Une heure s'est écoulée. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire
enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au zénith, le ciel
est parsemé d'étoiles brillantes.--La ferme est déserte et silencieuse,
sauf la maison d'habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers
les vitres ternes et rougeâtres.--Les ombres vagues de quelques femmes
passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup
les chiens aboient avec fureur.
SCÈNE PREMIÈRE.--LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis
SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.
LA MÈRE CORNY, (sur le seuil, regardant.) Qu'est-ce qu'ils ont donc à tant
japper? avec ça qu'on n'a point d'hommes à la maison!
UNE DES BRUS, venant aussi du dehors. Je ne vois rien! c'est qu'ils
entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous, ma mère. Il n'y a
encore rien de prêt pour le souper.
LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé à inviter les garnisaires!
Il faut ça pour avoir leurs témoignages.
LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai été moi-même. (Elle rentre. Les chiens
aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson, déguisés en paysans et
suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour par le hangar.)
SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais donc taire ces maudits chiens!
TIREFEUILLE. Faut-il les étriper?
RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur la viande.
(Tirefeuille apaise les chiens.)
SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici?
RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés, c'est la ferme du
Mystère. Tiens, la palissade ici; là-bas, la pierre druidique...
SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles étaient quand Louise m'a
écrit. Pourvu qu'elle y soit encore! J'avoue qu'il ne serait pas gai
d'avoir mené à bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la tante!
RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions cependant pas
l'abandonner.
SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles à ton aise! on voit bien qu'elle
n'est pas amoureuse de toi.
RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'éclaireur, est sûr d'avoir
reconnu Louise tantôt sous les habits d'une chevrière. Il faudrait,
avant de nous montrer, savoir au juste où elle est. (A Tirefeuille à
demi-voix.) Avance, et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on
les ouvre! Glisse-toi contre le mur.
TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des crêpes là dedans.
Quelle flambée! et la bonne odeur de graisse, Jésus-Dieu!
RABOISSON, à Saint-Gueltas. Mon cher marquis, un dernier mot avant
d'agir. Je ne te laisserai pas éluder la question.
SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons,
finissons-en! tes scrupules sont absurdes.
RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu'à emmener Louise, et,
d'après toutes les dispositions que tu as prises, il est clair que tu
veux l'emmener seule.
SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener trois personnes, car
le vieux imbécile la Tessonnière en est également, que de prendre la
lune avec les dents. Louise est ma fiancée, elle s'est promise à moi...
RABOISSON. A la condition que tu sauverais son père.
SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m'a
emporté mourant, et il me semble qu'après trois mois de souffrance et de
maladie, j'ai bien payé ma dette. (A Tirefeuille, qui revient.) Eh bien?
TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont pas là.
SAINT-GUELTAS. Diable!
TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en être.
Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d'un moment à l'autre.
SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille
s'éloigne.--A Raboisson.) Pour conclure, je ne t'empêche en aucune façon
de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard.
C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais mieux de les
avertir que nous reviendrons plus tard exprès pour eux. Moi, j'emmène
Louise, je l'ai résolu, je le veux, je l'aime!
RABOISSON. Et tu l'épouses?
SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire jurer?
RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père. Eh! mon Dieu; je
ne suis pas plus scrupuleux qu'un autre, tu le sais bien; mais Louise
m'intéresse. Ce n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la
trompes.
SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est pour cela que j'en
suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je
l'épouserai. Es-tu satisfait?
RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rédaction de
ton contrat.
SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un dévot ou un père de
famille pour me chicaner de la sorte? Non, tu es un vieux garçon comme
moi, et tu sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux femmes qui ne
demandent que de l'amour... Dieu leur a donné comme à nous de la volonté
pour résister, et des griffes, faute d'autres armes, pour se défendre.
Qu'elles se défendent, si bon leur semble, mordieu! nous jouons notre
rôle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir; celle-ci
m'appelle...
RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son père. Elle te demande de
les réunir.
SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me suivra pour moi!
TIREFEUILLE, approchant. On vient!
RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais pas faire le
paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige
vers le bois le plus proche.)
SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais mener près d'ici la barque que j'ai
louée.
TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître! voilà la fermière.
SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter à la noce! Va-t'en,
cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s'en va par le hangar.)
SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis
CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de
garnisaires, Militaires et Invités.
LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir encore deux chaises et
la petite table. Attends, je vas t'aider.
SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, c'est à moi de porter ça.
A la maison, pas vrai?
LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui donc que vous êtes? Je ne
vous reconnais point.
SAINT-GUELTAS. Un ami.
LA MÈRE CORNY, méfiante. Un ami?
SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.
LA MÈRE CORNY, émue. Ah! bonne sainte Vierge, tant que ça? Mais, si
c'est pour le dommage de quelqu'un, je n'en veux point.
SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne
demande qu'à me reposer une heure chez vous, et je pars.
LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du monde, et on a invité les
garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera à souper. Tenez!
v'là la noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées, oui-da!
SAINT-GUELTAS. Deux?
LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne
mine. (Roxane entre en toilette de mariée avec la fleur d'oranger à sa
cornette; elle donne le bras à Rebec.)
SAINT-GUELTAS. Ça?
LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, notre servante.
SAINT-GUELTAS, à part. Roxane! Je crois rêver. (Haut.) Mais l'autre?...
LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise, avec le ménétrier Cadio.
(Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrés avec une
partie des invités.)
SAINT-GUELTAS, à part. Louise! Cadio! je deviens fou! Ah! la
Tessonnière, je le ferai parler! (Il se glisse parmi les invités.--Toute
la noce est entrée dans la cour et entoure les deux couples. Un des
garçons du village tient la cornemuse de Cadio et crie: «Une danse, une
danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires avec leur
caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout de suite!»)
ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli! Je veux danser,
moi, ouvrir le bal. (A Louise.) Sois donc gaie! C'est charmant, le bal
champêtre. Puisque nous voilà sauvées de là guillotine!...
CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (Il allume une grosse lanterne
de corne qu'il accroche à un pieu.) Joseph! viens par là, sur le
tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c'est
tout ce qu'il faut.
CADIO, au garçon qui commence à faire brailler le biniou. Non, Joseph!
rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. C'est moi qui ferai danser,
comme les autres fois!
CORNY, riant. Ah! par exemple! un nouveau marié, c'est pas l'usage, ça!
(A Louise.) Faut observer tous les usages!
LOUISE, un peu gênée. Comment, Cadio, vous n'allez pas me faire danser?
CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé de ma vie et ne
veux point vous faire rire de moi.
LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que j'aurai l'avantage
d'inviter la belle Françoise, nonobstant l'autorisation préalable du
mari.
CADIO. Oui, oui, allez!
CORNY, à Louise qui hésite. Craignez rien, c'est nos amis et nos
répondants! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font
vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent en rond
sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de
couper la chaîne et de s'y placer où il veut.)
SAINT-GUELTAS, qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part. Mariée,
elle! Ah! j'arrive à temps! (A Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh
bien, qu'y a-t-il?
TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, le brouillard
remonte.
SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois ce joueur de biniou?
TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d'avoir tué
Mâcheballe.
SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de nous suivre.
TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser?
SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de nous perdre, oui!
Autrement... Après ça, un coquin de moins...