DEUXIÈME TABLEAU

Une heure s'est écoulée. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire

enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au zénith, le ciel

est parsemé d'étoiles brillantes.--La ferme est déserte et silencieuse,

sauf la maison d'habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers

les vitres ternes et rougeâtres.--Les ombres vagues de quelques femmes

passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup

les chiens aboient avec fureur.

SCÈNE PREMIÈRE.--LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis

SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.

LA MÈRE CORNY, (sur le seuil, regardant.) Qu'est-ce qu'ils ont donc à tant

japper? avec ça qu'on n'a point d'hommes à la maison!

UNE DES BRUS, venant aussi du dehors. Je ne vois rien! c'est qu'ils

entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous, ma mère. Il n'y a

encore rien de prêt pour le souper.

LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé à inviter les garnisaires!

Il faut ça pour avoir leurs témoignages.

LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai été moi-même. (Elle rentre. Les chiens

aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson, déguisés en paysans et

suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour par le hangar.)

SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais donc taire ces maudits chiens!

TIREFEUILLE. Faut-il les étriper?

RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur la viande.

(Tirefeuille apaise les chiens.)

SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici?

RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés, c'est la ferme du

Mystère. Tiens, la palissade ici; là-bas, la pierre druidique...

SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles étaient quand Louise m'a

écrit. Pourvu qu'elle y soit encore! J'avoue qu'il ne serait pas gai

d'avoir mené à bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la tante!

RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions cependant pas

l'abandonner.

SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles à ton aise! on voit bien qu'elle

n'est pas amoureuse de toi.

RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'éclaireur, est sûr d'avoir

reconnu Louise tantôt sous les habits d'une chevrière. Il faudrait,

avant de nous montrer, savoir au juste où elle est. (A Tirefeuille à

demi-voix.) Avance, et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on

les ouvre! Glisse-toi contre le mur.

TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des crêpes là dedans.

Quelle flambée! et la bonne odeur de graisse, Jésus-Dieu!

RABOISSON, à Saint-Gueltas. Mon cher marquis, un dernier mot avant

d'agir. Je ne te laisserai pas éluder la question.

SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons,

finissons-en! tes scrupules sont absurdes.

RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu'à emmener Louise, et,

d'après toutes les dispositions que tu as prises, il est clair que tu

veux l'emmener seule.

SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener trois personnes, car

le vieux imbécile la Tessonnière en est également, que de prendre la

lune avec les dents. Louise est ma fiancée, elle s'est promise à moi...

RABOISSON. A la condition que tu sauverais son père.

SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m'a

emporté mourant, et il me semble qu'après trois mois de souffrance et de

maladie, j'ai bien payé ma dette. (A Tirefeuille, qui revient.) Eh bien?

TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont pas là.

SAINT-GUELTAS. Diable!

TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en être.

Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d'un moment à l'autre.

SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille

s'éloigne.--A Raboisson.) Pour conclure, je ne t'empêche en aucune façon

de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard.

C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais mieux de les

avertir que nous reviendrons plus tard exprès pour eux. Moi, j'emmène

Louise, je l'ai résolu, je le veux, je l'aime!

RABOISSON. Et tu l'épouses?

SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire jurer?

RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père. Eh! mon Dieu; je

ne suis pas plus scrupuleux qu'un autre, tu le sais bien; mais Louise

m'intéresse. Ce n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la

trompes.

SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est pour cela que j'en

suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je

l'épouserai. Es-tu satisfait?

RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rédaction de

ton contrat.

SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un dévot ou un père de

famille pour me chicaner de la sorte? Non, tu es un vieux garçon comme

moi, et tu sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux femmes qui ne

demandent que de l'amour... Dieu leur a donné comme à nous de la volonté

pour résister, et des griffes, faute d'autres armes, pour se défendre.

Qu'elles se défendent, si bon leur semble, mordieu! nous jouons notre

rôle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir; celle-ci

m'appelle...

RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son père. Elle te demande de

les réunir.

SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me suivra pour moi!

TIREFEUILLE, approchant. On vient!

RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais pas faire le

paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige

vers le bois le plus proche.)

SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais mener près d'ici la barque que j'ai

louée.

TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître! voilà la fermière.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter à la noce! Va-t'en,

cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s'en va par le hangar.)

SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis

CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de

garnisaires, Militaires et Invités.

LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir encore deux chaises et

la petite table. Attends, je vas t'aider.

SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, c'est à moi de porter ça.

A la maison, pas vrai?

LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui donc que vous êtes? Je ne

vous reconnais point.

SAINT-GUELTAS. Un ami.

LA MÈRE CORNY, méfiante. Un ami?

SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.

LA MÈRE CORNY, émue. Ah! bonne sainte Vierge, tant que ça? Mais, si

c'est pour le dommage de quelqu'un, je n'en veux point.

SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne

demande qu'à me reposer une heure chez vous, et je pars.

LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du monde, et on a invité les

garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera à souper. Tenez!

v'là la noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées, oui-da!

SAINT-GUELTAS. Deux?

LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne

mine. (Roxane entre en toilette de mariée avec la fleur d'oranger à sa

cornette; elle donne le bras à Rebec.)

SAINT-GUELTAS. Ça?

LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, notre servante.

SAINT-GUELTAS, à part. Roxane! Je crois rêver. (Haut.) Mais l'autre?...

LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise, avec le ménétrier Cadio.

(Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrés avec une

partie des invités.)

SAINT-GUELTAS, à part. Louise! Cadio! je deviens fou! Ah! la

Tessonnière, je le ferai parler! (Il se glisse parmi les invités.--Toute

la noce est entrée dans la cour et entoure les deux couples. Un des

garçons du village tient la cornemuse de Cadio et crie: «Une danse, une

danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires avec leur

caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout de suite!»)

ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli! Je veux danser,

moi, ouvrir le bal. (A Louise.) Sois donc gaie! C'est charmant, le bal

champêtre. Puisque nous voilà sauvées de là guillotine!...

CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (Il allume une grosse lanterne

de corne qu'il accroche à un pieu.) Joseph! viens par là, sur le

tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c'est

tout ce qu'il faut.

CADIO, au garçon qui commence à faire brailler le biniou. Non, Joseph!

rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. C'est moi qui ferai danser,

comme les autres fois!

CORNY, riant. Ah! par exemple! un nouveau marié, c'est pas l'usage, ça!

(A Louise.) Faut observer tous les usages!

LOUISE, un peu gênée. Comment, Cadio, vous n'allez pas me faire danser?

CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé de ma vie et ne

veux point vous faire rire de moi.

LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que j'aurai l'avantage

d'inviter la belle Françoise, nonobstant l'autorisation préalable du

mari.

CADIO. Oui, oui, allez!

CORNY, à Louise qui hésite. Craignez rien, c'est nos amis et nos

répondants! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font

vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent en rond

sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de

couper la chaîne et de s'y placer où il veut.)

SAINT-GUELTAS, qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part. Mariée,

elle! Ah! j'arrive à temps! (A Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh

bien, qu'y a-t-il?

TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, le brouillard

remonte.

SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois ce joueur de biniou?

TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d'avoir tué

Mâcheballe.

SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de nous suivre.

TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser?

SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de nous perdre, oui!

Autrement... Après ça, un coquin de moins...

Cadio · 第 47 / 85 题