SCÈNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC.

REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent! On vous croyait sur le

Rhin.

HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio?

REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et bagages!

HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui sont comptées; ne le

dérangeons pas. (A Rebec.) Laisse ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que

tu pourras. J'attends un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi;

vite! (Rebec sort.--A Motus.) Tu dis qu'il est capitaine? Peste! c'est

bien, ça! au bout d'un an de service!

MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nommé à l'unanimité pour

action d'éclat.--Beau militaire sous tous les rapports, adoré du soldat,

encore qu'il soit un peu chien.

HENRI. Chien?

MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je veux dire qu'il est porté

sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres délinquants;

mais il est juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi on lui

pardonne des choses...

HENRI. Quelles choses, voyons?

MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien dans le temps qu'il était

soldat comme moi--est à présent... un tigre!

HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!

MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon colonel, tu n'as

qu'à me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs.

HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.

MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la bataille; il n'y

en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de

quartier, point de prisonniers; toutes nos lattes se sont ébréchées en

manière de scie sur les crânes des chouans, et on a marché dans le sang

jusqu'aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui était

certainement un brave soigné, on avait tous le coeur un peu sensible

pour les vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le pas dans

la férocité, et, à présent que la clémence est à l'ordre du jour, on ne

sait point ce que fera le capitaine, qui n'est pas certes un homme

pareil aux autres humains.

HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!

MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse les facultés dont je

suis susceptible pour t'expliquer la chose!

HENRI. Essaye toujours.

MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu'il a

une pointe de religion dans la tête, comme qui dirait une dévotion à

l'Être suprême, qui le précipite dans des extases et autres travers

supérieurs de l'esprit, où il voit les choses qui doivent arriver, et

même les événements qui se passent à la distance que les autres hommes

ne peuvent s'en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues

ou gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu connaissance de

ceux de nous qui devaient y passer l'arme à gauche.

HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois des prédictions

de ce genre?

MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas; mais, à

sa manière d'agir, on voit qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa

manière de regarder le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le

compte de ses heures.

HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois que tu n'es pas aussi

esprit fort que je le croyais, et qu'il y a toujours des superstitions

dans nos troupes de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris

ce mal-là du paysan...

REBEC, rentrant avec une oie rôtie. Javotte porte deux bouteilles de

vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande à vous parler; il

dit que vous l'attendez.

HENRI. Oui, fais-le entrer. (À Motus.) Va boire un coup à ma santé.

MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la

cuisine. Le paysan breton entre.)

Cadio · 第 72 / 85 题