M. de Neuchèse, dont il a été souvent question dans l'histoire de
Fouquet, était commandeur de l'ordre de Malte. Il avait été nommé
vice-amiral et intendant général de la marine le 7 mai 1661, en
remplacement de Louis Foucault de Saint-Germain, maréchal de France,
décédé.
Après l'arrestation de Fouquet, le commandeur de Neuchèse fut accusé à
la cour, comme le prouvent plusieurs lettres autographes qui sont entre
les mains de M. Armand de Neuchèse et qui ont été communiquées par M.
Beauchet-Filleau, correspondant du ministère de l'instruction publique.
Voici d'abord une lettre de Colbert, datée de Fontainebleau, 17 octobre
1661:
«Monsieur, je me remets à ce que vous dira vostre secrétaire e à tout ce
que vous aurez pu apprendre par vos amis touchant l'estat de vos
affaires en ce pays-cy. Il est vray qu'elles ne sont pas en tel estat
que je pourrois le souhaiter; mais je ne les tiens pas si désespérées
que vous ne puissiez encore les raccommoder. Je suis de tout mon cœur,
monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
«COLBERT.»
Une seconde lettre, du 19 octobre 1661, sans signature, est aussi
relative aux accusations qui pesaient sur le commandeur de Neuchèse par
suite de ses relations avec Fouquet: «Vous saurez tout par le porteur et
la lettre de M. Matarel. On vous a servi ici de bonne manière, et en
vérité vous en aviez grand besoin. On n'a jamais vu une telle rage que
celle de M. Fouquet; car il a fait tout son possible pour perdre amis et
indifférents. Madame du Plessis est accusée d'avoir servi à ses
galanteries. Bref, c'est un abîme que tout ce qu'a fait cet homme-là;
songez à vous en allant presser incessamment votre armement, et à servir
nostre maistre en fesant parler, s'il y a lieu, de vous. Remerciez
Colbert; écrivez-lui et au Roy une lettre d'assurance de fidélité
dernière. Nous la donnerons, s'il y a lieu; le reste au porteur, estant
tout à vous sans réserve... De Fontainebleau, ce 19 octobre 1661.
«P. S. Assurément on fera le procès à M. Fouquet. Si vous aviez le
temps, on vous pourrait bien mander de venir ici dire votre
projet[1636]; mais n'y songez pas, si on ne vous l'ordonne.»
Le commandeur de Neuchèse ne partit pas immédiatement, comme le prouve
la lettre que lui écrivait le duc de Vendôme, le 31 octobre 1661:
«Monsieur, vous vous tenez fort caché sur tous les bruits qui ont couru
à la cour, et les démarches de vostre secrétaire sont cause que ces
bruits se confirment. Pour moi, comme vostre amy, lorsqu'on m'en parle,
je responds des épaules et je ne sçay que dire, puisque vous vous estes
caché de moi comme des autres. Vous estes bon et sage; mais la Toussaint
vous trouve encore non embarqué. Croyez que cela vous faict grand tort
et plus que je ne vous le sçaurois dire. Remédiez-y et promptement... Je
remets le surplus au sieur Matarel et suis votre bien humble serviteur.
«CÉSAR DE VENDOSME.»
Le commandeur de Neuchèse se justifia auprès du roi et de Colbert, ainsi
qu'il résulte de cette lettre que lui adressa le ministre, le 24 octobre
1661: «Je vous remercie très-humblement des mémoires que vous m'avez
envoyés; je ne manqueray pas de les présenter au Roy, qui asseurément y
aura beaucoup d'esgards pour le chois des officiers de la marine:
cependant je me resjouis, comme votre serviteur, que vous ayez fait une
déclaration ingénue à Sa Majesté sur le sujet dont je vous ai escrit;
et, au cas que vous n'y ayez rien omis, je ne vois point que vous
eussiez pu suivre une meilleure voie pour vous bien establir dans son
esprit, et lui inspirer une bonne opinion de vostre conduite, et de ce
qu'elle peut attendre de vous à l'avenir.»