(_Mémoires sur Fouquet_, t. II, p. 402-403.)
Pellisson parle assez plaisamment des libertés de la Bastille dans ce
placet qu'il adressa au roi le 8 septembre 1665: «Sire, après avoir
assuré Votre Majesté du plus profond respect et de la plus parfaite
vénération qu'on aura jamais pour elle, je prendrai, si elle me le
permet, un style plus propre à la divertir qu'à la fatiguer.
«Il y a ici une douzaine de libertés, qui toutes ensemble ne valent pas
la douzième partie d'une liberté entière. On les nomme liberté de la
cour; liberté de la terrasse; liberté de s'y promener seul; liberté de
l'escalier; liberté d'une fenêtre; liberté d'écrire pour ses affaires;
liberté de voir quelqu'un avec un officier, liberté de le voir sans
témoin; liberté d'être malade; liberté de s'ennuyer tant que l'on veut:
les deux dernières ne sont refusées à personne.
«De tant de libertés, Sire, je n'en ai encore demandé aucune; mais j'ose
demander très-instamment, et avec toute la soumission possible, la
liberté de louer Votre Majesté, c'est-à-dire, de mettre sur le papier et
d'adresser à quelqu'un des beaux esprits d'aujourd'hui je ne sais
combien d'ouvrages qui pourraient enfin s'effacer de ma mémoire, et où
j'ai tâché, dans les divers temps de ma longue prison, d'enfermer en
mille manières différentes une partie des éloges infinis que Votre
Majesté mérite. J'avois résolu de n'en parler jamais qu'au sortir d'ici;
mais comme je suis pressé depuis dix mois d'une fluxion sur le poumon,
et contraint enfin d'entrer aujourd'hui dans les remèdes, qui, par
l'aversion que j'en ai, pourront aussitôt me tuer que le mal même, il me
fâcheroit, Sire, de mourir sans avoir laissé ce bon exemple aux sujets
de Votre Majesté et ce léger témoignage, qu'en conservant jusqu'à la
mort la gaieté d'une bonne conscience, j'ai su honorer et révérer Votre
Majesté plus que personne ne fera jamais, et penser incessamment à la
servir ou à lui plaire.
«J'écris ce placet avec un crayon sur une feuille arrachée d'un de mes
livres, pour éviter une négociation longue et peut-être inutile, si je
demandois de l'encre et du papier. Je supplie très-humblement Votre
Majesté de croire que je saurai encore la louer et la bénir jusqu'à la
fin, sans murmure, plaintes ni lamentations, et que ceux qu'elle comble
de ses faveurs ne peuvent faire de prières plus ardentes que moi pour la
santé, la grandeur et la gloire de Votre Majesté.»
Ces _libertés de la Bastille_ dont parle Pellisson n'étaient pas une
plaisanterie: Jean Rou, détenu à la Bastille en 1675, en parle aussi
dans ses Mémoires[1642], dont voici quelques passages:
(T. I, p. 59) «Dans la chambre qu'on me donna, je ne trouvai pour tout
meuble qu'une petite chaise de paille, et la seule fenêtre par où
entrait le jour était une double grille sans la moindre vitre ni
châssis. M. le lieutenant, nommé la Grizolle, m'ayant introduit dans ce
beau domicile, me dit que j'avois la liberté, mais pour cette seule
fois, d'écrire chez moi, afin de me faire venir un lit, une table et
quelque vaisselle, parce que le Roi me faisoit bien, à la vérité, la
grâce de me nourrir et de me loger, mais qu'il falloit que je me
meublasse; et qu'après ces petits besoins spécifiés à ma femme, il ne
m'étoit pas permis de joindre aucune autre particularité dans ma
lettre...»
(p. 63.)--Au bout de quelques jours, on le fait changer de chambre; la
Grizolle lui dit: «Habillez-vous, le Roi vous donne la liberté de la
cour, et je ne suis venu ici que pour vous mener joindre la compagnie
de plusieurs messieurs, qui véritablement sont arrêtés ici aussi bien
que vous, mais avec une entière liberté de communiquer les uns avec les
autres, et d'être même visités de tous leurs amis. J'ai même déjà envoyé
chez vous annoncer cette bonne nouvelle, et sans doute que vous verrez
bientôt ici ce que vous avez de plus cher.»
(p. 71)... «Dès que cette liberté de la cour m'eut été accordée, il y
eut une permission entière à tous mes amis de me venir voir...»
(p. 81): «Je passe à deux mots que j'ai à dire sur la distinction du
traitement qui, à la faveur des obligeantes recommandations de M. de
Montausier, me fut fait à la Bastille tant que j'y fus arrêté. J'ai déjà
parlé du grand nombre de visites que j'avois la liberté de recevoir;
mais, outre cela, j'avois celle de la terrasse, que ni le chevalier
d'Humières, ni le marquis de Pomenars n'avoient point, encore moins par
conséquent tous les autres beaucoup inférieurs à ceux-là. Enfin, s'il
venoit à faire mauvais temps, depuis l'arrivée de ma femme (qui ne
manquoit pas de se rendre auprès de moi tous les matins, et y demeurait
jusqu'à onze heures du soir, le maître d'hôtel de la Bastille et toute
sa séquelle la ramenant avec eux, par la commodité du hasard qui les
avoit rendus mes voisins porte à porte), si, dis-je, il survenoit du
mauvais temps, j'avois la liberté de la retenir toute la nuit avec moi,
ce qui ne se pratiquoit pour aucun autre prisonnier...»
Dans les Mémoires dont nous venons de citer quelques extraits, Jean Rou
parle de Bessemaux ou Bezemaux, gouverneur de la Bastille (p. 85):...
«Je lui dis (au sous-lieutenant de la Bastille qui venait lui annoncer
sa mise en liberté) que puisqu'on me chassoit, je ferais comme j'en
avois toujours usé, depuis que j'étois au lieu où nous nous trouvions,
savoir, que je n'y avois jamais appris qu'à obéir. «Monsieur, me dit-il,
vous ne sauriez mieux faire; mais oserois-je vous demander une chose?
N'irez-vous pas dire adieu à M. le gouverneur?» Il me faisoit cette
question, parce que depuis cinq ou six jours quatre gendarmes, que M. le
prince de Soubise avoit fait emprisonner pour quelques mauvais
déportements, ayant enfin obtenu leur élargissement, s'en étoient allés
sans faire aucune civilité à M. de Bezemaux, par ressentiment de ce que,
sur quelques paroles peu respectueuses, il les avoit fait renfermer dans
leur chambre; cette imprudente conduite, nonobstant le peu de cas que
M. de Bezemaux faisoit de pareilles gens, n'avoit pas laissé de lui
déplaire, par cette seule raison qu'une conduite indiscrète choque le
bon sens, comme un vilain objet choque la vue, et une puanteur l'odorat.
Ce fut donc là pourquoi on me faisoit la question dont je viens de
parler; à quoi je répondis que je n'étois nullement gendarme, et que
d'ailleurs j'avois toujours été si bien traité par les obligeants ordres
de M. le gouverneur, que je n'avois garde de manquer à lui en faire mes
très-humbles remercîments. Je fus donc mené à M. de Bezemaux[1643], et
dès qu'où m'eut ouvert la porte de sa chambre, il me fit l'honneur de
venir au-devant de moi, avec ces obligeantes paroles: «Monsieur, je sais
bien que c'est un bruit répandu dans la Bastille que j'ai toujours de la
joie quand il y entre un prisonnier, et du chagrin quand il en sort; je
ne discuterai point avec vous, monsieur, le vrai ou le faux de cet
indigne soupçon; mais je vous prie très-sincèrement de croire que j'ai
reçu avec un singulier plaisir la lettre dont le roi m'a honoré pour
l'ordre de vous faire sortir.» Le gouverneur accompagna ces paroles de
l'obligeante demande qu'il me fit, si j'étois content de toutes les
manières dont ses gens m'avoient traité depuis ma détention; à quoi
ayant répondu comme je le devois, il me pria d'en vouloir bien rendre
témoignage à M. le duc de Monlausier; puis me présentant la main: «Il
est fort tard, dit-il, et je ne juge pas à propos de vous laisser aller
seul à l'heure qu'il est. Qu'on mette les chevaux au carrosse, dit-il à
ses gens, et qu'on ramène monsieur chez lui.» Je descendis donc, après
une nouvelle présentation de mes respects, et trouvai le carrosse qui
m'attendoit avec deux flambeaux, que deux valets de pied portaient; mais
avant que d'y entrer, j'allai prendre mes hardes de nuit dans ma
chambre, etc.»