LE PREMIER SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Voilà le faiseur de phrases!
LE DÉLÉGUÉ, ironique. _Daigneras-tu_ nous dire qui tu es, toi, avec ta
face de renard?
REBEC, se redressant et payant d'audace. Lycurgue, municipal de cette
commune.
LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. Interrogez-le; moi, je souffre comme un
damné! (Il met la tête dans ses mains et ses coudes sur la table, que
les femmes ont apportée, ainsi qu'une bouteille et des gobelets
d'étain.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE, à Rebec. Es-tu de ce pays?
REBEC. J'y réside depuis le temps voulu, citoyen.
LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant?
REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où j'avais la commission de
faire brûler les châteaux des anciens nobles. J'en ai brûlé douze!
LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brûlé six en tout de ce
côté-là. Avance ici, lieutenant.
HENRI, sans bouger. Vous me parlez, monsieur?
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut te parler. (Henri
s'approche.)
LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais bas tout à l'heure?
HENRI. Oui, monsieur.
LE DÉLÉGUÉ. Où l'as-tu connu?
HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs.
LE SECRÉTAIRE. A-t-il brûlé réellement des châteaux?
HENRI. Je n'en sais rien.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais... attendez donc! Il y avait par là le
repaire du fameux rebelle Sauvières. J'ai bonne mémoire, moi. (A Rebec.)
Est-ce toi qui l'as brûlé?
REBEC, troublé, regardant Henri. Je ne me souviens pas bien si c'est moi
ou un autre...
HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la sienne.
LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc?
HENRI. J'y étais.
LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l'ordre de brûler Sauvières?
HENRI. C'est moi.
LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes?...
HENRI. Charles-Henri de Sauvières.
LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle?
HENRI. Son neveu.
LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution?
HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je chéris sa mémoire.
LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors! Comment n'es-tu pas capitaine?
HENRI. Je ne veux pas l'être, monsieur.
LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi? Tu es las de servir la République?
HENRI. Non, monsieur. J'ai gagné mon épaulette en combattant l'étranger,
je ne veux pas devoir un nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons
affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter mon avancement; mais
contre des Français égarés... non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous
le rappeler.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique: tu n'as pas voulu de
récompense pour avoir brûlé le château de ton oncle; dis cela tout
bonnement.
HENRI, indigné. Qu'eussiez-vous fait à ma place?
LE SECRÉTAIRE. J'eusse accepté avec orgueil!
HENRI, avec mépris. Eh bien, tant pis pour vous! (Le secrétaire pâlit de
colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.)
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, à Henri. Si le citoyen délégué est satisfait de
tes réponses, nous devons en tolérer l'audace; mais tu as des
renseignements à donner... (Consultant un gros cahier de notes.) Le
traître Sauvières avait une fille, une soeur, des amis et des parents
qui ont porté les armes, même les femmes!
HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier de Prémouillard ont
été tués à l'affaire du Grand-Chêne. Je ne sais rien des autres.
LE DÉLÉGUÉ, plus doux. Étais-tu à cette affaire, jeune homme?
HENRI, triste. J'y étais.
LE PREMIER SECRÉTAIRE, l'observant. A contre-coeur sans doute?
HENRI. Plaît-il, monsieur?
LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton devoir?
HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait.
LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et nous dire où sont
réfugiés les survivants de ta famille.
HENRI. Je l'ignore absolument.
LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l'honneur?
HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore même si une seule personne de
ma famille a survécu à l'écrasement de l'armée vendéenne.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais... si tu connaissais leur
tanière, les dénoncerais-tu?
HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de
m'interroger en dehors des choses qui concernent mon service. Chargé par
mon colonel d'escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter
sa personne et celle de ses employés... Voilà ma consigne, je n'en ai
pas d'autre.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs que ceux de votre
colonel. Tout militaire nous doit obéissance, et nous avons le droit
d'interroger toute personne suspecte.
HENRI, avec indignation, s'adressant au délégué. Et je suis une de ces
personnes, moi?
LE DÉLÉGUÉ, entraîné par sa franchise. Non, mon jeune stoïcien! Tu as
bien mérité de la patrie, et bon compte sera rendu de ta conduite! Tu es
du bois dont on fait les généraux. Va, tu peux t'occuper de ton service.
Nous avons confiance en toi. (Henri s'éloigne, Rebec veut le suivre.)
HENRI, bas. Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal de
l'inquisition en voyage! (Ils se séparent. Henri retourne à ses
cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses garçons
travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger
l'avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour
de la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE, au délégué. Par le saint couperet de la
guillotine, tu faiblis!
LE DÉLÉGUÉ, fatigué, à l'autre secrétaire. Qu'est-ce qu'il dit, cet
imbécile?
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et il a raison. Tout ce
qui nous entoure ou nous approche dans cette tournée est suspect et
inquiétant. Le militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan est
et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment de prendre confiance.
La mission qu'on t'a donnée de parcourir les campagnes pour connaître
l'esprit si connu des populations est probablement un piége de tes
ennemis.
LE PREMIER SECRÉTAIRE, inquiet. Le fait est que nous voilà tous les
trois seuls au milieu des paysans qui nous détestent... (Au délégué, qui
s'est versé de l'eau-de-vie et lui arrêtant la main.) Ne bois pas cela!
j'en ferai l'épreuve le premier.
LE DÉLÉGUÉ, influencé. Du poison peut-être? Bouquin, tu es un Spartiate!
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant bien les
embûches dont nous aurions à te préserver au péril de notre vie... et, à
présent que nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvières...
LE DÉLÉGUÉ, effrayé. Vous croyez qu'il me laisserait assassiner?
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ce serait si facile! On donne le mot à une bande
de brigands qui ont bien vite dispersé cinquante hommes sans dévouement
ni conviction.
LE DÉLÉGUÉ. Non, je ne puis croire à tant de scélératesse! Vous êtes
malades de peur tous les deux!
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Peur, nous qui combattons tes instincts de
douceur et de clémence, sauf à nous faire mettre en pièces à tes côtés?
LE DÉLÉGUÉ. C'est vrai; pardon, mes enfants, vous êtes des héros, et,
moi... je suis affaibli, c'est vrai; je suis malade. Ah! cette pauvre
tête est transpercée de douleurs aiguës, quand elle m'est pas remplie de
visions effroyables!
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Voyons, où as-tu mal? tu n'en sais rien?
LE DÉLÉGUÉ, appliquant la main sur sa nuque. Là, toujours là! voilà le
siége du mal.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un rhumatisme! Bois; à présent, tu peux boire.
Cette liqueur est innocente, (Ils se versent de l'eau-de-vie et boivent
tous les trois.)
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Sais-tu ce que disent les aristocrates à propos
du mal dont tu te plains sans cesse? Ils prétendent qu'à force de faire
tomber des têtes, tu sens la tienne près de tomber toute seule!
LE DÉLÉGUÉ. Ah! cela est étrange! Je rêve cela continuellement,... et,
dans le sommeil, la douleur devient si atroce... Oui, c'est le couperet
qui scie ma chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma rage,
je saisis ma tête, moi, pour l'arracher du tronc et la jeter dans le
panier... Ne parlons pas de ça... Buvons, prenons des forces factices,
puisque celles de la nature sont épuisées. (Il boit.) C'est de l'eau,
ça!
LE PREMIER SECRÉTAIRE. C'est du poivre en barres, au contraire. Tu as
donc perdu le goût?
LE DÉLÉGUÉ. Totalement.
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Eh bien, il faut boire du sang pour te
retremper.
LE DÉLÉGUÉ. Tu es brutal, toi! une folie sombre!
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Veux-tu de l'éloquence?
LE DÉLÉGUÉ. Non, j'en ai. Donnez-moi plutôt du stoïcisme.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu manques de principes, nous le savons. Eh bien,
écoute; qui veut la fin veut les moyens. Détruire ou être détruit, nous
en sommes là, plus de milieu! ce que nous détruisons est le mal...
LE DÉLÉGUÉ. Je sais tout ça, flanquez-moi la paix! Je sais que, dans
toutes les grandes entreprises, il y a un moment suprême où, pour
combattre la lassitude et soutenir l'effort, il faut saisir le glaive de
la cruauté et... (Reprenant sa tête dans ses mains crispées.) Ah! je
n'en peux plus; je voudrais être mort!
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu n'es plus bon qu'à mourir, si tu doutes!
LE DÉLÉGUÉ, buvant encore. Et, si je doutais, vous me dénonceriez,
fanatiques enfants de la Révolution?
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Oui, certes!
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Je ferais mieux, je te poignarderais!
LE DÉLÉGUÉ, exalté, se levant et frappant son gobelet sur la table.
Allons, vous feriez bien! Moi aussi, je vous briserais, si vous ne me
souteniez pas sur l'âpre et sauvage montagne! C'est votre mission, à
vous, mes jeunes tigres! Il faut des hommes, à présent. Que dis-je! les
hommes n'ont qu'une dose limitée d'énergie, la pitié est chose
naturelle, le dégoût est chose fatale; il faut devenir des dieux! Des
dieux cabires, des essences dégagées de la matière, des forces
implacables, funestes! Eh bien, alors, brûlons nos entrailles avec le
fer rouge de l'ivresse. Éteignons en nous les dernières palpitations de
la sensibilité, soyons fer et feu, mitraille et torche, hache et
brandon! Nous tomberons épuisés, maudits, insultés, torturés peut-être!
mais la vérité triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle...
CADIO, (malgré lui.) Non!
LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que c'est?
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un traître! (Il tire un coup de pistolet sur le
hangar: Cadio a disparu.)
HENRI, accourant. Qu'y a-t-il?
LE DÉLÉGUÉ. Aux armes! défendez-moi!
HENRI. On a tiré sur vous?
LE SECOND SECRÉTAIRE, désignant le hangar. On nous a menacés. Courez,
fouillez les buissons. Tuez tout! allez-y tous!
HENRI, au délégué. S'il y a des ennemis ici, ma place est auprès de
vous. (A un sous-officier.) Prenez douze hommes et courez par là.
Arrêtez tous ceux que vous rencontrerez.
LE DÉLÉGUÉ. Oui, c'est cela. Restez, vous autres! (Le sous-officier
passe à cheval à travers le hangar en le brisant, ses hommes le suivent
en élargissant la brèche. Henri fait entourer la cour par ses autres
hommes.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Emparez-vous de tout le monde ici.
MOTUS. Mais permets, citoyen secrétaire! j'ai fort bien vu la chose, et,
sans te contredire, je déclare que personne autre que toi n'a tiré.
LE SECRÉTAIRE. Ah! vous raisonnez, vous autres? vous entrez en
rébellion? vous trahissez aussi?
HENRI. Non, monsieur! N'insultez pas de braves soldats qui font leur
devoir et le feront toujours.
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, au délégué. On va nous chercher querelle, c'est
un coup monté!
LE DÉLÉGUÉ. Ne donnons pas de prétexte à la révolte! (A Henri.)
Éloignez-vous, lieutenant; vous nous gardez de trop près. On étouffe
ici! (Henri obéit.)
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Il faut interroger le municipal. (Le deuxième
secrétaire va le chercher.)
LE DÉLÉGUÉ. A quoi bon, puisque personne ne nous a attaqués?
LE PREMIER SECRÉTAIRE, montrant le hangar. Une voix est partie de là
pour protester contre la gloire et la sainteté de la République.
LE DÉLÉGUÉ, rêveur. Le monosyllabe était audacieux... vrai peut-être!
Qui sait si, en croyant sauver la République, nous ne l'égorgeons pas?
LE SECRÉTAIRE. L'homme était un lâche, il a fui!
LE DÉLÉGUÉ, en proie à des mouvements contraires et convulsifs. S'il est
lâche, qu'on le fusille; exterminons tous les lâches!
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Avance donc, poule mouillée! Tu
trembles?
LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que vous voulez que je dise à un pareil âne? Vous
m'obsédez!
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Puisque tu retombes dans l'apathie, je
l'interrogerai, moi. (A Rebec.) Va chercher ton registre de police
municipale.
REBEC. Je l'ai sur moi; le voici.
LE PREMIER SECRÉTAIRE, cherchant. La liste des habitants de cette ferme!
REBEC, montrant la feuille. La voilà. J'étais en train de la dresser.
LE SECRÉTAIRE. «Corny, Jean-Baptiste, fermier du _Mystère_.» Qu'est-ce
que cela signifie? quel mystère?
CORNY, avançant. C'est le nom de l'endroit, citoyen.
LE SECRÉTAIRE. Qui le lui a donné?
CORNY, tranquille et souriant. Oh dame! c'est vous autres!
LE SECRÉTAIRE. Comment cela? Te moques-tu de nous?
CORNY. Non, citoyen. L'endroit s'appelait _le Saint-Mystère_, à cause
d'une chapelle qu'il y avait. On a donné l'ordre d'abattre la chapelle,
et on a défendu de donner aux hameaux des noms de saints. On a obéi,
nous autres, et v'là pourquoi l'endroit s'appelle _le Mystère_ tout
court.
LE SECRÉTAIRE, au délégué. Explication captieuse! Ce nom désigne pour
les brigands un lieu de refuge. (Il lit la liste dressée par Rebec.)
«Corny, fermier, sa femme, ses fils... leurs épouses et enfants.» Ah!
qu'est-ce que c'est que Marie-Jeanne, âgée de quarante-sept ans?
REBEC. Fille de peine.
LE SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? Que signifient ces noms vagues et
indéterminés?
REBEC. Mon recensement n'était pas fini, citoyen. Le père Jacques est un
vieux qui va en journée pour gagner sa vie.
LE SECRÉTAIRE. Est-il né dans la commune?
REBEC. Mais je suppose...
LE SECRÉTAIRE. C'est-à-dire que tu n'en sais rien et ne t'en inquiètes
pas? (A Corny.) Où est né le père Jacques?
CORNY. Dame! comment le savoir? Il est plus vieux que moi, je n'y étais
point. C'était sur les registres de la paroisse, mais les bons
républicains de la ville sont venus et les ont brûlés. Faut plus nous
demander d'actes de naissance, à nous autres!
LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Et, comme les Vendéens ont brûlé, de leur
côté, les actes civils, les recherches deviennent impossibles dans le
pays. Tout échappe ici à la légalité.
LE SECRÉTAIRE, bas. N'importe, j'ai des soupçons... (Il consulte le
registre et ses notes. Haut, à Corny.) Et Françoise, que fait-elle ici?
CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos bêtes celle-là.
LE SECRÉTAIRE. D'où sort-elle?
CORNY. Du pays d'Aunis. C'est une champie, une jeunesse.
LE SECRÉTAIRE, consultant la liste. Dix-huit ans! Faites-la comparaître.
LE DÉLÉGUÉ, qui se tient toujours la tête et qui donne des signes
d'impatience. A quoi diable t'amuses-tu là? Vas-tu interroger tous ces
pouilleux?
LE SECRÉTAIRE, bas. La fille est la soeur du traître Sauvières sont
réfugiées par ici, on me l'a dit. Leurs âges se rapportent à la
déclaration du municipal. J'ai là leur signalement, tu dois les voir.
LE DÉLÉGUÉ. Allons, dépêchons-nous!
LE SECRÉTAIRE, à Corny, qui l'a écouté. Eh bien, la Françoise?
CORNY. Oh dame! elle est aux champs, un peu loin. Faut le temps; j'ai
envoyé...
LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne en attendant.
CORNY. Celle-là mène nos chèvres de son côté.
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? il est aussi aux champs?
CORNY. Dame! c'est l'heure de faire son ouvrage.
LE SECRÉTAIRE, au délégué, qui s'impatiente. Une jeune fille et une
vieille... Je jurerais que je les tiens! (A Corny qui l'écoute toujours
sans en avoir l'air.) Elle est fille, n'est-ce pas, la Marie-Jeanne?
CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve.
LE SECRÉTAIRE, à Rebec qui tressaille. Est-ce vrai, qu'elle est veuve?
REBEC, se remettant et payant d'audace. Veuve d'un républicain mort au
champ d'honneur, à ce que l'on m'a dit.
LE SECRÉTAIRE. Mais Françoise n'est pas mariée?
CORNY. Faites excuse, elle l'est.
LE SECRÉTAIRE, à Rebec. Réponds, toi!... J'imagine que tu n'oserais pas
mentir au représentant de la nation? Allons, la vérité! Françoise est
une brigande, nous le savons. Veux-tu que je la nomme? Tu pâlis,
traître!
REBEC. Citoyen, j'ignore...
CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas vous confusionner comme
ça pour rien! Vous savez bien que la Françoise est la promise à Cadio,
et qu'elle va l'épouser au premier jour.
LE SECRÉTAIRE. Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?
CORNY, enjoué. Cadio, c'est, sauf votre respect, le cornemuseux de notre
endroit; c'est un homme de son rang, un champi comme elle, et un bon
patriote, oui-da! C'est lui qu'a tué Mâcheballe d'un coup de fusil,
rasibus le bois du Grand-Chêne!
LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Alors, C'est un des nôtres, tu vois!
LE SECRÉTAIRE. Ou un émigré déguisé. Tu crois à leurs histoires?
CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez vous gausser de nous.
On n'a point de brigands chez nous, ni d'émigrés non plus. On ne connaît
point ça. On est des bons citoyens, autant les uns comme les autres. Où
donc qu'on trouverait les moyens de nourrir des étrangers, avec la
misère qu'on a, bonnes gens?
LE SECRÉTAIRE, qui a pris des notes, au sous-officier qui revient par le
hangar. Eh bien, vous ne ramenez personne?
LE SOUS-OFFICIER. Je n'ai pas rencontré une âme dans le rayon d'un quart
de lieue.
LE SECRÉTAIRE, au délégué. Ils nous trahissent tous. Partons!
LE DÉLÉGUÉ. La voiture est-elle réparée?
CORNY. Oh! elle vous mènera ben deux cents lieues, à c't' heure!
LE DÉLÉGUÉ. Partons, partons!
LE PREMIER SECRÉTAIRE. Montre donc un peu de vigueur en partant; ne leur
laisse pas croire qu'ils t'ont joué!
LE DÉLÉGUÉ, à Rebec. Tout ce que nous avons vu ici est louche, et tes
registres sont mal tenus. Mon secrétaire, ici présent, repassera demain
sous bonne escorte et changera vos garnisaires, qui font mal leur
devoir. D'où vient qu'ils ne se sont pas présentés pour recevoir mes
ordres?
REBEC. Ils sont en tournée, citoyen commissaire.
LE DÉLÉGUÉ, au premier secrétaire. Tu vérifieras demain à la
municipalité tous les actes civils. (A Rebec.) J'ai pris note de tes
réponses et des assertions du paysan, ton compère. Si vous avez menti,
vous serez fusillés dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects
ont disparu, entre autres la Françoise et la Marie-Jeanne, ou conduira à
Nantes, la chaîne au cou, tous ceux qui leur auront donné asile. Vous
entendez tous!
CORNY, à ses fils et à ses valets, qui se sont rapprochés. On entend
ben, et on ne craint rien! (Ils sourient tous d'un air ingénu.)
LE DÉLÉGUÉ, appuyé sur un de ses secrétaires; il peut à peine marcher.
Je te donnerai des hommes sûrs. Il faut retrouver tous ces brigands! Il
faut en finir avec eux! Il faut faire un exemple (bas), et frapper de
terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au nez!
LE SECRÉTAIRE. A la bonne heure! Je te reconnais, je te retrouve!
LE DÉLÉGUÉ. Oui, boire du sang, tu l'as dit, puisqu'on succombe quand on
hésite!
LE SECRÉTAIRE, aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau à la main;
avec un ton et une physionomie sinistres. A demain, vous autres! (Ils
remontent en voiture.)
HENRI, à Rebec, qui va près de lui. Si elles sont ici, ne me le dis pas.
Sauve-les à tout prix, et tout ce que je possède est à toi! (Il saute
sur son cheval et suit la voiture qui s'éloigne.)
SCÈNE VII.--REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIÈRE, LOUISE, ROXANE, les
Paysans, suivant des yeux la voiture, et retournant à leurs travaux
quand elle a disparu.
REBEC, (se parlant à lui-même, devant Corny.) Ah bien, oui! tout ce qu'il
possède! Qu'est-ce qu'il a, le pauvre officier? Et quand il aurait des
millions, à quoi ça me servirait-il, si on me fusille? Je n'ai pas
d'enfants, moi, je n'ai que ma peau, et j'y tiens.
CORNY. Ne dites toujours pas à ces dames que leur cousin est venu céans!
ça les rendrait trop tranquilles, la vieille crierait ça sus les
toits...
REBEC. Oh! ne craignez rien! je n'ai garde; mais que le bon Dieu vous
bénisse, vous! vous m'attirez, de belles affaires avec vos histoires!
CORNY. Point du tout! j'ai parlé vite et bien... J'avais pas le temps de
penser.
REBEC. Mais quelle sacrée idée avez-vous eu de fiancer mademoiselle
Louise avec Cadio?
CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre! Ici, tout le monde a
femme et enfants. J'ai bien pensé à vous, mais je ne sais point si vous
êtes veuf ou garçon; alors, Cadio, que j'avais vu tantôt, m'a passé par
la tête...
LOUISE, venant par le hangar avec Cadio; Roxane les suit. A Rebec.
Qu'est-ce qu'il me dit, Cadio? vous êtes en grand danger à cause de
nous?
CORNY. Tiens! il était donc là encore?
CADIO, montrant le hangar. Oui, ils m'ont bousculé dans les fagots. Je
me suis tenu coi; j'ai entendu tout.
CORNY, à Louise. Alors, vous savez qu'on viendra demain...
REBEC, agité. Et que je suis perdu, moi! Trouvez, à vous tous, le moyen
de me sauver, ou je monte à cheval, je rejoins le délégué, je vous
dénonce, et j'obtiens ma grâce.
ROXANE. C'est peut-être le mieux! Va, coquin, ça nous donnera le temps
de fuir.
LA TESSONNIÈRE. Fuir encore? avec ma goutte? J'aime mieux risquer le
tout, je reste.
CORNY, à Rebec. Eh ben, et nous autres? Si vous nous dénoncez, on mettra
le feu chez nous, et on nous jettera dans la Loire?
LOUISE. Mais, si nous restons, vous êtes également perdus! Ah! mes
pauvres amis, que faire?
CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le monde, et c'est le seul.
LOUISE. Alors, c'est le bon; dites-le vite.
CORNY. Faut vous marier toutes les deux.
ROXANE. Nous marier? Et avec qui, bon Dieu?
CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que ça soit censé des
patriotes. Vous savez bien qu'à Nantes et à Paris des grandes dames se
sont sauvées comme ça de la prison et de la mort; c'était sur votre
journal.
ROXANE. Quelle horreur! Jamais je ne consentirai...
CORNY. Attendez donc, attendez donc! Il s'agit de trouver deux hommes
qui se prêtent à la frime pour vous sauver. On les trouvera ben! Sitôt
le mariage bâclé, chacun ira de son côté. Vous serez censées parties
avec vos maris; pourvu qu'on voie les actes à l'état civil, c'est tout
ce qu'on veut, et alors, brigandes ou non, on vous laissera tranquilles.
Tant qu'à nous, on ne nous fera point de mal.
LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grâces accordées à la condition de
pareils mariages?
REBEC. Mais certainement! (A Corny, bas.) Je n'en sais, ma foi, rien,
mais ça doit être.
CORNY, haut. Ça est! c'est imprimé!
ROXANE, à Louise. Au fait, je le tiens d'une lettre de madame du
Roseray. Quantité de femmes de qualité ont passé par là. C'est le salut.
LOUISE. Ma tante!...
CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle! vous vous imaginez donc que
c'est des vrais mariages? Ah ouiche! des mariages comme ça, devant le
municipal, sans prêtre et sans église? Vous savez ben qu'à présent on
s'en va la nuit dans les bois, nous autres, pour trouver le bon prêtre
qui nous marie à la belle étoile du bon Dieu. Si on y allait point, on
ne se croirait point mariés... Eh ben, vous, vous n'irez point et y aura
rien de fait.
ROXANE. Il a raison, mille fois raison! Ça ne durera pas six semaines,
une loi pareille. Me voilà décidée, moi, je me marie.
REBEC. Avec qui?
ROXANE. Avec qui?... Avec toi, gredin!
REBEC. Avec moi? Miséricorde!
ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le roi sera sur le trône.
REBEC, à part. Diantre! qui sait?. (Haut.) Mais je veux conserver mes
opinions! Je suis républicain de coeur et d'âme!
ROXANE. Pardine! c'est ce qu'il faut! Fais-toi jacobin, hébertiste,
porte le bonnet rouge! Tu es trop tiède, mon cher! Ma main et ma ferme,
à condition que tu seras un démagogue...
LOUISE. Ma tante! tout cela n'est pas sérieux?
CORNY. Si fait, demoiselle, faut que ça soit sérieux... pour les bleus,
s'entend! Voyons, Rebec, qu'est-ce qui prouve le mariage pour ces
gens-là? La feuille du registre, pas vrai?
REBEC. Et les témoins?
CORNY. Les témoins?... On en trouvera bien pour dire _oui_ aujourd'hui,
et _non_ une autre fois! Un supposé, vous faites les mariages ce soir;
demain, vous montrez l'acte au délégué ou à son _valet_; vous le
déchirez après demain, c'est pas plus malin que ça.
LOUISE, à Rebec. Est-ce vrai, ce qu'il dit?
REBEC. Mais... oui, c'est très-possible! Vous pensez bien que, le danger
passé, je quitte le pays, moi! Que mon successeur se débrouille!
ROXANE. Et tu déchireras, mon cher, tu déchireras! Sans ça, pas de
ferme!
REBEC. Oh! soyez tranquille; je n'ai nulle envie d'être votre mari!
(Bas.) C'est une ferme... en toute propriété?
ROXANE. Tu veux un engagement signé?
REBEC. Mais... ça se fait; _verba volant_!
ROXANE. Tu l'auras. (A Louise.) Allons, ma nièce, fais comme moi.
Choisis ton époux républicain.
CORNY. Y a pas à choisir. J'ai choisi au hasard, mais j'ai mis la main
tout de suite sur le bon.
LOUISE. Qui donc?
CORNY. Cadio!
LOUISE, interdite. Lui?
CADIO. Je n'avais pas osé vous le répéter, demoiselle; mais il a dit que
nous étions fiancés.
LOUISE. Et toi; Cadio, est-ce que tu te prêterais à une supercherie...
qui, après tout, n'engage en rien la conscience? Voyons, tu réfléchis?
CADIO. La conscience... vous êtes sûre? Je croirai ce que vous croirez.
LOUISE. Eh, bien!... en mon âme et conscience, je crois, en bonne
chrétienne, qu'un mariage où Dieu n'est pas pris à témoin n'est qu'une
feuille de papier.
ROXANE. Pas même! c'est une feuille de chou!
CADIO. Alors... dans votre coeur, vous direz non?
LOUISE. Et toi aussi certainement!
CORNY, poussant Cadio qui rêve. Allons, allons, Cadio! t'es républicain,
on sait ça! t'as tué Mâcheballe; mauvaise note, quand, les blancs
reviendront sur l'eau!... Mais, en sauvant la demoiselle à c't'heure, tu
te sauves pour plus tard...
CADIO. La sauver, elle! voilà ce qui me décide. (A part.) Puisque Henri
m'avait commandé de la sauver... (A Louise.) Alors! vous le voulez?
LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour disputer ma vie à des
misérables, je ne ferais pas un mensonge; mais il s'agit de préserver
mes vieux parents et ces hôtes dévoués qui seraient massacrés avec
nous.--Voyons, tu as entendu parler ces égorgeurs ivres de sang;
doutes-tu encore de leur férocité?
CADIO. Non! c'est des fous, des malades, des malheureux! La République
va mourir!
ROXANE. Eh bien donc, tu reviens à nous, Cadio! Aide-nous à tromper ces
monstres, et dépêchons-nous. Rebec dit qu'il faut nous marier ce soir.
REBEC. Oui, oui, et tout de suite! Je cours préparer les actes, Corny se
charge de trouver les témoins.
CORNY. J'y vas, ça ne sera pas long.
LA TESSONNIÈRE, à Roxane. Eh bien, en voilà une plaisanterie! Si je
n'avais la goutte, je danserais à votre noce, ma chère amie!