Nous avons vu (p. 439) que la résistance d'Olivier d'Ormesson aux
volontés hautement manifestées de la cour entraîna sa disgrâce.
Cependant on ne trouve rien, dans son Journal, qui puisse justifier une
anecdote racontée par la Hode, dans son Histoire de Louis XIV[1619] et
répétée par M. de Sismondi, dans son Histoire des Français[1620].
D'après ces écrivains, Louis XIV aurait personnellement sollicité
Olivier d'Ormesson, pour ce qu'il appelait son affaire, et d'Ormesson
lui aurait répondu: «Sire, je ferai ce que mon honneur et ma conscience
me suggéreront.» Dans la suite, Olivier d'Ormesson, sollicitant pour son
fils le titre de maître des requêtes, le roi lui aurait dit: «Je ferai
ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront.» Rien n'est moins
vraisemblable que ce récit. Il n'était pas dans le caractère de Louis
XIV de descendre à des sollicitations personnelles, ni dans celui
d'Olivier d'Ormesson de répondre au roi avec une hauteur insolente.
Au lieu de ces anecdotes, le Journal d'Olivier d'Ormesson donne un récit
détaillé de la démarché qu'il lit près du roi quelques jours avant la
mort de son père, et lorsque déjà l'on désespérait de sa vie[1621]. «M.
Pelletier[1622] m'écrivit qu'il étoit bon d'aller voir le roi et M.
Colbert. A midi, je montai en carrosse pour aller voir M. Colbert; je ne
le trouvai pas, et l'on me dit qu'il dineroit au Louvre. Je fis écrire
mon nom. De là, je fus au Louvre. Étant monté par la petite montée, à
cause que la reine loge dans l'appartement du roi, je demeurai quelque
temps dans un petit cabinet par où le roi devoit passer sortant du
conseil. Mais ayant pensé que M. Colbert me verroit en sortant, je
descendis dans l'appartement de la reine mère[1623], où je reçus accueil
de tous ses officiers; et l'huissier ayant dit mon nom, madame de
Beauvais[1624] me vint quérir où j'étois pour me présenter à la
reine-mère. J'entrai dans la chambre, et lui fis une profonde révérence.
Elle me fit bon visage, me demanda des nouvelles de mon père, me dit
qu'elle se souvenoit toujours de Calais quand elle me voyoit; que j'y
servois fort bien[1625]; me parla du feu des halles, et enfin me
témoigna beaucoup de bonté.
«M. le Prince étoit au coin de la cheminée, qui me fit, des yeux, bien
de l'amitié, et enfin coula le long du paravent pour s'approcher de moi,
et me dit; «Je vous ai fait faire compliment de ma part, et je suis bien
aise de vous assurer moi-même de mes services et de l'estime que j'ai
pour vous.» Je lui répondis par une profonde révérence.
«Je sortis incontinent, crainte de perdre l'occasion de parler au roi.
Étant dans le cabinet, le roi vint; je me présentai à lui. Il me
demanda: «Comment se porte votre père?» Je lui dis qu'il n'avoit point
de mauvais accident; mais son grand âge et son mal nous donnoient bien
de la crainte. Il me demanda encore, marchant toujours, s'il avoit de la
fièvre. Lui ayant dit qu'il en avoit peu, voyant que je suivois, il
s'arrêta sur la porte de la chambre de la reine mère; je lui dis que mon
père m'avoit commandé d'avoir l'honneur de remercier Sa Majesté de la
bonté avec laquelle il avoit reçu la très-humble prière qui lui avoit
été faite par M. l'évêque d'Agen[1626] de me conserver la grâce qui lui
avoit été accordée, et dont il avoit trouvé bon qu'il le remerciât; que
je suppliois en mon particulier Sa Majesté de me continuer l'honneur de
ses bonnes grâces. Le roi me répliqua: Quand vous les mériterez, je vous
les accorderai volontiers.» Et aussitôt il entra dans la chambre, et moi
je me retirai. La sécheresse de cette réponse laissait peu d'espoir à
Olivier d'Ormesson, et en effet la place de son père fut donnée à
Poncet[1627], un des juges de Fouquet. Il sollicita, avec aussi peu de
succès, comme le prouve son _Journal_, plusieurs autres places qui
devinrent vacantes au conseil d'État. Jamais Louis XIV ne lui pardonna
l'indépendance dont il avait fait preuve comme rapporteur du procès de
Fouquet.
X
LA CHAMBRE DE JUSTICE CONTINUE LE PROCÈS DES FINANCIERS APRÈS LA
CONDAMNATION DE FOUQUET.
La Chambre de justice ne cessa pas aussitôt après la condamnation de
Fouquet. Les financiers qui avaient été enveloppés dans ce procès furent
condamnés à payer des taxes considérables. Olivier d'Ormesson retrace,
dans son _Journal_, les dernières séances et les résultats de cette
Chambre. «Le dimanche, 18 octobre 1665[1628], M. le Pelletier m'envoya
quérir pour aller souper chez M. Boucherat avec M. Brillac. Là j'appris
que le traité des taxes de la Chambre de justice avoit été signé, devant
le roi, à cent dix millions, savoir, deux millions en argent comptant,
vingt millions en argent payables en cinq ans, trente-huit millions en
billets, et cinquante millions en rentes, droits et autres bons effets;
qu'il n'y avoit d'exceptés de ce traité que Marchand, les deux Monnerot
et le duché de Penthièvre; que la difficulté étoit quelle compagnie on
formerait pour juger tous les incidents et faire vendre les immeubles.
L'on dit que l'affaire de M. de Guénégaud s'accommoderait: 1° il n'étoit
point excepté du traité; 2° madame de Sully[1629] avoit envoyé dire chez
le maréchal d'Albret[1630] que, dans trois jours, l'on verroit combien
la famille de Guénégaud avoit obligation à M. le chancelier; 3° le roi
avoit écouté sur cela assez favorablement MM. d'Albret et Duplessis, et
dit que l'on dit, de sa part, à Colbert, de lui en parler; 4° la mort de
M. Hérault[1631], qui rompoit les mesures; 5° le retardement affecté
depuis cinq ou six jours.
«Le mercredi, 18 novembre[1632], j'appris que M. le chancelier avoit, le
lundi, parlé à madame de Guénégaud, et lui avoit dit, par ordre du roi,
qu'il falloit que M. de Guénégaud optât, ou de prendre abolition et
reconnoître avoir commis les faussetés dont il étoit accusé, et dire le
fait comme il s'étoit passé, ou que le roi le feroit juger par de
nouveaux commissaires, et qu'elle avoit répondu qu'avant de parler il
étoit nécessaire qu'elle en pût communiquer avec M. de Guénégaud et avec
son conseil. Je sus aussi que, le mardi, après midi, la question de
l'hypothèque des taxes avoit été jugée devant le roi; que MM. de Sève,
d'Aligre et de Villeroy avoient été d'avis que le roi ne pouvait avoir
privilège pour le payement des taxes au préjudice de créanciers
antérieurs; que c'était une maxime nouvelle qui ne pouvoit être établie
que par une déclaration qui ne pouvoit avoir son effet que pour
l'avenir, et non pour le passé; que M. Colbert, après avoir reconnu que
c'étoit une maxime nouvelle, avoit conclu qu'elle étoit nécessaire pour
le payement des taxes, et qu'autrement le traité de cent dix millions
seroit inutile; que M. le chancelier avoit été de cet avis, et que le
roi avoit suivi l'avis de M. le chancelier. C'est une résolution qui
étonne tout le monde; elle ruine tous les créanciers des financiers;
elle ruine tout le commerce d'argent avec les gens d'affaires; elle
ruine le roi, parce que les financiers, n'ayant plus de crédit, ne
pourront plus faire aucune avance au roi, et il est certain qu'après que
ces taxes-ci seront payées, il faudra abolir cette maxime et rétablir la
contraire. L'on signifie tous les jours des taxes qui sont si
extraordinairement grosses qu'elles emportent au moins tous les biens
des taxés, et il paroît impossible qu'elles puissent être acquittées.
C'est une plainte générale contre la rigueur de ces taxes.
«Le jeudi, 17 décembre[1633], je fus au Petit-Arsenal, où la Chambre de
justice s'assembla chez M. Clapisson, à cause que M. le cardinal des
Ursins étoit logé dans le Grand-Arsenal, dans l'appartement du
grand-maître[1634]. M. le chancelier étant arrivé, l'on discourut de la
forme de vérification des abolitions. M. le chancelier demanda à M.
Chamillart, qu'on fit entrer pour y être présent, comme il devoit en
user, disant qu'il falloit faire deux séances, et ordonner que le
procureur général donnerait ses moyens d'obreption et subreption. M. de
Brillac dit qu'il y auroit inconvénient, forma des difficultés,
prétendant qu'il serait mieux de finir aujourd'hui, et il me semble
qu'il ne disoit pas cela à propos; car leurs règles étoient prises, et
il n'étoit pas capable de les faire changer. Enfin M. de Guénégaud, vêtu
de noir, s'étant avancé au-devant du barreau, M. le chancelier lui a
fait lever la main et prêter le serment de dire la vérité. Ensuite le
greffier lui ayant dit de se mettre à genoux, il s'y est mis un genou à
terre seulement. M. le chancelier ayant dit qu'il falloit y mettre les
deux genoux, il les y a mis; et puis M. le chancelier lui a demandé s'il
avoit obtenu des lettres d'abolition, il a dit que oui; si elles
contenoient la vérité, a dit que oui; s'il vouloit s'en servir, a dit
que oui. J'oubliois qu'avant de faire entrer M. de Guénégaud, M. Poncet
a lu la requête de M. de Guénégaud, disant que, dans le procès criminel
intenté contre lui, il avoit obtenu lettres d'abolition, et qu'il en
demandoit l'entérinement; que sur cette requête, ayant été ordonné le
_soit monstré_[1635], le procureur général avoit donné ses conclusions;
que ledit sieur de Guénégaud, mandé en la Chambre et ouï, il ferait ce
que de raison. Sur quoi il avoit été mandé, et, après avoir répondu ce
que dessus, M. le chancelier a ordonné la lecture des lettres; ce que
Foucault a fait. Elles contiennent la confession de tous les chefs
d'accusation. A la fin, il y a: «Sa Majesté se réservant de le taxer à
telle somme qu'elle avisera.» La lecture achevée, M. de Guénégaud
toujours à genoux, et lui retiré, le procureur général a requis de
bouche la communication desdites lettres pour y donner ses moyens
d'obreption et de subreption. M. le chancelier ayant demandé les avis,
les conclusions ont été suivies. Après, on s'est levé et retiré.
«Le vendredi, 18 décembre, le matin, à la Chambre de justice, chez M.
Clapisson, M. le chancelier venu, M. Poncet a lu la requête de M. de
Guénégaud, les lettres d'abolition avec les conclusions du procureur
général, qui ne les empêchoit être entérinées, à la charge que Sa
Majesté ferait telle taxe qu'elle aviserait, et de dix mille livres
d'aumône. M. Poncet a dit que le procès de M. de Guénégaud avoit été
instruit, rapporté, vu, et que les juges devoient juger selon la rigueur
des ordonnances et des lois, et ne pouvoient pas s'en départir; mais que
les rois pouvoient les combattre par la clémence; qu'il se souvenoit
d'un beau mot d'un grand chancelier d'un grand roi d'Italie, Théodoric,
Cassiodore: _Felix querela, cum justitia pietate vincitur;_ que le roi
avoit fait grâce à M. de Guénégaud par ses lettres d'abolition, et qu'il
étoit d'avis de les entériner, à la charge de la taxe et de l'aumône de
dix mille livres; Tous ont été du même avis, sans parler, sinon M.
Brillac, qui a dit que l'on ne condamnoit point un accusé à une aumône
sans l'interroger, et qu'il étoit mieux de ne pas parler de la taxe, le
roi la pouvant faire, et même étant juste qu'il la fit. M. le chancelier
a dit que c'étoit M. de Guénégaud qui avoit lui-même dressé ses lettres
et les avoit présentées avec cette clause, et ainsi qu'il n'y avoit rien
à dire. Après, il a dit que les comédies finissoient par des mariages,
et la Chambre de justice par la clémence; qu'elle ne s'assembleroit plus
là. On s'est ensuite retiré.»