MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.»

HENRI. Voilà tout?

MARIE. Voilà tout.

HENRI. Pourquoi, cela?

MARIE. Comment, pourquoi?

HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme qu'il doit être; mais

l'inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rêvé d'associer

votre avenir au sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont

naturellement distinguées. Tout son être délicat et harmonieux semble

trahir une naissance mystérieuse...

MARIE, souriant. Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît malgré lui! Vous

croyez que, s'il y a une étincellée de noblesse naturelle dans notre

caste, c'est qu'une goutte de sang patricien est tombée dans nos veines!

HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutôt que cet

enfant abandonné était le fils de quelque artiste ou de quelque savant.

S'il n'est qu'un paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes

Bretonnes qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces pays agrestes

que baigne l'Océan terrible et splendide produisent des types

horriblement sauvages ou singulièrement poétiques. Son intelligence vous

confond, c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je lui

rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...

MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?

HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons que je le désire!...

MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.

HENRI, lui prenant la main. Vous ne voulez pas me dire pourquoi?

MARIE, rougissant et retirant sa main. Non.

HENRI. C'est un autre que vous aimez?

MARIE, essayant d'être gaie. Je ne suis pas forcée de vous répondre,

n'est-ce pas?

HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes! Marie, chère Marie!

est-ce qu'il ne vous aime pas, celui que vous préférez?

MARIE, se levant. Je ne sais pas... Je ne crois pas... c'est-à-dire je

ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le droit de vouloir être aimée. Il

faut combattre la misère par un travail assidu et se tenir prêt à tout

sacrifier dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre quelqu'un

heureux et d'élever une famille quand on a tant de peine à traverser la

vie avec dignité pour son propre compte? Les gens sans coeur et sans

conscience s'étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi,

je ne saurais, je suis restée femme par le respect de moi-même. Je ne

comprendrais l'affection qu'avec la durée, et la maternité qu'avec la

sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener, c'est-à-dire

traîner leur grossesse ou leurs nourrissons à travers la bataille et la

déroute, je plaignais ces innocents, et je trouvais presque criminel

l'insouciant, l'égoïste amour qui les avait créés!--Vous voyez! je ne

vous parle pas comme devrait le faire une jeune fille; c'est qu'on n'a

plus, hélas! la coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse,

plus de douce innocence: les grâces ont pris la cuirasse de Minerve. Il

faut renoncer à tout ce qui faisait l'ornement et le charme de la vie,

et se résigner à n'être qu'une soeur de charité dans ce grand hôpital

d'âmes meurtries ou égarées qui est la société présente!

HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'héroïne de dévouement,

la sainte que vous êtes; mais tout ceci ne peut durer qu'un temps

limité, tout se ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France.

La guerre ardente va y ramener la paix durable. L'homme ne peut pas

s'habituer à vivre sans famille et sans bonheur domestique. Dans un an

ou deux peut-être, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile. Déjà

nous avons la victoire éclatante au dehors, le patriotisme doit

triompher au dedans. Douter de cela, c'est douter de la grandeur de la

patrie, et vous et moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous

n'en avons jamais douté. L'avenir nous tiendra-t-il compte de l'effort

suprême qu'il nous a fallu faire pour garder la foi? N'importe,

gardons-la passionnément, et croyons à l'amour comme à la couronne qui

nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour moi, la confiance m'est

revenue depuis que je vous ai miraculeusement arrachée à la prison...

Ah! j'ai passé ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, à

mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais bien qu'une

transformation rapide se faisait dans votre âme. Vous aviez de soudaines

rougeurs, d'involontaires tressaillements. Je vous surprenais, vous si

active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou brisée par

l'émotion. «Elle aime, me disais-je, et ce ne peut être que moi ou

Cadio!... Comment le savoir? oserai-je jamais l'interroger? Elle sera

sincère et d'une loyauté inébranlable; sa réponse sera l'arrêt de mon

désespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime mieux douter encore...» Et

j'aurais encore attendu; mais je pars demain, Marie!

MARIE, éperdue. Ne partez pas!

HENRI, à ses pieds. Non, je resterai si tu m'aimes!

MARIE, pleurant. Ah! je suis folle, et nous sommes des enfants! Il faut

que vous partiez, c'est l'honneur qui le commande, c'est le devoir. Il

n'y aura peut-être plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté

ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours menacées et

vos frères se battent. Si je vous empêchais d'y courir, vous souffririez

bien vite, et vous me reprocheriez bientôt d'avoir entravé votre

carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi, et ce lien sacré

qui est entre nous, l'amour de la patrie, serait relâché et terni par ma

faiblesse. Allez, Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-être jamais!

Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort! Vous emportez mon coeur

et ma vie, emportez donc aussi la promesse que je vous fais ici de vous

pleurer éternellement si je vous perds et de ne jamais appartenir à un

autre!

HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme la vertu, tu es pour

moi l'âme de la France, l'ange de la Révolution! Oui, le devoir,--non

pas avant l'amour, mais à cause de l'amour! Je t'appartiens, Marie, et,

si tu me disais d'être lâche, je le serais peut-être; mais je sens

qu'avec toi je ne peux pas le devenir. Tu es mon courage et ma lumière.

Il n'est pas de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une

compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'élèverai au-dessus de la

nature, je ferai des prodiges de dévouement, j'aurai la vie la plus pure

et la meilleure conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que

tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter à tes pieds un

coeur sans défaillance et un amour sans souillure.

MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon! que nous sommes heureux!

HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin descend en nous... Ah!

regarde, la nature s'illumine et rayonne; toutes les splendeurs du ciel

se déroulent dans ces nuages d'or qui courent sur nos têtes. Les bois

exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante des mélodies célestes.

C'est la première fois que la campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout

était mort, ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang,--le sel des

pleurs l'avait stérilisée,--ou, si elle verdissait et fleurissait

encore, nous n'en savions rien. Nous n'avions pas le temps de la

regarder, ou nous n'étions plus assez purs pour la comprendre.

Aujourd'hui, tout s'est ranimé en nous et autour de nous; aujourd'hui,

c'est fête, c'est l'été, c'est la vie! c'est le règne éternel de la

beauté salué par toutes les créatures. Ah! oui, nous sommes heureux, et

ce moment résume des siècles de repos et de délices; c'est un rêve du

ciel qui rachète des années de douleur et de fatigue!

MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où tout ce que l'on

a souffert, tout ce que l'on doit souffrir encore n'est plus rien. C'est

comme un compte à part dont on s'occupera quand on y sera forcé. En

attendant, on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh! que

c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu'à l'adoration!

Qu'importe après cela que les hommes nous accusent, nous proscrivent ou

nous tuent? Ce n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas

l'innocence! Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connaîtront pas

les joies divines que savourent les coeurs purs.--Je me souviens en ce

moment d'un homme qui trouvait dans son désespoir la force de braver le

ciel... Il osait dire que la mort n'était douce qu'à celui qui avait

satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce pas? la mort n'est douce

qu'à celui qui les a vaincues pour faire de son âme le sanctuaire d'un

grand amour?

HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans coeur qui s'arrogent

l'impunité parce qu'ils savent braver la mort! Moi, je sens qu'on peut

la bénir quand on se sent digne de retrouver au delà de ce monde, dans

la grande patrie qui réunira tous les justes, l'être qu'on a chéri

uniquement et saintement respecté sur la terre!

MARIE, tressaillant. Voilà Cadio prêt à partir. Il vous attend.

HENRI. Déjà, mon Dieu!

MARIE. Henri, chaque moment qui va s'écouler, chaque pas que vous allez

faire nous rapprochera du bonheur, et mériter le bonheur, c'est le

posséder déjà.

HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais vivre du souvenir de

cette heure enchantée!--Adieu, Marie! laisse-moi baiser l'écorce de cet

arbre qui a entendu nos serments et abrité notre joie; je voudrais

remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes les fleurs de ce

lieu charmant pour t'y faire retrouver partout la trace de mes lèvres et

les parfums d'un amour digne de toi!

Cadio · 第 61 / 85 题