REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent! On vous croyait sur le
Rhin.
HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio?
REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et bagages!
HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui sont comptées; ne le
dérangeons pas. (A Rebec.) Laisse ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que
tu pourras. J'attends un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi;
vite! (Rebec sort.--A Motus.) Tu dis qu'il est capitaine? Peste! c'est
bien, ça! au bout d'un an de service!
MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nommé à l'unanimité pour
action d'éclat.--Beau militaire sous tous les rapports, adoré du soldat,
encore qu'il soit un peu chien.
HENRI. Chien?
MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je veux dire qu'il est porté
sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres délinquants;
mais il est juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi on lui
pardonne des choses...
HENRI. Quelles choses, voyons?
MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien dans le temps qu'il était
soldat comme moi--est à présent... un tigre!
HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!
MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon colonel, tu n'as
qu'à me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs.
HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.
MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la bataille; il n'y
en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de
quartier, point de prisonniers; toutes nos lattes se sont ébréchées en
manière de scie sur les crânes des chouans, et on a marché dans le sang
jusqu'aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui était
certainement un brave soigné, on avait tous le coeur un peu sensible
pour les vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le pas dans
la férocité, et, à présent que la clémence est à l'ordre du jour, on ne
sait point ce que fera le capitaine, qui n'est pas certes un homme
pareil aux autres humains.
HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!
MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse les facultés dont je
suis susceptible pour t'expliquer la chose!
HENRI. Essaye toujours.
MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu'il a
une pointe de religion dans la tête, comme qui dirait une dévotion à
l'Être suprême, qui le précipite dans des extases et autres travers
supérieurs de l'esprit, où il voit les choses qui doivent arriver, et
même les événements qui se passent à la distance que les autres hommes
ne peuvent s'en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues
ou gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu connaissance de
ceux de nous qui devaient y passer l'arme à gauche.
HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois des prédictions
de ce genre?
MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas; mais, à
sa manière d'agir, on voit qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa
manière de regarder le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le
compte de ses heures.
HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois que tu n'es pas aussi
esprit fort que je le croyais, et qu'il y a toujours des superstitions
dans nos troupes de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris
ce mal-là du paysan...
REBEC, rentrant avec une oie rôtie. Javotte porte deux bouteilles de
vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande à vous parler; il
dit que vous l'attendez.
HENRI. Oui, fais-le entrer. (À Motus.) Va boire un coup à ma santé.
MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la
cuisine. Le paysan breton entre.)