SCÈNE III.--CADIO, REBEC.

CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne pas quitter Carnac

tant qu'il y aurait des malades et des blessés dans ton auberge?

REBEC. Un mot en secret, capitaine!

CADIO. Je t'écoute.

REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne au mieux, et bientôt

ils pourront rejoindre. Il s'agit d'une affaire... assez importante;...

mais je voudrais connaître ta façon de penser.

CADIO. Pas de préambule, je n'ai pas le temps de faire la conversation;

dis tout de suite.

REBEC. Permets, permets! Tu es toujours chargé, pour ta part, de la

garde des prisonniers et de la noble fonction de faire expédier ces

infâmes?

CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications; nul

n'a le droit d'insulter les condamnés.

REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement... Cependant... tu

tiens à ce que tous y passent?

CADIO. Je tiens à faire mon devoir.

REBEC. Il est rude, conviens-en.

CADIO. Cela ne te regarde pas.

REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le suis a le droit de

penser.

CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui avais des armes

et des munitions anglaises cachées dans ta maison!

REBEC. J'avais prévu qu'elles vous serviraient, et tu serais ingrat de

m'en faire un crime.

CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont bien servi!

REBEC. Et puis j'ai racheté ma faute, si c'en est une, en soignant vos

blessés.

CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en!

REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers ne sont pas

également coupables. Ceux qui étaient à Londres n'avaient pas ratifié le

traité de la Jaunaie.

CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons de leur parti.

REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils ne s'entendaient

pas dans ce temps-là, c'est qu'ils n'ont pas pu s'entendre à Quiberon.

Je ne dis pas que la Convention puisse les absoudre; mais le général

Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait grâce. Il

est parti bien vite, pour ne pas voir cette longue et sanglante

exécution. Il s'en lave les mains, et les vôtres sont condamnées à

verser froidement le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en, de se

tirer comme ça des choses désagréables! On s'en va couronné des lauriers

de la victoire, adoré des populations,... et le rude militaire, l'homme

austère et résigné, comme voilà le général Lemoine... et toi-même, vous

restez chargés de la besogne du bourreau et de l'exécration des

royalistes passés, présents et à venir. L'exécution tire à sa fin, il

est temps. Vos soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les

observe; ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où, au

commencement, on venait, dit-on, pour s'étourdir et s'exalter, sont

muets et déserts aujourd'hui. Toi-même, capitaine Cadio, tu es pâle, tu

es malade, tu en meurs!

CADIO, troublé. N'importe, j'irai jusqu'au bout!

REBEC. Il paraît qu'ils meurent bien, ces malheureux?

CADIO. Ils n'ont que cela à faire pour se racheter de la honte.

REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible?

CADIO, se redressant. Que signifie ce mot-là?

REBEC, embarrassé. J'ai voulu dire inflexible!

CADIO. Le mot t'a échappé, il m'éclaire! Tu me crois capable...

REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme un autre! Tu m'as écouté

quand je t'ai révélé la validité de ton mariage; tu as profité de mon

conseil pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu là un service que tu

ne dois pas oublier, Cadio!

CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens, à présent; tu as dû croire et

tu as cru que je spéculerais sur la situation comme toi, imbécile!...

REBEC, inquiet. Tu te fâches... Tu es mal disposé, je te quitte.

CADIO, le retenant. Non pas, tu es chargé de négocier la rançon de

quelque prisonnier, et tu as cru que je m'y prêterais. Tu vas te

confesser, ou bien...

REBEC, effrayé. Non, non! ne me traite pas en suspect... Diable! je n'ai

pas envie de m'exposer pour cette dame...

CADIO. Quelle dame? Réponds tout de suite!

REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupçons. Je venais pour

te révéler un complot tendant à délivrer deux prisonniers condamnés à

mort dans la séance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que le

dernier m'intéresse, mais...

CADIO. Quelle est la femme qui s'intéresse à Saint-Gueltas? Nomme-la, je

le veux!

REBEC. C'est celle que les insurgés appellent _la grand'comtesse_, c'est

la citoyenne de Roseray.

CADIO. Tu as reçu des offres?

REBEC. Je m'en suis laissé faire pour pénétrer cette infernale

machination. (Baissant la voix et observant Cadio.) Elle offrirait deux

cent mille francs...

CADIO. Voilà qui est bon à savoir.

REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tenté que moi...

CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout avouer, ou je

t'arrête.

REBEC. M'arrêter? Comme tu y vas!... Je révélerai tout ce que je sais.

Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui sont ou seront avertis, peuvent, au

moment de l'exécution, se jeter dans la palude qui borde la prairie et

franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l'autre rive les moyens

de fuir.

CADIO. Tu ne sais rien de plus?

REBEC. Rien, je le jure!

CADIO, à deux soldats qui passent pour relever la garde. Mettez ce

citoyen aux arrêts.

REBEC. Tu m'empoignes quand même? Sacristi! c'est mal, cela, c'est

injuste!

CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n'as rien à craindre, tu seras libre

dans deux heures.

SCÈNE IV.--CADIO, MOTUS, quelques Soldats. (Six heures du matin, même

jour.--Un bois qui descend en pente au bord de la rivière du Loch, à une

faible distance d'Auray.--En face est la prairie appelée aujourd'hui le

Champ des Martyrs[7]. C'est le lieu de l'exécution, encore désert.)

[Note 7: On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle

expiatoire sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s'y fait

des miracles.]

CADIO, (postant ses hommes de distance en distance dans le taillis qui

borde le rivage.) Tenez-vous cachés et faites feu sur les prisonniers

qui tenteraient de s'évader par ici, à moins que la trompette ne vous

avertisse d'attendre. (À Motus.) Viens avec moi. (Ils montent un peu

plus haut dans le bois.)

MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans qu'on nous voie, et nous

distinguerons sans empêchement le lieu de l'exécution. La chose n'est

point gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point ici pour notre

plaisir.

CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme doux et railleur, ne

croyant pas au bien, mais n'aimant pas le mal.

MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgré toi, de trompette sur la

cornemuse, du temps de la guerre de Vendée?

CADIO. Oui, j'ai vu là plusieurs de ceux que je suis forcé de condamner

aujourd'hui.

MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où je t'ai bandé les yeux

au château de Sauvières?...

CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui surtout!

MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve. On faisait semblant de

vouloir te fusiller.

CADIO. Et j'avais peur.

MOTUS. Oh! tout le monde a peur la première fois devant la gueule d'un

fusil; mais quand je pense que, sans l'humanité et la patience du

capitaine Ravaud, j'aurais fusillé comme espion l'homme le plus brave

que j'aie jamais connu?

CADIO. Je t'entends: nous fusillons là-bas des gens qui meurent mieux

que je n'aurais su mourir alors!

MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'émigré Raboisson est un citoyen

poli que je regretterais d'abattre...

CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson n'essayera pas de

fuir.

MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas ne m'intéresse pas,

d'autant plus que tu lui en veux...

CADIO. A présent, non, s'il accepte son arrêt. La haine expire devant

les tombeaux. Silence! attention à ce qui se passe là-bas!

MOTUS, au bout d'un moment. Voilà le détachement. Pas un seul curieux

aujourd'hui. Ils se sont dégoûtés d'être écartés de la scène par la

prudence des camarades.

CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures d'évasion sont donc

concentrées par ici.

MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent de l'osier dans la

palude. C'est pour frayer ou indiquer le chemin aux fuyards.

CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte à l'entrée de la

prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagnés aussi? Ils n'ont pas fini

d'ouvrir la tranchée où doivent tomber les condamnés.

MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu veux me prêter ta

lorgnette, je te dirai leurs noms.

CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de les condamner aussi

à mourir. Empêchons l'évasion, et ne recherchons pas ceux qui la

favorisent.

MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je crois...

CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille!

SCÈNE V.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABBÉ SAPIENCE, STOCK, un

Sous-Officier, un Soldat, deux Jeunes Soldats. (Dans la prairie en

face.--Une clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui

descend à la palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés

Motus, Cadio et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de

l'autre côté de la prairie.--Quarante condamnés au centre d'un

détachement d'infanterie sont à l'entrée.--Les soldats séparent les

condamnés en deux groupes de vingt personnes chacun.)

SAINT-GUELTAS, (qui regarde tout avec attention et curiosité, à

Raboisson, qui est près de lui.) Je ne vois pas encore comment on va s'y

prendre pour nous expédier.

RABOISSON, tranquille et souriant. Aucun de ceux qui sont venus ici

avant nous pour la même affaire qui nous y amène ne reviendra nous le

dire; mais je vois ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou

trente pieds de long, on nous forme en pelotons de vingt individus, on

nous range face à la tranchée, et on nous fusille par derrière à bout

portant. Nous tombons le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes

morts et enterrés du coup!

SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne ici pour nous voir

tomber! personne ne racontera avec quelle assurance ou quelle grâce nous

aurons su mourir! Pas un regard ami, pas une larme d'amour!

UN SOLDAT, bas, à son camarade. Ces rosses de terrassiers n'en finiront

pas aujourd'hui? Est-ce embêtant d'attendre comme ça?

L'ABBÉ SAPIENCE, qui l'écoute. Oui, c'est une infamie, une cruauté

gratuite! on prolonge notre agonie.

LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que ça nous amuse, nous, d'être là pour ce

que nous avons à y faire!

UN SOUS-OFFICIER, au soldat. Huit jours de salle de police pour avoir

parlé aux condamnés! (Il court aux fossoyeurs.) Ça finira-t-il, voyons,

sacré mille tonnerres? Qui m'a flanqué des clampins comme ça?

Voulez-vous qu'on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins?

UN TOUT JEUNE SOLDAT, tout bas, à un autre. Si ça dure encore cinq

minutes, mon fusil me tombera des mains. La tête me tourne et le coeur

me manque.

L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y aller! (Le jeune

soldat s'évanouit.)

LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms de...?

L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, c'est le camarade qui

ne peut pas supporter l'ennui d'attendre... (Le sous-officier jure et

tempête. Il est aussi ému que les autres et se soutient par la colère.

Les terrassiers, effrayés, se hâtent.)

SAINT-GUELTAS, à Raboisson, à l'autre bout, de la prairie. Il paraît

qu'on veut nous donner le temps de dire nos prières! Que signifie cette

pose que nous faisons ici?

RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est pas belle, mais on peut

bien la supporter un quart d'heure. Regarde donc le soldat qui est à ma

gauche.

SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! un de ceux qui vont

nous tuer. Il s'est enrôlé dans les bleus après Savenay pour sauver sa

vie, le lâche! Je veux le faire pâlir! (Haut.) C'est aujourd'hui le 10

août, je crois! (Stock fait un geste de menace comme s'il voulait

prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.)

RABOISSON, bas. Qu'est-ce que c'est?

SAINT-GUELTAS, après avoir lu à la dérobée. La comtesse veut et peut

nous sauver; il ne faut qu'un moment d'audace. (Il lui passe le billet.)

RABOISSON, après avoir lu. Très-aimable de sa part! tu la remercieras

pour moi.

SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...

RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous le sommes tous! Notre

cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort;

sachons mourir, ce n'est pas le diable.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir bêtement! Il me faut

une dernière aventure, une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle

amie, et je reviens ici partager ton sort.

RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle t'indique.

SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le coeur me bat!

Grâce à cette femme terrible et charmante, l'amour aura mes dernières

palpitations!

RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au bout! Moi, je

vais plus tranquillement au repos du néant absolu. Regarde comme la

nature est insensible à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant

paysage. La rivière chante là-bas sous les saules, les oiseaux font

leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se dérangent à

peine.--Et les hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent leurs

filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le coup qui nous frappera

leur fera à peine lever la tête, et les oiseaux, un instant effarouchés,

reprendront leur ouvrage et leurs chansons!

SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont l'herbe est foulée sous

nos pieds et qui attend nos cadavres pour reverdir. Sais-tu que

l'endroit est bien choisi pour notre sépulture? Il est très-joli, ma

foi! Qui sait si dans quelques années on n'y viendra pas en pèlerinage!

L'ABBÉ SAPIENCE, qui s'est rapproché d'eux. On y viendra, monsieur! La

République se perd en nous sacrifiant, et le martyre va nous sanctifier!

RABOISSON, riant. Alors, nos ossements feront des miracles? Parlez pour

vous, monsieur; mais, moi qui n'ai jamais cru à rien, je ne ferai pas

marcher les paralytiques.

SAINT-GUELTAS. Et moi donc! à moins que ma poussière ne serve à composer

des philtres amoureux... (On entend des cris et des imprécations sur le

côté de la prairie qui est opposé à la palude. C'est une rixe simulée

entre des paysans pour attirer les regards de ce côté-là.)

RABOISSON. C'est le signal, adieu!

SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (Il se baisse, traverse les buissons,

se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie de la palude et

se jette dans la rivière.)

UN SOLDAT, s'en apercevant et parlant à son voisin. Eh bien, en v'là, un

crâne! Ne dis rien, il a bien gagné d'en être quitte.

L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude!

LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins à descendre.

STOCK, (bas, à Raboisson.) Eh bien, et vous?

RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.

STOCK, (à part.) Mieux que moi!

SCÈNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Sous-Officier, un

Soldat. (Dans le bois, sur l'autre rive du Loch.--Saint-Gueltas, au

moment d'aborder, est aperçu par les bleus en embuscade, qui tirent sur

lui. Il disparaît.)

MOTUS, (qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.) L'affaire est faite,

mon capitaine.

CADIO. À moins qu'il ne nage entre deux eaux. Regardons bien!

MOTUS, au bout de quelques instants. Il ne pourrait pas si longtemps que

ça. Il a été au fond.

CADIO. Non! Vois! (Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous les buissons

et qui monte droit à lui sans le voir.)

LOUISE, sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux,

qu'elle embrasse. Grâce pour lui, et je suis à toi! (Cadio, éperdu,

laisse retomber son arme.--Louise s'élance au-devant de Saint-Gueltas.)

Fuyez!

SAINT-GUELTAS. Louise?

LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous décider...

SAINT-GUELTAS. Ah! généreuse amie!... Viendras-tu avec moi?

LOUISE. Jamais! Fuyez!

SAINT-GUELTAS, voyant Cadio. Ah! ah! je comprends! Je n'accepte pas!...

Monsieur Cadio, je vous remercie; mais j'ai fait serment à mes amis de

retourner mourir avec eux. J'y vais, ne vous en déplaise! (Il s'élance

vers la rivière, s'y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats

embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le

couchent en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son

rang auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des

prisonniers et des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où

ils tombent, on entend le cri de _Vive le roi_! et un coup de fusil plus

loin derrière eux.)

UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...?

UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brûlé la cervelle, mon caporal. Faites

pas attention. C'était un Suisse; il avait le mal du pays!

SCÈNE VII.--LOUISE, CADIO. (Dans le bois.--Cadio et Motus ont porté

Louise évanouie sur l'autre versant de la colline.)

LOUISE, (revenant à elle.) Ah! Dieu! C'est fini?

CADIO. Vous êtes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas n'est plus, et voici

tout ce qui vous liait à moi! (Il lui remet les feuilles du registre que

lui a confiées la mère Corny, et s'éloigne précipitamment en faisant

signe à Motus d'accompagner Louise où elle voudra.)

SCÈNE VIII.--MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI. (Midi.--Dans les ruines d'un

couvent entre Carnac et Auray.)

MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur. Louise a besoin d'une

heure de repos. Ici, nous aurons l'ombre et la solitude.

HENRI. Si vous y êtes bien, je vais donner l'ordre au postillon de

dételer les chevaux. (Il s'éloigne.)

LOUISE, accablée. Ah! Marie, que de bontés pour moi! Comment avez-vous

pu retrouver ma trace? Je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive

aujourd'hui.

ROXANE. Nous avons deviné ton projet plus que nous ne l'avons découvert;

mais le secret n'a point été si bien gardé que nous n'ayons pu te suivre

à Auray, où l'affaire de ce matin est déjà connue. Ah! Louise, quelle

folie que de t'exposer pour sauver ce misérable! Tu l'aimais donc

toujours?

LOUISE. Non certes! j'ai cessé de l'aimer le jour où l'espoir d'avoir un

fils l'a trouvé insensible et hautain; mais le souvenir de l'enfant est

sacré, et, quelque haïssable que fût le père, je lui devais ce que j'ai

tenté pour lui. Ah! je hais tous mes souvenirs, sauf celui du pauvre

enfant et celui de la générosité de Cadio!

MARIE, l'embrassant. Et celui de mon amitié, ingrate?

LOUISE, se jetant dans son sein. Oh! toi!... Mais tu ne me blâmes pas,

toi, j'en suis sûre!

MARIE. Non. J'admire ta grandeur d'âme au contraire, car ce n'est pas

une dernière faiblesse de l'amour, je le sais. (A Roxane.) Ne la grondez

pas: ce serait à nous, républicains, de la trouver coupable pour avoir

voulu sauver un de nos pires ennemis; mais, moi, devant les châtimens et

les supplices, je suis faible aussi, et j'aurais fait comme Cadio: je

n'aurais pas tiré sur Saint-Gueltas.

ROXANE. Cadio! allons, il n'y a pas à dire, c'est un grand coeur, de

nous avoir rendu ces actes! je serais capable de l'embrasser, s'il était

là.

HENRI, approchant. Il y est, je viens de l'apercevoir là-bas. Entrez

dans cette chapelle ruinée, si vous ne voulez pas le voir.

ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier...

HENRI. Pas encore, il paraît fort troublé. Laissez-moi connaître l'état

de son âme. Marie peut rester, elle le calmera encore mieux que moi.

(Louise et Roxane s'éloignent.)

SCÈNE IX.--Les Mêmes, CADIO, MOTUS, puis LOUISE et ROXANE, qui s'étaient

retirées à l'arrivée de Cadio.

CADIO, (voyant Motus derrière lui.) Que viens-tu faire ici? où est la

personne que je t'ai dit d'accompagner...?

MOTUS. Mon capitaine, j'ai exécuté tes ordres. J'ai accompagné la jeune

citoyenne jusqu'à la porte d'Auray, où elle m'a dit qu'elle voulait

entrer seule. De là, j'ai été à la prison, faire mettre en liberté le

citoyen Rebec; après quoi, pensant bien que tu viendrais ici selon ta

coutume, je m'y suis rendu pour te communiquer une pétition... Mais je

vois que ce n'est pas le moment, tu n'as pas l'air absolument satisfait.

CADIO. Dis toujours.

MOTUS. Eh bien, c'est la citoyenne Javotte, la belle fille et la brave

patriote qui n'a point voulu rejoindre son bourgeois, et qui

souhaiterait l'honneur d'être attachée au régiment en qualité de

cantinière, si la chose ne te déplaît pas.

CADIO. Accordé.

MOTUS, ému. Merci, mon capitaine.

CADIO. Laisse-moi à présent.

MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, tu me parais plus molesté que de

coutume...

HENRI, paraissant. Ne t'inquiète pas, mon brave, je suis là. (Motus fait

le salut militaire et s'éloigne.)

CADIO, surpris de voir Henri. Toi? (Voyant Marie.) Et vous? Où est

mademoiselle...?

HENRI. En sûreté, nous y avons pourvu.

CADIO. Vous savez donc ce qui s'est passé tantôt?

MARIE. Elle nous l'a dit. Elle t'admire et te bénit, Cadio!

CADIO, avec amertume. Vraiment! Elle est émerveillée de se trouver libre

au moment où, pour sauver son amant, elle consentait à suivre son mari?

HENRI. Tu crois donc toujours l'être?

CADIO. Non, elle ne m'est plus rien. Moi aussi, je suis libre;

j'oublierai.

MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude, Cadio?

CADIO. Je ne venais pas me brûler la cervelle. J'appartiens à la patrie;

je suis tout à elle, à présent que je n'ai plus d'injure à venger. Je

venais ici chercher le calme que j'y trouve quelquefois C'est le couvent

où j'ai failli être moine. Je me demande si ce n'était pas là ma

destinée! Je serais chassé, je serais errant aujourd'hui; mais j'aurais

dans l'esprit une idée fixe: celle de me préserver de l'amour pour

plaire à Dieu, tandis que je m'en suis préservé pour remplir un devoir

chimérique, celui de rester digne d'une femme qui me méprisait.

HENRI. Que dis-tu là? Tu as donc toujours aimé Louise?

CADIO. À présent, je peux l'avouer: je l'ai aimée comme je l'ai haïe,

passionnément! sans aucun espoir, et rempli de dégoût pour le choix

qu'elle avait fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort, plus

brave, plus chaste que celui qu'elle me préférait. Ah! l'effroyable

travail auquel je me suis condamné pour plier ma nature contemplative à

ces habitudes d'énergie et de stoïcisme! J'ai failli en devenir fou!..

Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j'avais réussi à me

rendre terrible au lieu de tendre que j'étais, je me retrouvais toujours

en face de l'impossible! «Elle ne saura pas tes souffrances, elle

n'assistera pas à tes combats, tu n'auras jamais un nom qui remplisse

une page de l'histoire, et dont l'éclat efface celui que ton rival a

reçu de ses pères. Elle ne rougira pas de t'avoir méconnu, elle ne se

doutera pas que tu es supérieur à son idole!» Voilà ce que je me disais,

Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans mon coeur cette soif de devenir un

homme? Je ne pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l'enfance m'étais

paresseusement abandonné à la facile douceur de ne rien être! J'étais

heureux comme l'oiseau des bois et comme la fleur des bruyères! Tu m'as

fait croire que la race humaine était plus noble, plus digne du regard

de Dieu; hélas! j'ai foulé aux pieds la musette du bohémien, et j'ai

pris le sabre qui donne l'envie de tuer, le cheval dont la course

enivre! J'ai respiré l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien grand!

Pauvre fou! j'oubliais que l'homme développe en lui, avec la fièvre de

la lutte, la fièvre de l'amour, et que plus il fait bon marché de sa

vie, plus il est avide d'un jour où sa vie se complète par le bonheur.

Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous avez fait un malheureux!

MARIE, lui prenant la main. Si Louise avait quitté brusquement

Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que tu l'aurais estimée?

CADIO. Il y a eu un jour où, dans l'horreur du carnage, elle m'a mis une

arme dans la main en me disant: «Garde-moi, venge-moi!» Elle ne savait

ce qu'elle faisait, elle l'a oublié peut-être! Moi, je m'en souviens,

car, ce jour-là, j'étais passé dieu, j'étais invulnérable! Une seule

petite blessure a fait couler mon sang, elle l'a essuyé, elle pleurait.

Moi, j'étais heureux, j'étais fou! J'aurais dû mourir ce jour-là.

HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance est moindre, son

amitié moins sincère?

CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort, comme elle l'a aimé

vivant. Le destin qui me poursuit a donné une belle mort à ce maudit, et

à moi l'affront de la lui laisser conquérir, sous peine d'être lâche en

tuant de ma main un rival sans défense. Louise s'est flattée de m'avoir

désarmé en me promettant... Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour

elle, que c'est pour moi-même que je me suis abstenu de le frapper!

Dites-lui que sa promesse était lâche et odieuse; elle a cru que je

voulais d'elle autre chose que son amour! Elle m'a jugée d'après lui!

Tenez! son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie, comme son

honneur. Tout est usé en elle, la joie d'être mère et la douleur de

l'avoir été. Son coeur est glacé, les baisers d'un débauché ont souillé

ses lèvres... Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie de son

pays et alliée des traîtres. Ses voeux sont pour l'Angleterre, le Dieu

qu'elle prie est le même fétiche que les moines voulaient me faire

adorer ici; c'est le roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des

rois de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle méprise le peuple dont

elle s'est servie pour nous faire la guerre et dont elle rougirait

d'accepter l'alliance... Elle est vaine, elle est folle, elle est

aveugle,... et je l'aimais, moi qui aurais dû la trouver indigne d'être

la compagne d'un soldat de la République!

LOUISE, paraissant. J'en suis indigne, Cadio, c'est vrai! Considérez-moi

comme morte et pardonnez-moi. Un éternel repentir expiera mon égarement.

CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez, mon pardon?

LOUISE. Puisque je vous le demande...

CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...:

MARIE. Aujourd'hui, non! Son âme est brisée; mais le temps efface les

plus cruels souvenirs. (Bas.) Reviens dans un an, Cadio, et je te

réponds d'elle.

CADIO, avec douleur. Elle pleure!... elle pleure amèrement!... Louise,

est-ce _lui_ que vous pleurez?

LOUISE. Non, Cadio, c'est le mal que je t'ai fait.

HENRI. Vous pouvez le réparer, Louise. Vous voyez bien qu'il vous aime

plus que jamais!

LOUISE. Eh bien, qu'il revienne dans un an. Jusque-là, je vivrai de sa

pensée; elle aura purifié mon âme et retrempé ma vie! (Elle s'éloigne.)

CADIO. Un an! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas...

MARIE. Non! Elle t'aime depuis la terrible journée de Carnac. Je le

sais, moi; mais elle craint l'amertume de tes ressentiments, et des

reproches qu'elle ne mérite plus de toi, puisqu'elle se les fait à

elle-même.

CADIO. Elle m'aime et elle me craint!... Ah! je serais un lâche si

j'achevais de briser ce pauvre coeur de femme! Non, non, Marie,

dites-lui que je n'ai pas travaillé en vain à me rendre fort. Je saurai

étouffer en moi les tortures de la jalousie. C'est à cela maintenant que

j'appliquerai ma volonté, je me suis soutenu par la haine; je saurai

m'élever par l'amour.

HENRI. Bien, Cadio! Te voilà dans le vrai; tu entres dans le grand

courant qui entraîne la patrie, lasse de violence, vers la

réconciliation. Le besoin d'aimer est l'impérieux résultat de nos

déchirements. Tu vas quitter cette sanglante arène pour quelques

semaines, j'apporte ici ton congé; tu le trouveras à Auray. Viens nous

rejoindre à Nantes, où nous emmenons Louise. Là, vous oublierez que vous

représentez tous deux, les partis extrêmes de la lutte: elle, le passé

avec ses erreurs; toi, le présent avec ses excès. Marie m'a pardonné

d'être gentilhomme, Louise te pardonnera d'être sans famille. Le temps

est venu où l'on ne vaut que par soi-même; la Révolution a consacré le

principe, c'est à l'amour de sanctifier le fait.

ROXANE, qui l'écoute. C'est bien fort, Henri, ce que tu dis là!... Si au

moins Cadio était général!

HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra!

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