Saint-Évremond fut enveloppé dans la disgrâce de Fouquet[1637]. Voici
comment: il avait été désigné pour faire le voyage de Bretagne avec le
roi; avant de partir, il laissa à madame du Plessis-Bellière une
cassette où il y avait de l'argent, des billets et plusieurs lettres.
Après l'arrestation de Fouquet, on mit sous le scellé tous les papiers
et meubles de madame du Plessis-Bellière. On trouva chez elle la
cassette de Saint-Évremond, où se trouvait la _Lettre sur la paix des
Pyrénées_, dans laquelle Saint-Évremond critiquait très-vivement la
conduite du cardinal Mazarin. Elle fut dénoncée au roi, qui ordonna de
mettre Saint-Évremond à la Bastille. Prévenu par Gourville,
Saint-Évremond se retira d'abord en Normandie, d'où il parvint à passer
en Hollande et en Angleterre.
Saint-Évremond n'oublia pas ses relations avec Fouquet dans son
_Discours sur l'Amitié_[1638]; telle est du moins l'opinion de son
biographe des Maizeaux[1639]. Voici le passage dans lequel des Maizeaux
croit voir une allusion à Fouquet alors enfermé à Pignerol: «Comme je
n'ai aucun mérite éclatant à faire valoir, dit Saint-Évremond, je pense
qu'il me sera permis d'en dire un, qui ne fait pas la vanité ordinaire
des hommes: c'est de m'être attiré pleinement la confiance de mes amis;
et l'homme le plus secret que j'aie connu en ma vie[1640] n'a été plus
caché avec les autres que pour s'ouvrir davantage avec moi. Il ne m'a
rien celé tant que nous avons été ensemble, et peut-être qu'il eût bien
voulu me dire toutes choses lorsque nous avons été séparés. Le souvenir
d'une confidence si chère m'est bien doux: la pensée de l'état où il se
trouve m'est plus douloureuse[1641]. Je me suis accoutumé à mes
malheurs; je ne m'accoutumerai jamais aux siens; et puisque je ne puis
donner que de la douleur à son infortune, je ne passerai aucun jour sans
me plaindre.»