutis septuagesimo supra millesimum
quadringentesimum, scriptore Joanne Adurno, Anselmi filio,
itineris comite.»
C'est une restauration d'une figure trouvée sur un vieux tombeau, dont
nous n'avons fait que rapprocher les fragments et raviver les
contours, ou, si on l'aime mieux, ce sont les mémoires d'un chevalier
flamand qui vécut sous les règnes de Philippe le Bon, de Charles le
Téméraire et de Marie de Bourgogne. Rédigés principalement sur pièces
originales et inédites, ou de vieilles chroniques, ils n'offriront
néanmoins, sans doute, rien de bien neuf ou de bien important quant
aux faits généraux, qui ne sont ignorés de personne; mais, du moins,
ils les rappelleront et pourront aider à la connaissance intime de
l'époque. On y trouvera quelques peintures d'usages et de moeurs,
certains détails curieux ou bizarres, des scènes parfois émouvantes,
des données qui ne seront pas, nous l'espérons, sans utilité pour les
études historiques, cultivées de nos jours avec tant d'ardeur, de
patience et de succès.
L'oeuvre à laquelle concourent, à l'envi, tant de savants
esprits, ressemble à ces tertres qu'un peuple en marche laissa jadis
sur son passage, et qu'on retrouve dans quelques contrées: chaque
guerrier de la nation vidait, croit-on, son casque, plein de terre, au
lieu où le monument devait s'élever; le dernier des soldats y venait
jeter sa poignée de sable.