PROJET TROUVÉ A SAINT-MANDÉ.

Un manuscrit de la Bibliothèque impériale (des 500 de Colbert, nº 235 C,

fº 86 et suivants), contient le texte du projet trouvé à Saint-Mandé. Il

est précédé des lignes suivantes extraites du procès-verbal des

commissaires de la chambre de justice, chargés d'interroger

Fouquet[644]: «Nous avons représenté au respondant six demy-feuilles de

papier pliées par la moitié avec un quart de feuillet, le tout escrit

entièrement de toutes parts avec diverses ratures au-dessus

corrigées[645], duquel escrit ensuit la copie figurée.» Suit la copie,

qui n'est pas un _fac-simile_, mais qui reproduit les corrections.

_Copie figurée de l'escrit trouvé dans le cabinet appelé secret de la

maison de monsieur Foucquet, à Saint-Mandé_.

L'esprit de S. E. susceptible naturellement de toute mauvaise impression

contre qui que ce soit, et particulièrement contre ceux qui sont en un

poste considérable et en quelque estime dans le monde, son naturel

deffiant et jaloux, les dissentions et inimitiez qu'il a semées avec un

soin et un artifice incroiable dans l'esprit de tous ceux qui ont

quelque part dans les affaires de l'Estat, et le peu de reconnoissance

qu'il a des services receus quand il ne croit plus avoir besoin de ceux

qui les lui ont rendus, donnant lieu à chacun de l'appréhender, à quoy

ont donné plus de lieu en mon particulier, et le plaisir qu'il témoigne

trop souvent et trop ouvertement prendre à escouter ceux qui luy ont

parlé contre moy, auxquels il donne tout accez et toute créance, sans

considérer la qualité des gens, l'intérest qui les pousse et le tort

qu'il se fait à luy-mesme, de décréditer un surintendant qui a tousjours

une infinité d'ennemis que luy attire inévitablement un employ, lequel

ne conciste qu'à prendre le bien des particuliers pour le service du

Roy, outre la haine et l'envye qui suivent ordinairement les finances.

D'ailleurs les commissions qu'il a données à mon frère[646] contre M. le

Prince et les siens, contre le cardinal de Retz et tous ceux que S. E. a

voulu persécuter, ne pouvant qu'il ne nous ait attiré un nombre

d'ennemis considérables qui[647] attendent l'occasion de nous perdre, et

travaillent sans discontinuation près de S. E. mesme, connoissant son

foible à luy mettre dans l'esprit des deffiances et soubçons mal fondez.

Ces choses, dis-je, et les connoissances particulières qu'il a données à

un grand nombre de personnes de sa mauvaise volonté, m'en faisant

craindre avec raison les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur

le roy et la reyne luy rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre;

et considérant que la timidité naturelle qui prédomine en luy ne luy

permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner simplement, ce qu'il

auroit exécuté desjà s'il n'avoit pas esté retenu par l'appréhention de

quelque vigueur en mon frère l'abbé[648] et en moy, un bon nombre d'amis

que l'on a servis en toutes occasions, quelque intelligence que

l'experience m'a donnée dans les affaires, une charge considérable dans

le parlement, des places fortes, occupés par nous ou nos proches[649],

et des alliances assez advantageuses, outre la dignité de mes deux

frères dans l'Église. Ces considérations qui paraissent fortes d'un

costé à me retenir dans le poste où je suis, d'un autre ne peuvent

permettre que j'en sorte sans que l'on tente tout d'un coup de nous

accabler et de nous perdre: pour ce que, par la connoissance que j'ay de

ses pensées et dont je l'ay ouï parler en d'autres occasions, il ne se

résoudra jamais de nous pousser s'il peut croire que nous en

reviendrons, et qu'il pourroit estre exposé au ressentiment de gens

qu'il estime hardis et courageux.

Il faut donc craindre tout et le prévoir, afin que si je me trouvois

hors de la liberté de m'en pouvoir explicquer, lors on eust recours à ce

papier pour y chercher les remèdes qu'on ne pourrait trouver ailleurs,

et que ceux de mes amis qui auront esté advertis d'y avoir recours

sçachent qui sont ceux ausquels ils peuvent prendre confiance.

Premièrement, si j'estois mis en prison et que mon frère l'abbé n'y fust

pas, il faudrait suivre son advis et le laisser faire, s'il estoit en

estat d'agir et qu'il conservast pour moy l'amitié qu'il est obligé

[d'avoir], et dont je ne puis douter[650]. Si nous estions tous deux

prisonniers, et que l'on eust la liberté de nous parler, nous donnerons

encore les ordres de là[651], tels qu'il les faudroit suivre, et ainsi

cette instruction demeurerait inutile, et ne pourroit servir qu'en cas

que je fusse resserré, et ne peusse avoir commerce avec mes véritables

amis.

La première chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mère, ma

femme, ceux de mes frères qui seraient en liberté, le marquis de Charost

et mes autres parens proches, fissent par prières et sollicitations tout

ce qu'ils pourraient, premièrement pour me faire avoir un valet avec

moy, et ce valet, s'ils en avoient le choix, serait Vatel; si on ne

pouvoit l'obtenir, on tenterait pour Longchamps, sinon pour Courtois ou

la Vallée[652].

Quelques jours après l'avoir obtenu, ou feroit instances pour mon

cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, et que l'un ne

doit pas refuser cette satisfaction à moins d'avoir quelque mauvais

dessein.

Ensuite on demanderait des livres, permission de me parler de mes

affaires domestiques qui dépérissent, ce dont j'ai seul connoissance. On

tascheroit de m'envoyer Bruant[653]. Peu de temps après on dirait que je

suis malade, et on tascheroit d'obtenir que Pecquet[654], mon médecin

ordinaire, vinst demeurer avec moi et s'enfermer dans la prison.

On ferait tous les efforts d'avoir commerce par le moyen des autres

prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les gardes; ce

qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et d'application.

Il faudrait laisser passer deux ou trois mois dans ces premières

poursuites, sans qu'il parût autre chose que des sollicitations de

parents proches, et sans qu'aucun autre de nos amis fist paroistre de

mécontentement qui pust avoir des suites, si on se contentait de nous

tenir resserrés, sans faire autre persécution.

Mais néantmoins cependant il faudrait voir tous ceux que l'alliance,

l'amitié et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intérests, pour

s'en assurer et les engager de plus en plus à savoir d'eux jusqu'où ils

voudroient aller.

Madame du Plessis-Bellière, à qui je me fie de tout, et pour qui je n'ai

jamais eu aucun secret ni aucune réserve, seroit celle qu'il faudroit

consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres si elle estoit en

liberté, et mesme la prier de se mettre en lieu seur.

Elle connoist mes véritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui

auraient honte de manquer aux choses qui seraient proposées pour moi de

sa part.

Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust passé environ ce

temps de trois mois à obtenir de petits soulagements dans ma prison, le

premier pas seroit de faire que M. le comte de Charost allast à Calais;

qu'il mist sa garnison en bon estat; qu'il fist travailler à réparer sa

place et s'y tinst sans en partir pour quoi que ce fust. Si le marquis

de Charost n'estoit point en quartier de sa charge de capitaine des

gardes, il se retireroit aussi à Calais avec M. son père et y mènerait

ma fille, laquelle il faudrait que madame du Plessis fist souvenir, en

cette occasion, de toutes les obligations qu'elle m'a, de l'honneur

qu'elle peut acquérir en tenant par ses caresses, par ses prières et sa

conduite son beau-père et son mari dans mes intérests, sans qu'il

entrast en aucun tempérament là-dessus.

Si M. de Bar, qui est homme de grand mérite, qui a beaucoup d'honneur et

de fidélité, qui a eu la mesme protection autrefois que nous et qui m'a

donné des paroles formelles de son amitié, vouloit aussi se tenir dans

la citadelle d'Amiens, et y mettre un peu de monde extraordinaire et de

munitions, sans rien faire néantmoins que de confirmer M. le comte de

Charost et s'assurer encore de ses amis et du crédit qu'il m'a dit avoir

sur M. de Bellebrune, gouverneur de Hesdin[655], et sur M. de Mondejeu,

gouverneur d'Arras. (La phrase est ainsi coupée dans le manuscrit.)

Je ne doute point que madame du Plessis-Bellière n'obtinst de M. de Bar

tout ce que dessus, et à plus forte raison de M. le marquis de Créquy,

que je souhaiterois faire le mesme personnage et se tenir dans sa place.

Je suis assuré que M. le marquis de Feuquières feroit le mesme au

moindre mot qu'on luy en dirait.

M. le marquis de Créquy pourroit faire souvenir M. Fabert des paroles

formelles qu'il m'a données et à luy par escrist d'estre dans mes

intérests, et la marque qu'il faudroit luy en demander, s'il persistoit

en cette volonté, serait que luy et M. de Fabert escrivissent à Son

Éminence en ma faveur fort pressamment pour obtenir ma liberté; qu'il

promist d'estre ma caution de ne rien entreprendre, et s'il ne pouvoit

rien obtenir, qu'il insinuast que tous les gouverneurs ci-dessus nommés

donneroient aussi leur parole pour moy. Et en cas que M. de Fabert ne

voulust pas pousser l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de

Créquy pourroit agir et faire des efforts en son nom et [au nom] de tous

lesdits gouverneurs par lettres, et se tenant dans leurs places.

Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une première tentative.

Je n'ay point dit cy-dessus la première chose de toutes par où il

faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer au

moment de nostre détention les gentilshommes de nos amis et qui sont

assurez, comme du Fresne, La Garde, Devaux, Bellegarde et ceux dont ils

voudroient respondre, pour se jetter sans esclat dans Ham[656].

M. le chevalier de Maupeou pourroit donner des sergens assurez et y

faire filer quelques soldats tant de sa compagnie que de celles du ses

amis[657].

Et comme il y a grande apparence que le premier effort seroit contre

Ham[658], que l'on tascheroit de surprendre, et que M. le marquis

d'Hocquincourt même, qui est voisin, pourroit observer ce qui s'y passe

pour en donner avisa la cour, il faudrait dès les premiers moments que

M. le marquis de Créquy envoyast des hommes le plus qu'il pourroit, sans

faire néantmoius rien mal à propos[659].

Que Devaux y mist des cavaliers, et en un mot que la place fust munie de

tout[660].

Il faudroit pour cet effet envoyer un homme en diligence à Concarnau

trouver Deslandes, dont je comtois le cÅ“ur, l'expérience et la fidélité,

pour luy donner advis de mon emprisonnement et ordre de ne rien faire

d'esclat en sa province; ne point parler et se tenir en repos, crainte

que d'en user autrement ne donnast occasion de nous faire nostre procès

et nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot, fortifier sa place

d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer les vaisseaux qu'il

aurait à la mer, et tenir toutes les affaires en bon estat, acheter des

chevaux et autres choses, pour s'en servir quand il serait temps.

Il faudrait aussi dépescher un courrier à madame la marquise d'Asserac,

et la prier de donner les ordres à l'Isle-Dieu qu'elle jugeroit à propos

pour exécuter ce qu'elle manderait de Paris où elle viendrait conférer

avec madame du Plessis.

Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux à

l'Isle-Dieu[661], pour porter des hommes et des munitions où il seroit

besoin, à Concarnau ou à Tombelaines[662], et faire les choses qui lui

seroient dites et qu'elle pourroit mieux exécuter que d'autres, pour ce

qu'elle a du cœur, de l'affection, du pouvoir, et que l'on s'y doibt

entièrement fier, et qu'elle ne seroit pas suspecte. C'est pourquoy il

faudroit qu'elle observast une grande modération dans ses paroles.

Il seroit important que du Fresne fust adverty de se tenir à

Tombelaine[663], y mettre le nombre d'hommes, d'armes, et de munitions

et vivres nécessaires, et le plus important est d'y faire des fours et

y mettre de la farine, afin de n'avoir pas besoin d'aller ailleurs

chercher des vivres, ledit lieu de Tombelaine pouvant estre de grande

utilité comme il sera dit cy-après.

Si madame du Plessis se trouvoit obligée de sortir de Paris, il

faudroit, après avoir donné ordre à son mesnage qu'elle allast dans

l'abbaye du Pont-aux-Dames s'enfermer quelque temps[664] pour y conférer

et donner les ordres aux gens dont on se voudroit servir.

Prendre garde surtout à ne point escrire aucune chose importante par la

poste, mais envoyer partout des hommes exprès, soit cavaliers, ou gens

de pied, ou religieux.

Le Père des Champs-Neufs n'a pas tout le secret et toute la discrétion

nécessaire[665]; mais je suis tout à fait certain de son affection, et

il pourroit estre employé à quelque chose de ce commerce de lettres par

des jésuites de maison en maison.

Ceux du conseil desquels il se faudroit servir sur tous les autres, ce

seroient M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville, lesquels

assurément m'ayant beaucoup d'obligation[666], et ayant esprouvé leur

conduite et leur fidélité en diverses rencontres, et leur ayant confié

le secret de toutes mes affaires, ils sont plus capables d'agir que

d'autres, et de s'assurer des amis qu'ils connoissent obligés à ne me

pas abandonner.

J'ay beaucoup de confiance en l'affection de M. le duc de la

Rochefoucauld et en sa capacité; il m'a donné des paroles si précises

d'estre dans mes intérests en bonne ou mauvaise fortune, envers et

contre tous, que comme il est homme d'honneur et reconnoissant la

manière dont j'ay vescu avec luy et des services que j'ay eu l'intention

de luy rendre, je suis persuadé que lui et M. de Marsillac ne me

manqueroient pas à jamais.

Je dis la mesme chose de M. le duc de Bournonville, lequel asseurément

seroit capable de bien agir en diverses rencontres, et je ne doute pas

qu'il ne portast avec chaleur toutes les paroles que l'on voudroit au

roy, à la reyne et à M. le cardinal, pour obtenir ma liberté et

représenter les soins que j'ay pris de contenir dans le devoir un grand

nombre d'amis que j'ay, qui peut-estre se seroient eschappés.

M. le duc de Bournonville pourroit encore agir sous main au parlement

près de ses amis pour me les conserver et empescher qu'il ne se fist

rien à mon préjudice.

On peut confier à M. de Bournonville toutes choses sur sa parole.

Je ne serois pas d'advis néantmoins que le parlement s'assemblast pour

me redemander avec trop de chaleur, mais tout au plus une fois ou deux

par bienséance, pour dire qu'il en faut supplier le roy, et il seroit

très-important que de cela mes amis en fussent advertis au plus tost,

particulièrement M. de Harlay, que j'estime un des plus fidèles et des

meilleurs amis que j'aye, et MM. de Maupeou, Miron et Jannart, de

crainte que l'on ne prist le parti de dire que le roy veut me faire mon

procès et que cela ne mist l'affaire en pires termes.

Pour les affaires qui pourroient survenir de cette nature, lesdits

sieurs de Harlay, de Maupeou, Miron, Jannart et M. Chanut devroient

estre consultez, estant très-capables et fidèles.

Il faudroit que quelqu'un prist grand soin de bien eschauffer ledit

sieur Jannart, mon substitut, le picquant d'honneur et de

reconnoissance, pour ce que c'est un des plus agissans et des plus

capables hommes que je connoisse en affaires du palais.

Une chose importante est d'advertir mes amis qui commandent à Ham[667],

à Concarnau, à Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis doivent

estre exécutés comme les miens.

M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une chambre au

logis où sera ma femme pour lui donner conseil en toute sa conduite et

qu'elle y prenne créance entière et ne fasse rien sans son advis.

Une des choses les plus nécessaires à observer est que M. Langlade et M.

de Gourville sortent de Paris, se mettent en sûreté, fassent sçavoir de

leurs nouvelles à madame du Plessis, au marquis de Créquy, à M. de

Brancas et autres, et qu'ils laissent à Paris quelque homme de leur

connoissance capable d'exécuter quelque entreprise considérable, s'il en

estoit besoin[668].

Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandeur de

Neuf-Chaise[669] me doibt le rétablissement de sa fortune; que sa charge

de vice-admiral a esté payée des deniers que je luy ay donnés par les

mains de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donné des paroles

plus formelles que luy d'estre dans mes intérests en tout temps, sans

distinction et sans réserve envers et contre tous.

Qu'il est important que quelques-uns d'entre eux luy parlent et voient

la situation de son esprit, non pas qu'il fust à propos qu'il se

déclarast pour moy; car de ce moment il seroit tout à fait incapable de

me servir; mais comme les principaux establissements sur lesquels je me

fonde sont maritimes, comme Belle-Isle, Concarnau, le Havre et Calais,

il est bien asseuré que le commandement des vaisseaux tombant entre ses

mains, il pourroit nous servir bien utilement en ne faisant rien, et

lorsqu'il seroit en mer trouvant des difficultez qui ne manquent jamais

quand on veut.

Il faudroit que M. de Guinant, lequel a beaucoup de connoissance de la

mer et auquel je me fie, contribuast à munir toutes nos places des

choses nécessaires et des hommes qui seroient levez par les ordres de

Gourville, ou des gens cy-dessus nommez, et c'est pourquoi il seroit

important qu'il fust adverty de se rendre à Belle-Isle[670].

Comme l'argent seroit nécessaire pour toutes ces dépenses, je laisseray

ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant qu'il en aura sur

les ordres de madame du Plessis, de M. de Brancas, de M. d'Agde[671], ou

de M. de Gourville; mais il le faut mesnager, et que mes amis en

empruntent partout pour n'en pas manquer.

M. d'Andilly est de mes amis et on pourroit sçavoir de luy en quoy il

peut servir; en tout tas, il eschauffera M. de Feuquières, qui sans

doute agira bien.

M. d'Agde[672] par sous main-conduira de grandes négociations, et dans

le parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis

asseurés dans les autres parlements, où on ne manque jamais de matière,

à l'occasion des levées (impôts), de donner des arrests et troubler les

receptes; ce qui fait que l'on n'est pas sy hardy dans ces temps-là à

pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant d'affaires à la fois.

Le clergé peut encore par son moyen, et de M. de Narbonne[673], fournir

des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en

demandant les estats généraux avec la noblesse, ou des conciles

nationaux, qu'ils pourroient convoquer d'eux-mesmes en lieux esloignez

des troupes et y proposer mille matières délicates.

M. de la Salle, qui doibt avoir connoissance de tous les secours qu'on

peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et Estats, y peut

aussy estre employé et donner des assistances à nos places.

Voilà l'estat où il faudroit mettre les choses, sans faire d'autres pas,

si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si on passoit outre et

que l'on voulust faire mon procez, il faudroit faire d'autres pas. Et

après que tous les gouverneurs auroient escrit à S. Ém. pour demander ma

liberté, avec termes pressans comme mes amis, s'ils n'obtenoient

promptement l'effet de leur demande et que l'on continuast à faire la

moindre procédure, il faudroit en ce cas monstrer leur bonne volonté, et

commencer tout d'un coup, sous divers prétextes de ce qui leur seroit

deub, à arrester tous les deniers des receptes, non-seulement de leurs

places, mais des lieux où leurs garnisons pourroiont courre, faire faire

nouveau serment à tous leurs officiers et soldats, mettre dehors tous

les habitants ou soldats suspects peu à peu, et publier un manifeste

contre l'oppression et la violence du gouvernement.

C'est en ce cas où Guinant pourroit avec ses cinq[674] vaisseaux,

s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes qu'il pourroit,

matelots et soldats, principalement estrangers, prendre tous les

vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivière du Havre à Rouen, et par

toute la coste, et mettre les uns pour bruslosts et des autres en faire

des vaisseaux de guerre, en sorte qu'il auroit une petite armée assez

considérable retraite en de bons ports, et y mèneroit toutes les

marchandises dont un pourroit faire argent, dont il faudroit que les

gouverneurs fussent advertis pour avoir créance en luy et luy donner

retraite et assistance.

Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant à tous

les mal-contens par d'autres intérests, que l'on ne fist une affaire

assez forte pour tenir les choses longtemps en balance et en venir à une

bonne composition, d'autant plus qu'on ne demanderoit que la liberté

d'un homme qui donneroit des cautions de ne faire aucun mal.

Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent, ma

vaisselle et les meubles plus considérables de mes maisons de Paris, de

Saint-Mandé, de chez M. Bruant, et les mettre dès le premier jour à

couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses[675], et s'asseurer

d'un procureur au parlement fidèle et zélé, qui pourroit être donné par

M. de Maupeou, le président de la première[676].

Je crois que M. le chevalier de Maupeou occuperoit dans ce temps-là

quelque poste advantageux et agiroit comme on voudroit; mais un tout cas

il pourroit choisir à se retirer dans une des places susdites avec ses

amis.

Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enleve des

plus considérables hommes du conseil, au mesme moment de la rupture,

comme M. le Tellier ou quelques autres de nos ennemis plus

considérables, et bien faire sa partie pour la retraite; ce qui n'est

pas impossible.

Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup considérable

et quelqu'un de teste à les conduire, si les choses venoient à

l'extrémité et que le procès fust bien advancé, ce seroit un coup

embarrassant de prendre de force le rapporteur et les papiers; ce que M.

Jannart ou autre de cette qualité pourroit bien indiquer, par le moyen

de petits greffiers que l'on peut gaigner, et c'est une chose qui a peu

estre pratiquée au procès de M. de Chenailles le plus aisément du monde,

où, si les minutes eussent esté prises, il n'y avoit plus de preuves de

rien.

M. Pellisson est un homme d'esprit et du fidélité auquel ou pourroit

prendre créance et qui pourroit servir utilement à composer les

manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin, et porter des

paroles secrètes des uns aux autres.

Pour cet effet encore, mettre des imprimeurs en lieu seur; il y en aura

un à Belle-Isle.

M. le premier président de Lamoignon, qui m'a l'obligation tout entière

du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu, quelque

mérite qu'il ait, si je ne luy en avois donné le dessein, si je ne

l'avois cultivé et pris la conduite de tout, avec des soins et

applications incroyables, m'a donné tant de paroles de reconnoissance et

de mérite, répétées si souvent à M. Chanut, à M. de Langlade et à madame

du Plessis-Guenegaud et autres, que je ne puis douter qu'il ne fist les

derniers efforts pour moy; ce qu'il peut faire en plusieurs façons, en

demandant luy-mesme personnellement ma liberté, en se rendant caution,

en faisant connoistre qu'il ne cessera point d'en parler tous les jours

qu'il ne l'ayt obtenu; que c'est son affaire; qu'il quitteroit plustost

sa charge que se départir de cette sollicitation, et faisant avec amitié

et avec courage tout ce qu'il faut. Il est asseuré qu'il n'y a rien de

si facile à luy que d'en venir à bout, pourveu qu'il ne se rebute pas,

et que l'on puisse estre persuadé qu'il aura le dernier mescontentement

si on le refuse, qu'il parle tous les jours sans relasche, et qu'il

agisse comme je ferois pour un de mes amis en pareille occasion et dans

une place aussi importante et aussi asseurée.

M. Amproux, frère de M. Delorme et conseiller au parlement, est de mes

amis; il m'a quelque obligation. Je ne doute point, estant homme

d'honneur, qu'il ne me serve avec affection et fidélité aux occasions;

on s'y peut fier.

Son usage est et (_sic_) au parlement[677] pour toutes choses, soit en

attaquant ou en deffendant; mesme on le peut consulter sur ce qu'il

estimera qui pourroit estre fait.

Il peut encore servir en Bretagne, où il a des amis et des habitudes,

soit pour la conservation de ce qui m'y appartient, ou pour avoir des

nouvelles.

Il peut encore sçavoir ce qui se passe et agir avec les gens de la

religion[678], et voir dans la maison d'Estrée ce que l'un y machine,

ayant de grandes habitudes auprès de M. l'évesque de Laon.

Madame la première présidente de la chambre des comptes de Bretagne, qui

est sÅ“ur de madame du Plessis-Bellière et demeure à Rennes, a des

parents et amis au parlement de Bretagne. Je l'ay servie en quelque

occasion, et tant à cause de sa sÅ“ur que de mon chef je puis m'asseurer

qu'elle agira avec fidélité et affection en ce pays-là. On peut s'y

confier pour ce qui regarderoit la Bretagne, où mes establissements me

donnent des affaires; et il ne faut pas manquer d'escrire à tous mes

amis de ces quartiers-là de se réunir, et veiller qu'il ne se passe rien

contre mes intérests pendant mon malheur.

M. de Cargret (de Kergroet), maistre des requestes, est homme de

condition qui m'a promis et donné parole plusieurs fois de me servir

envers et contre tous. Il peut estre d'un grand usage, et pour ladite

province de Bretagne où il a des amis et des parens dont il m'a

respondu, et dans le conseil, les jours que l'on apprendra qu'il s'y

doibt passer quelque chose, et dans le parlement où il peut entrer quand

on voudra, et parmy les maistres des requestes, si quelque occasion

venoit à les esmouvoir. M. de Harlay peut le faire agir.

M. Foucquet, conseiller en Bretagne, est celuy de mes parents de cette

province auquel j'ay eu plus de confiance, qui a eu la conduite de

toutes mes affaires domestiques en ce pays, qui connoist mes amis et mes

parens, et auquel on peut prendre créance pour ce qui seroit à faire de

ce costé-là; mesme sçait l'argent à peu près qu'on y peut trouver.»

* * * * *

A la suite de la transcription du projet, on lit[679]:

«Et aurions interpellé le respondant de déclarer si lesdictes six

dernières feuilles et demie sont escrites entièrement de sa main, mesme

les ratures et corrections estant en icelles; à quoy le respondant,

après avoir veu, leu et teneu à loisir chacune des dictes six feuilles

et demie et tout autant que bon luy a semblé, a dit et déclaré que

l'escriture estant en icelles, mesme les ratures et corrections estant

pareillement sur icelles, estre entièrement de sa main et les avoir

escrites de l'escriture dont il se sert ordinairement.»

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 120 / 211 题