(_Mémoires sur Fouquet_, t. II, p. 467)
J'ai déjà dit un mot (p. 467, note 1) de la dissertation où l'on a
soutenu que Fouquet était le personnage désigné sous le nom de _l'homme
au masque de fer_[1652]. L'argumentation de M. Paul Lacroix peut se
réduire aux trois points suivants:
1° Toutes les hypothèses que l'on a faites jusqu'ici sur _l'homme au
masque de fer_ sont inadmissibles;
2° On ne sait ni le lien ni l'époque de la mort de Fouquet (ce qui porte
l'auteur à supposer que les bruits de mort répandus au mois de mars 1680
étaient une invention du roi et de ses agents);
3° Louis XIV, qui avait intérêt à faire disparaître Fouquet, le fit
conduire par Saint-Mars aux îles Sainte-Marguerite et de là à la
Bastille, où il est mort en 1703.
Je reprends chacun de ces points: je n'ai pas à discuter les hypothèses
sur _l'homme au masque de fer_; je me bornerai à renvoyer aux ouvrages
de Delort, de Roux-Fazillac et de Ellis relatifs à ce personnage
mystérieux. Lors même qu'ils n'auraient pas résolu la question, il ne
s'ensuivrait pas qu'on doive identifier Fouquet avec _l'homme au masque
de fer_.
Le second point est plus important pour nous. Si, en effet, la mort de
Fouquet en 1680 était bien constatée, il serait inutile de s'occuper du
reste de la dissertation. J'ai cité[1653] les passages des lettres de
Bussy-Rabutin et de madame de Sévigné, qui me paraissent ne laisser
aucun doute raisonnable sur ce point. On peut y ajouter l'extrait
suivant de la lettre de madame de Sévigné du 3 avril 1680 (vers la fin
de cette lettre): «Mademoiselle de Scudéry est très-affligée de la mort
de M. Fouquet; enfin voilà cette vie qui a donné tant de peine à
conserver! il y auroit beaucoup à dire là-dessus. Sa maladie a été des
convulsions et des maux de cÅ“ur sans pouvoir vomir.» Les lettres de
Louvois à Saint-Mars parlent également de la mort de Fouquet. Reste le
passage des _Mémoires de Gourville_; j'ai dit[1654] comment, à mon avis,
il pouvait se concilier avec les textes que je viens de rappeler. «Mais,
ajoute M. P. Lacroix, les uns font mourir Fouquet d'apoplexie, les
autres de suffocations. Comment les mettre d'accord?» Il me semble que
la difficulté n'est pas plus sérieuse que la précédente, et que
l'apoplexie pulmonaire est précisément accompagnée de suffocations,
semblables à celle dont parle madame de Sévigné.
Quoique la mort de Fouquet en mars 1680 me paraisse démontrée par la
réunion de tous les textes contemporains, il est possible que des
esprits obstinés demandent toujours comment il se fait qu'elle ne soit
constatée par aucun acte authentique, et ne s'avouent pas convaincus. Il
faut donc suivre l'auteur de la brochure dans la dernière partie de son
argumentation et rechercher avec lui pourquoi Louis XIV qui, depuis
1672, avait adopté à l'égard de Fouquet une conduite plus humaine,
change tout à coup de sentiments, le fait traîner de prison en prison et
l'ensevelit vivant au fond d'un cachot. M. Lacroix parle de secrets
d'État dont Fouquet était dépositaire; mais Louis XIV n'ignorait pas
cette circonstance à l'époque où il le fit arrêter, et cependant il lui
avait permis de communiquer avec Lauzun et avec sa famille, de 1679 à
1680[1655]. Pourquoi aurait-il modifié tout à coup sa conduite? La
raison d'État ne suffit pas pour expliquer ce changement. Aussi M. Paul
Lacroix a-t-il recours à une autre hypothèse. Madame de Maintenon qui,
selon lui[1656], avait été une des maîtresses du surintendant, étant
devenue toute-puissante, voulut effacer toutes les traces de sa vie
passée, et Louis XIV ne fit que céder aux exigences tyranniques de cette
femme en faisant disparaître Fouquet. Ce système suppose résolue
affirmativement la question suivante: madame de Maintenon a-t-elle été
une des maîtresses de Fouquet? Pour le prouver, M. Lacroix invoque les
billets apocryphes cités par Conrart et que Conrart lui-même,
remarquons-le en passant n'attribuait pas à madame Scarron, mais à
madame de la Baume. Nous croyons avoir établi, au contraire, par les
lettres même de madame Scarron[1657] que, tout en recevant les bienfaits
de madame Fouquet, elle avait évité d'accepter une position qui l'eût
mise trop directement en rapport avec le voluptueux surintendant. Dès
lors le système bâti par M. Lacroix croule par la base. Louis XIV
n'aurait eu aucun intérêt à redoubler de rigueur contre un prisonnier
qui ne pouvait ni inquiéter sa puissance ni offenser son orgueil. Aussi
notre conclusion est-elle qu'il est impossible d'appliquer à Fouquet
les traditions plus ou moins douteuses relatives à _l'homme au masque de
fer_.