SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO, MOTUS.

MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de marché. On va encore leur apporter

un tas de douceurs; faut-il permettre?...

CADIO. Il faut respecter les témoignages d'amitié; les sentiments sont

libres. Quant aux prisonniers, notre consigne n'est pas de les priver et

de les faire souffrir.

MOTUS. J'adhère à ton opinion, mon capitaine. C'est bien assez d'avoir à

supprimer tous les jours leur existence... De neuf cent cinquante-deux,

ils ne sont plus que trois cents à condamner.

CADIO. Pas de réflexion là-dessus!

MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien que pour toi...

Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai outre-passé les lignes du respect

que je te dois je me passerais mon sabre à travers le corps; mais

quelquefois tu me permets, quand on n'est pas sous les armes, de te

parler comme à un simple citoyen, et pour lors...

CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et mon ami. Eh bien,

que veux-tu dire?

MOTUS. Que la corvée d'escorter cette denrée de cimetière est

contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il y en a encore au moins pour

une quinzaine de jours! On fera ce qui est commandé, mais je peux bien

verser dans ton sein le déplaisir que j'en éprouve. Si j'étais blessé,

tu me soignerais de tes propres mains, comme tu l'as fait plus d'une

fois. Dès lors que mon âme saigne, tu peux m'assister d'un pansement

moral dont le besoin se fait sentir.

CADIO. Oui; écoute... Je fais partie, sous peine d'être fusillé dans les

vingt-quatre heures, du conseil de guerre qui prononce sur le sort des

prisonniers, et pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que

j'agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que la crainte d'être

fusillé m'eût empêché de refuser le métier de juge, s'il eût révolté ma

conscience?

MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la chose; tu penses que la

mort est juste.

CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain sera résolue à égorger

l'autre pour la réduire en esclavage, il faut frapper ceux qui servent

la cause du mal. Ils nous ont prouvé qu'ils n'avaient pas de parole, et

que le pardon était un crime envers la patrie.

MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience d'un simple

troupier doit porter les armes à celle de son supérieur... Mais voici,

une vieille citoyenne qui veut te parler, et dont le physique ne m'est

pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai tant vu!

CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous.

Cadio · 第 81 / 85 题