CHAPITRE IX

--JUILLET-SEPTEMBRE 1652--

Le duc d'Orléans est déclaré lieutenant général du royaume et le

prince de Condé généralissime des armées (20 juillet).--Conseil

établi par les princes; disputes de préséance; duel de Nemours et

de Beaufort (30 juillet); querelle de Condé et du comte de Rieux

(31 juillet).--Désordres commis par les troupes des

princes.--Mécontentement de la bourgeoisie parisienne; assemblées

aux halles et au cimetière des Innocents (20 août).--Mazarin

s'éloigne pour quelque temps; sa correspondance avec les deux

Fouquet.--Chavigny négocie avec la cour au nom des

princes.--Inquiétude que le cardinal de Retz inspire à

Mazarin.--Retz se rend à la cour (9 septembre), et veut traiter

avec la reine au nom du duc d'Orléans.--Il n'y réussit pas.--L'abbé

Fouquet excite la bourgeoisie parisienne et négocie avec

Chavigny.--Assemblée des bourgeois au Palais-Royal (24 septembre);

ils se déclarent antifrondeurs.--Conférence de l'abbé Fouquet avec

Goulas (26 septembre).--Il part pour la cour.--On intercepte une

lettre de l'abbé Fouquet adressée au secrétaire d'État le Tellier.

En présence des ordres précis et de l'attitude décidée de la cour, les

princes n'avaient plus qu'à déposer les armes ou à déclarer ouvertement

la guerre au roi. Ils n'hésitèrent pas à prendre ce dernier parti. Le

parlement et la bourgeoisie, terrifiés par les dernières violences, les

suivirent pendant quelque temps et parurent adhérer à toutes leurs

résolutions. Dès le 20 juillet, le duc d'Orléans fut proclamé lieutenant

général du royaume par arrêt du parlement[281]; le prince de Condé fut

en même temps nommé généralissime des armées. «Ceux qui ne furent pas de

l'avis de l'arrêt, ajoute Omer-Talon, reconnurent, en sortant de la

Grand'Chambre, qu'il était bien heureux que leur avis n'eût pas été

suivi, parce que toutes choses étaient disposées pour la violence.» Le

premier soin du régent fut d'organiser un conseil de gouvernement, où

devaient siéger, avec les deux princes, le chancelier Pierre Séguier; le

duc de Nemours, prince de la maison de Savoie; le duc de Beaufort, qui

fut bientôt nommé gouverneur de Paris; le prince de Tarente, de la

maison de la Trémouille; le duc de Rohan, le prince de Guéménée et

plusieurs autres. A peine établi, ce conseil donna lieu à des querelles

de préséance et à des scènes sanglantes. Le duc de Nemours provoqua le

duc de Beaufort, son beau-frère, contre lequel il nourrissait une haine

invétérée. Le duel eut lieu le 30 juillet, et Nemours y fut tué[282]. Le

lendemain, le comte de Rieux, second fils du duc d'Elbeuf, ayant disputé

la préséance au prince de Tarente, Condé intervint avec sa hauteur

ordinaire, et, sur un mot blessant du comte de Rieux, il lui donna un

soufflet. Le comte riposta par un coup, qui n'atteignit Condé qu'à

l'épaule[283]. Au moment où le prince saisissait une épée, les témoins

de cette scène, et entre autres le duc de Rohan, se jetèrent entre lui

et le comte de Rieux. Ce dernier fut arrêté et conduit à la Bastille

par ordre du duc d'Orléans.

Ces luttes scandaleuses déconsidéraient le parti des princes, et en même

temps les excès de leurs troupes le rendaient odieux. Depuis le combat

du faubourg Saint-Antoine, elles campaient au faubourg Saint-Victor et

pillaient les villages voisins. Sur les plaintes des habitants[284], les

princes les éloignèrent, et on les dirigea vers Corbeil. Mais lorsque

les habitants de cette ville apprirent l'approche des bandes de

pillards, ils coupèrent leur pont et leur fermèrent le passage. Il

fallut ramener la petite armée des princes à Saint-Cloud, d'où elle

continua de dévaster les campagnes. Plus tard, on voulut de nouveau

l'établir dans les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marceau; mais les

habitants se barricadèrent elles repoussèrent[285]. Pendant que les

troupes des princes se livraient à ces désordres, les ennemis

pénétraient dans le nord de la France et menaçaient les villes de

Gravelines et de Dunkerque, anciennes conquêtes du duc d'Orléans et du

prince de Condé. Ainsi les chefs de la Fronde sacrifiaient à leur

ambition le repos, l'intérêt et l'honneur de la France.

Il était impossible que la bourgeoisie honnête et éclairée ne gémît pas

d'une pareille oppression, surtout lorsqu'il fallut payer les taxes

établies par le conseil des princes. Elle commençait à murmurer, et, dès

qu'on fut certain que le cardinal Mazarin était parti, elle se

rassembla au cimetière des Innocents et sous les piliers des halles pour

délibérer sur la situation présente et y porter remède. Les Parisiens

résolurent d'envoyer des députations au duc d'Orléans pour le prier

d'éloigner ses troupes de la capitale, et décidèrent qu'ils

s'adresseraient directement au roi pour le supplier de revenir dans sa

bonne ville de Paris[286]. Le parlement exprima le même vÅ“u, et les

princes déclareront qu'ils étaient disposés à s'y rendre, _pourvu que la

retraite du cardinal Mazarin fût sans apparence de retour_. Ils

espéraient, grâce à cette restriction, éluder les instances des

Parisiens. Mais les partisans de la cause royale avaient repris courage,

et ils ne cessèrent depuis cette époque de manifester leurs sentiments

avec énergie. Nous retrouvons toujours à leur tête les deux Fouquet.

Mazarin, qui s'acheminait lentement vers l'exil, écrivait, de Reims, à

l'abbé Fouquet (27 août): «Je vous remercie de tout mon cÅ“ur de la

continuation de vos soins et de votre affection. Je vous prie d'assurer

aussi M. le procureur général que j'ai une parfaite connaissance de la

manière dont il agit. Vous lui manderez qu'il faut que lui et les autres

du parlement portent les choses hautement et avec plus de vigueur que

jamais, comme il a été concerté, parce que ceux de Paris n'oublieront

rien pour affaiblir leurs résolutions ou mettre de la sédition entre

eux, n'ayant plus d'autre ressource; car sans cela il faudra bien qu'à

la fin ils se mettent à la raison. Il faudrait tâcher de faire en sorte

que les conseillers du parlement qui est à Pontoise ne désemparent

point, et d'y en faire venir d'autres. Je crois qu'il serait bon d'y

envoyer quelques-uns des maîtres des requêtes qui sont auprès du roi,

n'étant pas malaisé, ce me semble, d'en faire venir d'autres de Paris en

leur place, et ainsi l'on remédiera à l'inconvénient que vous me marquez

du petit nombre de membres du parlement.» En terminant, Mazarin

recommandait à l'abbé Fouquet de veiller à l'union et au concert de

tousses amis. «Je vous prie, lui disait-il, de faire mes compliments à

madame et à mademoiselle de Chevreuse, et surtout de contribuer en tout

ce qui dépendra de vos soins pour tenir tous mes amis bien unis

ensemble, particulièrement M. Servien et M. le Tellier[287] avec M. le

procureur général, afin qu'ils agissent de concert en tout ce qui

regarde le parlement et les propositions d'accommodement qui pourraient

être faites.»

Les princes, voyant que la bourgeoisie, le parlement et le clergé

étaient disposés à envoyer des députations au roi pour le supplier de

rentrer à Paris, annoncèrent l'intention de prendre part à cette

démarche, et firent demander des passe-ports pour le maréchal d'Étampes,

le comte de Fiesque et la Mothe-Goulas, qui devaient se rendre à

Compiègne où était la cour[288]. Leur demande fut rejetée, comme ils

s'y attendaient. Aussi avaient-ils adopté d'autres mesures. Ils

appelaient en France des auxiliaires allemands que leur amena le duc

Charles de Lorraine. Mécontent de la cour qui ne lui avait pas rendu ses

États et toujours avide de pillage, le duc de Lorraine vint de nouveau

apporter aux princes un secours aussi odieux et aussi inutile que le

premier. Les troupes des princes rivalisaient de violences avec les

Lorrains. Elles envahirent et pillèrent les faubourgs Saint-Germain,

Saint-Jacques et Saint-Marceau. Elles se répandirent ensuite sur les

deux rives de la Seine, aux faubourgs Saint-Victor et Saint-Antoine, et

continuèrent à vivre aux dépens des habitants.

Les bourgeois, irrités de la conduite des princes, se réunirent alors en

plus grand nombre et avec plus de hardiesse. «A quoi bon,

disaient-ils[289], tant de délais? Que n'allons-nous trouver le roi et

le prier de venir en sa bonne ville de Paris?» Les plus intrépides

déclarèrent aux frondeurs qu'ils étaient disposés à demander au roi des

troupes pour chasser les bandes de pillards qui ravageaient Paris et les

environs.

En même temps on recevait de tous côtés de mauvaises nouvelles pour le

parti des princes: Montrond (Cher), une de leurs principales

forteresses, était pris. Le chancelier, qui pendant quelque temps avait

suivi le parti des frondeurs, et le président de Mesmes, étaient allés

rejoindre le parlement de Pontoise, dont l'autorité commençait à

s'établir. Enfin, les politiques du parti des princes reconnaissaient

qu'il fallait songer à se réconcilier avec la cour. A leur tête était

Chavigny. «Je vous dirai, dans la dernière confidence, écrivait Mazarin

à l'abbé Fouquet le 5 septembre, que M. de Chavigny m'a fait savoir, par

le moyen de M. Fabert, que M. Goulas se devait aboucher avec vous, et,

comme vous ne m'en mandez rien, cela me met en peine. Il faudrait vous

conduire dans cette conférence, selon ce que vous diraient MM. Servien

et le Tellier, et je serais d'autant plus aise que les affaires

passassent par les mains de M. Goulas, que je le sais très-homme

d'honneur et extrêmement des amis de M. le procureur général. Vous

pouvez aller à Pontoise, et vous m'obligerez de dire à M. le procureur

général que j'ai la dernière confiance en lui sans aucune réserve.»

Le lendemain, 6 septembre, Mazarin écrivait au procureur général,

Nicolas Fouquet, les lettres suivantes, qui attestent à quel point il

comptait sur lui: «Je vous suis très-obligé du soin que vous avez voulu

prendre de m'informer de ce qui s'est passé à Pontoise depuis mon

départ, et de ce que vous avez appris du coté de Paris. Je n'ai pas

écrit une lettre à M. votre frère que je ne l'aie prié de vous bien

assurer de mon amitié, et que je me confie de tout en vous sans aucune

réserve. Je vous confirme la même chose, et j'ose vous dire que, si vous

pouviez voir là-dessus mes véritables sentiments, vous en seriez

assurément fort satisfait.

«C'est un mal que le nombre de ceux qui composent le parlement[290]

soit si petit; mais comme l'on me mande de Compiègne que l'on y envoyait

les maîtres des requêtes qui étaient auprès du roi, que je crois que M.

de Mesmes et son fils parlaient pour le même effet et en très-bonne

disposition de servir le roi, et que d'autres conseillers devaient

sortir de Paris pour s'y rendre, je m'assure qu'à présent la compagnie

sera bien augmentée.

«Je ne vois pas que de la cour on ait inclination à permettre à M. de

Longueil d'y aller sans tout le reste de la famille, parce que, s'il y

était, il semble que cela pourrait empêcher en quelque façon que l'on

n'agit contre ses proches. Néanmoins, je vous prie d'en mander votre

sentiment à MM. Servien et le Tellier aussi bien que toutes les pensées

qui vous viendront dans l'esprit sur d'autres matières, parce que je

sais qu'à la cour on y déférera extrêmement.

«Je sais ce que vous a mandé M. Goulas; c'est une personne pour qui j'ai

estime et affection, et que je crois fort homme d'honneur et bien

intentionné. Mais je veux bien vous dire qu'il semble qu'il use d'une

manière de menaces dans son écrit, et qu'elles sont fort superflues à

mon égard. Car je vous jure devant Dieu que je me confinerais avec joie

en Canada, si je croyais que cela pût établir la tranquillité du

royaume, et que l'on se trompe fort si ou croit que le désir de mon

retour puisse contribuer en aucune façon à me faire faire un pas de plus

ou de moins en ce que je ne croirai pas être du service du roi.

«J'ai trouvé très-judicieux et bien conçu ce que vous me mandez sur le

refus qu'on a fait des passe-ports[291], et je ne crois pas que la

seconde fois il y eût un inconvénient de les accorder conditionnés comme

vous le marquiez et avec les mêmes précautions, c'est-à-dire de ne

souffrir les députés traiter avec personne, et de leur imposer silence,

s'ils voulaient parler d'autre chose au roi que de remercîments et des

offres d'exécuter ce que Sa Majesté désirait. Mais à présent qu'elle

s'est encore plus engagée à ce refus, je crois que l'on y doit

persister, parce que l'on ne pourrait pas retourner en arrière, sans que

cela fût imputé à faiblesse.

«Je vous dirai de plus sur ce sujet, dans la dernière confidence, que M.

de Chavigny m'a fait savoir, par le moyen de M. Fabert, que l'on était

fort porté à Paris à l'accommodement, et que M. Coulas se devait

aboucher avec M. votre frère, qui néanmoins ne m'en a rien écrit; de

sorte qu'en ce cas il n'est plus besoin de députation, et il nous est

bien plus avantageux que les choses se passent par cette voie, parce

que, si cette conférence ne produit rien de bon pour nous, il sera fort

aisé à Leurs Majestés de dire qu'elles n'en ont eu aucune connaissance,

en cas que les princes en voulussent tirer avantage en la publiant, et

il n'en serait pas de même d'une députation publique, où il ne se

passerait rien que tout le monde ne sût.

«Je vous prie de faire mes recommandations à mes amis de delà, et

particulièrement à ceux qui sont du grand secret, et surtout à M. le

Coigneux, de qui, à vous parler franchement, je vous dirai que la

manière me plaît au dernier point, et que je prétends, à quelque prix

que ce soit, qu'il soit mon ami de la bonne sorte.

«Il est impossible que le cardinal de Retz ne remue quelque chose en

tout ceci; il faut bien prendre garde à lui; car assurément il n'a rien

de bon dans l'âme, ni pour le roi, ni pour l'État, ni pour moi. J'en ai

écrit au long à MM. Servien et le Tellier, et je vous conjure aussi de

n'oublier rien de votre côté pour rompre ses desseins, en cas que vous

les puissiez pénétrer.

«Je vous prie aussi de voir si, par le moyen des amis que vous avez à

Paris, on pourrait adroitement, même en y employant quelque argent,

ramener les esprits à mon égard, puisqu'ils commencent déjà à être mal

satisfaits des princes, et qu'il y a apparence qu'ils le seront toujours

de plus en plus.»

Une seconde lettre, du même jour, montre quelles étaient, à ce moment,

les inquiétudes du cardinal. Il redoutait surtout le marquis de

Châteauneuf et le cardinal de Retz; il connaissait leur habileté, leur

ambition et leurs intrigues. «Je vous fais ce mot à part, écrivait-il à

Nicolas Fouquet, pour vous dire qu'il est faux que M. le Prince ait

envoyé vers moi, comme M. de Châteauneuf a assuré, s'il ne veut entendre

ce que M. de Chavigny a écrit à M. Fabert. J'eusse été de votre avis à

l'égard de la proposition que ledit Châteauneuf avait faite d'envoyer

une personne de confiance en secret à Paris; car, comme vous dites, on

aurait pu tout désavouer, si l'intérêt du roi l'eût ainsi requis. Mais,

si l'abbé Fouquet a vu Goulas, ce sera la même chose, et beaucoup

mieux, puisque ledit Châteauneuf ne sera pas même de l'affaire.

«Je vous conjure de vous appliquer à rompre, par toutes sortes de voies,

les desseins du cardinal de Retz, et de croire comme un article de foi,

que, nonobstant toutes les belles choses qu'il fera et les protestations

de sa passion au service de la reine et de vouloir me servir sincèrement

et de pousser M. le Prince, il n'a rien de bon dans l'âme, ni pour

l'État, ni pour la reine, ni pour moi. Il faut donc bien garder les

dehors et empêcher qu'il ne s'introduise et qu'il ne puisse jouer en

apparence, ni à la cour ni à Paris, le personnage de serviteur du roi

bien intentionné; car il est incapable de l'être jamais en effet. Vous

n'aurez pas grand'peine avec la reine sur ce sujet; car elle le connaît

trop bien pour s'y fier jamais.

«Si par les artifices du cardinal de Retz ou autrement, il s'élevait

quelque orage contre moi à Paris, comme de parler au roi contre mon

retour, ou choses semblables, je crois qu'on pourrait faire en sorte que

toute la maison du roi, y comprenant les officiers des gardes françaises

et suisses, ceux des gardes du corps et des chevau-légers et gendarmes,

parlât avec grand respect au contraire, disant avoir jugé à propos de

dire en ce rencontre leurs sentiments à Sa Majesté, afin qu'elle sût

qu'ils étaient tous prêts à périr pour soutenir son autorité en une

affaire de cette importance, dans laquelle la cabale et l'artifice

agissaient pour des intérêts particuliers et non pas pour le motif de

son service. Cette proposition est indigeste, et j'espère qu'on ne sera

pas obligé d'en venir là; mais je vous dis en confidence mes pensées,

afin que vous y fassiez réflexion en cas de besoin, sans en parler à qui

que ce soit qu'à la reine.

«Peut-être c'est un soupçon mal fondé; mais je doute que MM. d'Épernon

et de Candale tireront de longue à faire une réponse définitive sur le

mariage[292], et que, donnant toujours de bonnes paroles, ils tâcheront

cependant de tirer tous les avantages qu'ils pourront. C'est pourquoi je

crois qu'il ne leur en faut accorder aucun, mais tenir les choses en

suspens, et se conduire en sorte qu'ils connaissent qu'on ne veut rien

faire qu'on ne voie auparavant la résolution qu'ils prendront sur ledit

mariage, et il ne serait pas mal que vous en dissiez un mot comme de

vous à M. de Miossens[293].»

On voit, par ces lettres, que Mazarin était vivement préoccupé des

intrigues du cardinal de Retz, et qu'il cherchait à les déjouer. En

effet, cet ancien chef de la Fronde, toujours ambitieux et prêt à

profiter des circonstances, voyait le parti des princes en décadence, et

la bourgeoisie avide de paix, mais encore hostile à Mazarin; il espéra

que le tiers parti, qu'il avait tenté plusieurs fois d'établir, pourrait

enfin triompher[294]. Sous prétexte d'aller recevoir la barette, ou

bonnet de cardinal, des mains du roi, il résolut de se rendre un grande

pompe à Compiègne, qu'habitaient alors Louis XIV et la reine Anne.

L'abbé Fouquet s'opposa avec beaucoup d'énergie à ce que la cour reçût

cet ambitieux. C'est Retz lui-même qui nous l'apprend. «L'abbé Fouquet,

dit-il[295], revenait à la charge, et soutenait que les intelligences

qu'il avait dans Paris y rétabliraient le roi au premier jour, sans

qu'il en eût obligation à des gens qui ne proposaient de l'y remettre

que pour être plus en état de s'y maintenir eux-mêmes contre lui.» Ce

témoignage d'un ennemi ne laisse aucun doute sur le zèle que mettait

l'abbé Fouquet à soutenir les intérêts de Mazarin. Il dut céder en cette

occasion, et, le 9 septembre, le cardinal de Retz partit en grande pompe

pour Compiègne. Il dit lui-même, dans ses Mémoires[296], qu'il avait

dans son cortège près de deux cents gentilshommes et cinquante gardes du

duc d'Orléans. Les députés du chapitre de Notre-Dame, les curés de Paris

et des congrégations religieuses, telles que celles de Saint-Victor,

Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Martin des Champs, le

suivaient et remplissoient vingt-huit carrosses à six chevaux[297].

Le 11 septembre, M. de Berlise, introducteur des ambassadeurs, vint

prendre dans un carrosse du roi le camérier du pape et le cardinal de

Retz. Il les conduisit au château de Compiègne, où le roi remit au

cardinal le bonnet rouge. Le cardinal prononça ensuite une harangue,

qu'il a eu soin de nous conserver[298]. Il y retraçait les maux de la

France: «Nous voyons, disait-il, nos campagnes ravagées, nos villes

désertes, nos maisons abandonnées, nos temples violés, nos autels

profanés.» Pour mettre un terme à ces malheurs, il exhortait le roi à

rentrer dans sa bonne ville de Paris, et à imiter les exemples de

clémence que lui avait donnés son aïeul Henri IV. Le roi manifesta, dans

sa réponse, des dispositions bienveillantes pour les Parisiens, mais en

se tenant dans de vagues généralités.

Après ces pompeuses cérémonies et ces discours d'apparat, qui étaient

bons pour amuser la foule, le cardinal de Retz voulut entrer dans le

secret des affaires[299]. Il promit, au nom du duc d'Orléans, que Gaston

se séparerait du prince de Condé et signerait la paix de bonne foi,

pourvu que Condé conservât ses gouvernements. Un l'écouta; mais on ne

prit pas au sérieux ses propositions. Lui-même avoue que l'abbé Fouquet,

qui se trouvait alors à Compiègne avec la mission d'éclairer toutes ses

démarches, se moquait de la dépense qu'il faisait[300]. «Il est vrai,

ajoute Retz, qu'elle fut immense pour le peu de temps qu'il dura. Je

tenais sept tables servies en même temps, et j'y dépensais huit cents

écus par jour.» Le cardinal prétend qu'il fut dédommagé de ces dépenses

excessives et des railleries de la cour par l'accueil qu'il reçut à

Paris. Ce qui est certain, c'est que sa négociation échoua complètement.

L'abbé Fouquet, au contraire, réussit à provoquer dans Paris une

manifestation énergique en faveur de la cause royale. Quant à l'intrigue

secrète qu'il avait nouée avec Chavigny et Goulas, il la poursuivit

mystérieusement jusqu'au jour où il devint inutile de dissimuler les

projets et les forces du parti de la cour.

Le but principal de cette négociation était de séparer le duc d'Orléans

du prince de Condé, Mazarin était persuadé que le second ne voulait pas

sincèrement la paix. «M. le Prince, écrivait-il à l'abbé Fouquet le 24

septembre, n'a veine qui tende à l'accommodement, entrant en de nouveaux

engagements et se liant tous les jours de plus en plus avec les

Espagnols. Quoi qu'il en soit, il importe d'en être éclairci promptement

et de façon ou d'autre, pour prendre résolution là-dessus. J'ai écrit au

long à M. le Tellier sur ce sujet, et comme l'on vous aura donné

connaissance de tout pour vous former la réponse que vous avez eue à

faire à Paris, je n'ai rien à ajouter sur cette matière. C'est à ceux

qui agissent sur les lieux par ordre de Leurs Majestés à y mettre la

dernière main. Surtout la diligence est nécessaire, et il ne faut plus

faire de renvoi vers moi pour cet effet.

«Il faut cultiver soigneusement les bonnes intentions de M. Goulas et

s'en prévaloir pour détacher Son Altesse Royale de M. le Prince, en cas

que M. le Prince ne veuille point la paix. Il faudra aussi se souvenir

en son temps de ce qu'il propose pour le cardinal de Retz. Cependant je

vous prie de l'assurer de la bonne manière de mon amitié et de mon

estime.

«C'est bien fait d'insinuer à M. de Chavigny qu'il ne sera pas épargné,

si M. le Prince commence une fois à maltraiter, les serviteurs du roi en

leurs biens. Au reste, je ne sais quel sujet nouveau il peut avoir de me

haïr depuis les protestations qu'il me fit du contraire à

Saint-Germain[301], et qu'il m'a confirmées par diverses voies.

«La reine a grande raison d'être satisfaite de M. le procureur général.

Je ne vous puis celer l'inquiétude que j'ai de voir que vous me mandez

qu'il mérite bien qu'on prenne quelque soin de le ménager; car si cela

regarde la confiance, je pense que M. le Tellier n'en use point

autrement avec lui qu'il ferait avec moi-même. Et pour l'affection, je

ne cède à personne, comme je crois qu'il est entièrement de mes amis.

«Ce que vous m'écrivez à l'égard de madame la Palatine[302] est

superflu. S'il est besoin qu'elle agisse, vous n'avez qu'à conférer avec

M. Servien et M. le Tellier de ce qu'elle aura à faire, et après, sur un

mot de la reine, je vous assure qu'elle fera tout ce qu'on voudra sans

hésiter. Ce qui est d'autant plus vrai que je puis vous dire

confidemment qu'elle n'est pas trop satisfaite du cardinal de Retz.»

La fin de la lettre de Mazarin est surtout remarquable. Elle prouve

qu'il avait le cÅ“ur plus français que ces princes qui laissaient les

Espagnols s'emparer de Gravelines et de Dunkerque. Après avoir parlé de

la difficulté de secourir Barcelone, qui était encore au pouvoir des

Français, il ajoutait: «Je vous avoue que je suis fort touché de voir

que, nonobstant toutes les peines que j'ai prises, la Catalogne se perd,

et le roi en souffre un préjudice qu'on ne saurait réparer en des

siècles entiers.»

Le jour même où Mazarin écrivait cette lettre, 24 septembre, quatre ou

cinq cents bourgeois, dirigés par M. le Prévost, chanoine de Notre-Dame

de Paris et conseiller clerc de la Grand'Chambre, se réunirent au

Palais-Royal, et, plaçant à leurs chapeaux des morceaux de papier au

lieu de la paille des frondeurs, annoncèrent l'intention de rappeler le

roi dans Paris, malgré les princes[303]. Le duc d'Orléans envoya le

maréchal d'Étampes pour connaître le but de cette réunion. Les bourgeois

ne le dissimulèrent pas, et quelques-uns même, poussant des cris de

menace et de provocation, s'écrièrent: _La paille est rompue. Point de

princes; vive le roi, notre seul souverain[304]!_ Le maréchal d'Étampes,

bien loin de pouvoir réprimer ce mouvement royaliste, fut obligé de

prendre le signe du parti et de rompre la paille. L'abbé Fouquet n'avait

pas manqué de se trouver à cette assemblée. «Dès que j'y fus,

écrivait-il au secrétaire d'État le Tellier, les bourgeois, qui étaient

réunis en grand nombre, sont venus à moi avec la dernière joie, me

demandant ce qu'ils avaient à faire et quel ordre il y avait pour eux.

Ils voulaient aller au palais d'Orléans[305] et exciter des séditions

par les rues. Je n'ai pas cru que l'affaire se dût mal embarquer; j'ai

pensé qu'il était nécessaire que j'envoyasse en diligence demander les

hommes de commandement que l'on voulait mettre à leur tête. Il ne faut

pas perdre un moment de temps pour les envoyer. Le maréchal d'Étampes

passa; ils l'ont obligé à prendre du papier, dont il a été assez

embarrassé, et sur ce que je lui ai dit qu'il en verrait bien d'autres,

il m'a répondu qu'il ne fallait point faire de rodomontades, et qu'il

fallait conclure la paix.

«M. le duc d'Orléans a souhaité de me voir; j'ai été une bonne heure

avec lui; j'ai trouvé seulement qu'il a un peu insisté sur les

troupes[306], disant qu'il ne voulait que sortir honorablement de cette

affaire. Je lui ai dit que, quand même on les accorderait, elles

seraient cassées au premier jour. Il a ajouté que, si l'on en réformait

d'autres, il consentait que celles-là le fussent aussi. Il m'a dit qu'il

n'était point d'avis que l'on mit par un article séparé, que M. de

Beaufort sortirait de Paris; qu'il lui ferait faire ce qu'il trouverait

juste; que, pour le parlement, il serait bien aise que la réunion[307]

se fit de manière qu'elle ne blessât point l'autorité du roi; mais

qu'il serait bien aise que le parlement ne fût pas mal satisfait de lui.

Et par-dessus, M. de Chavigny m'a assuré que, quand M. le Prince ne

s'accommoderait point, Monsieur s'accommoderait. J'ai vu qu'il voulait

être médiateur entre la cour et M. le Prince, ayant voulu entrer dans le

détail de tous les articles. Nous aurons contentement, pourvu qu'il ne

vienne point de faux jours à travers qui détournent M. le duc d'Orléans.

Tous les amis de M. le Prince approuvent les propositions de la manière

dont la cour souhaite qu'elles passent. J'espère une trêve dès demain.

Il y a une chose que M. de Chavigny me propose: c'est que M. le duc

d'Orléans aurait peine à consentir que M. le cardinal fût nommé dans

l'amnistie; qu'il était bon que l'on cassât tous les arrêts qui ont été

donnés, et que M. le cardinal fût justifié par une déclaration

particulière, et la raison de cela est qu'il fallait que Monsieur reçût

l'amnistie, et qu'il aimait mieux solliciter secrètement la

justification.

«Autant que je puis conjecturer, les affaires réussiront bien. Peut-être

demandera-t-on quelque argent pour le rétablissement de

Taillebourg[308]. Quant à Jarzé[309], n'ayant ordre de rien accorder, je

me tiendrai ferme là-dessus. M. de Broussel s'est démis de la prévoie

des marchands et s'en est repenti deux heures après, et, sur ce

repentir, M. le duc d'Orléans demanda à M. de Chavigny ce qu'il, avait

à faire. Il lui répondit: _Il s'en est démis, sans vous en parler;

parlez-lui en, sans le rétablir._ Si les affaires s'échauffent un peu,

c'est un homme que je vois bien qu'on pourra accabler.

«Le cardinal de Retz fut hier deux heures avec M. de Lorraine, et lui

fit espérer de grands avantages, s'il se voulait lier avec lui, et dit

en même temps qu'il a fait avertir les _têtes de papier_ (c'est ainsi

que l'on nomme la nouvelle union), qu'il gouvernait tout à la cour, et

qu'ils ne réussiraient jamais s'ils ne le demandaient pour leur

chef[310]. Sur ce, la plupart me sont venus demander avis; je leur ai

dit qu'il était bon d'avoir des gens de guerre à leur tôle; qu'il

fallait faire beaucoup de civilités au cardinal de Retz, et même, s'il a

des amis, lui demander secours; mais que, pour suivre ses ordres, cela

n'était pas nécessaire. Demain, à dix heures du matin, j'aurai la

dernière résolution de toutes choses. M. le Prince, si la paix ne se

conclut point, ne voyant plus de sûreté pour lui dans Paris, emmènera

son armée. Il est nécessaire que l'on nous envoie des placards

imprimés.»

Le lendemain, 26 septembre, l'abbé Fouquet, après être resté trois

heures en conférence avec Goulas et avoir pris les derniers

arrangements, se mit en route pour rejoindre la cour[311].

Le parti royaliste introduisit dans Paris une centaine d'hommes résolus,

soldats déguisés, qui devaient se porter aux dernières violences contre

les frondeurs obstinés[312]. Si l'on ajoute à ces négociations et à ces

agitations intérieures les succès de l'armée de Turenne campée à

Villeneuve-Saint-Georges, l'approche de la cour, qui s'établit à

Pontoise, la maladie et le découragement du prince de Condé, on

comprendra que la Fronde expirait, et qu'il ne s'agissait plus que de

lui porter les derniers coups. Un incident en retarda la ruine. La

lettre de l'abbé Fouquet, que nous venons de citer, fut

interceptée[313], et le duc d'Orléans, pour ne pas rompre ouvertement

avec le prince de Condé, suspendit pendant quelque temps les

négociations avec Mazarin.

Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé Fouquet · 第 91 / 211 题