PREMIER TABLEAU

Février, 1794.--Une ferme en Bretagne[6].--Intérieur d'une cour négligée

et encombrée, fermée en avant par des palissades et une barrière de bois

brut; un chemin passe le long de cette clôture.--Au delà du chemin

s'étendent des prairies pâles, maigres et absolument plates jusqu'à la

Loire, qu'on aperçoit à l'horizon comme un bras de mer, et dont un

méandre se rapproche de la ferme.--Quelques buissons de tamaris nains

coupent çà et là ces prairies, où l'on voit des bandes de goëlands se

mêler aux troupeaux d'oies domestiques.--Un menhir ou pierre levée,

assez près de la ferme, sert à amarrer les barques. C'est le seul

accident notable d'un paysage sans arbres et tout nu.--Auprès de

l'entrée, la maison principale; à droite et à gauche, un carré

irrégulier de constructions rustiques dont les toits sont couverts d'une

mousse épaisse, séculaire.--Un hangar de branches et de paille occupe un

coin.--Le soleil brille, la terre humide fume.--Au delà de la ferme, du

côté opposé à la Loire, le pays est cultivé.--Quelques mouvements de

terrain sont couverts de taillis et de genêts épineux; un moulin à vent

tourne à quelque distance de la ferme.

[Note 6: Peut-être sur la route de Savenay à Saint-Nazaire.]

SCÈNE PREMIÈRE.--LE PÈRE CORNY, fermier; REBEC.

REBEC. Bonjour, père Corny! comment vont les semences?

CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. Ça ne lève pas trop mal. Voilà un beau

temps aujourd'hui, pas vrai, monsieur Rebec?

REBEC. Appelez-moi donc «citoyen Lycurgue», ça ne fait pas bon effet

devant les passants, de dire _monsieur_, c'est passé de mode, et puis

j'aime autant qu'on oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu.

CORNY. Dame! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet révolutionnaire.

C'est des saints qu'on ne connaît point, nous autres! et tant qu'à votre

nom de famille, on ne s'en inquiète point chez nous. On n'est point pour

trahir, si vous avez des secrets à cacher.

REBEC. Des secrets, des secrets! Mon Dieu, je suis comme les gens d'ici.

Je plains les malheureux, et, puisque c'est un crime d'État pour le

moment...

CORNY. Enfin vous êtes un ancien suspect, je le sais bien: ça vous fait

plus d'honneur que de tort en pays breton.

REBEC. Oh! ça! vous êtes tous des braves gens, et je peux dire que j'ai

eu une fameuse idée de m'arrêter ici, au lieu d'aller à Nantes, où

j'avais eu l'idée de m'établir.

CORNY. A Nantes! il paraît qu'il n'y fait pas bon pour ceux qu'on

soupçonne, car vous étiez soupçonné dans votre pays de Vendée...

REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous êtes un homme discret. J'avais

été jeté en prison à Puy-la-Guerche pour avoir sauvé des flammes

certains châteaux incendiés par les bleus; je crois bien que j'en ai

sauvé une douzaine. Alors, les jacobins de l'endroit m'ont accusé

d'avoir spéculé sur le séquestre: des calomnies! J'ai réussi à m'évader

avec l'aide de quelques amis vertueux, que j'avais parmi les

sans-culottes, et je suis venu essayer de faire un peu de commerce en

Bretagne.

CORNY. Et comme vous êtes savant et entendu à toute sorte d'affaires, on

vous a nommé municipal de la paroisse. On a bien fait; ça vous retient

chez nous (avec un signe d'intelligence), où ce que la Loire porte

bateaux... et autres! Il n'y a point de mal à ça. Vous êtes un homme

sage, qui sait fermer les yeux quand il ne faut pas trop les ouvrir.

(Lui poussant le coude en voyant approcher la Tessonnière.) Hein! vous

n'y regardez point de trop près?

REBEC, riant. Non, j'ai la vue basse, et puis je n'ai pas un brin de

mémoire. Il y a comme ça un tas de figures que je rencontre dans les

prés, dans les champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais pas

mettre leur nom dessus.

SCÈNE II.--Les Mêmes, LA TESSONNIÈRE, en paysan.

LA TESSONNIÈRE. Tiens! te voilà, Rebec?

REBEC, avec affectation. Bonjour, père Jacques, bonjour! Ça va bien, mon

brave homme? (A Corny.) Vous voyez, je ne le reconnais pas du tout,

celui-là.

CORNY, bas. Et puis vous ne voudriez pas faire de tort à un pauvre homme

comme moi. C'est notre profit, à nous autres, d'en cacher tant qu'on

peut.

REBEC, de même. Ça ne paye pourtant guère; ça n'a plus rien.

CORNY. Bah! ça payera plus tard; on a confiance. Et puis il y en a qui

ont encore des vieux louis cousus dans leurs vieux habits, et ceux-là

payent pour les autres. Faut dire qu'ils se soutiennent bien entre eux,

et point chichement...

LA TESSONNIÈRE, qui fait semblant de travailler et qui gratte la terre

au hasard avec une pioche, se rapprochant d'eux. Dis donc, Rebec?

REBEC, bas. N'ayez pas l'air de si bien me connaître, et surtout ne me

tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez pas les autres.

LA TESSONNIÈRE. Tu as raison, mon ami, tu as raison! Et, dis-moi, as-tu

des nouvelles?

REBEC. Ah! dame! la terreur va son train, et c'est à qui en prendra la

gouverne.

LA TESSONNIÈRE. Comment! la gouverne de la terreur?... On nous disait

que ça allait bientôt finir?

REBEC. Ça finira. Vous pensez bien que ça ne peut pas durer toujours;

mais pour l'instant ça redouble. Ceux qui la font la craignent tant

eux-mêmes, que c'est à qui en fera plus que les autres. C'est ce qui les

perdra. Ils se dénoncent, ils s'injurient, ils s'envoient à la

guillotine. Soyez tranquille, ça finira mal pour eux; chacun son tour!

LA TESSONNIÈRE, prenant du tabac. Et alors, naturellement, le roi...

REBEC. Faut pas parler de ça, ça viendra tout seul! (Bas, s'adressant à

Corny.) Dites donc, il est bien mal déguisé. Il a une chemise trop fine,

et vous devriez lui cacher sa tabatière à portrait. Dites-lui donc de me

la vendre, et je lui en achèterai une en corne.

CORNY, bas. Bah! bah! nos garnisaires le connaissent, mais ils ne font

pas semblant. Qu'est-ce que ça leur fait, un vieux comme ça?

REBEC. Je sais bien qu'on peut compter sur nos quatre hommes de

garnison: ils sont très-gentils; mais si on les changeait? si on nous

envoyait des enragés?

CORNY. Quand on y sera, on verra! on se cachera mieux... (souriant avec

malice.) Et vous aurez la tabatière à bon compte!

REBEC. Et les deux dames? Vous êtes sûr?...

CORNY, montrant Louise, qui passe déguisée en paysanne pauvre et tirant

une vache par la corde. Voyez! la jeune se comporte bien. La v'là qui

ramène nos vaches à l'étable. Dirait-on pas d'une vraie fille de ferme?

Et puis c'est doux, c'est raisonnable, ça s'arrange de tout; mais la

vieille... ah! qu'elle est terrible! Heureusement, nos garnisaires la

prennent pour une ancienne fille de chambre qui fait ses embarras. Ça

les fait rire, et ils ne veulent pas me vendre. On ne leur refuse pas la

goutte, et ils viennent souvent se la faire offrir... Et puis les bleus,

voyez-vous, c'est pas toujours ce qu'on croit! Y en a bien qui

mériteraient d'être blancs! C'est comme vous, quoi! on peut s'entendre.

REBEC. C'est ça, c'est ça, entendons-nous. Être bien avec tout le monde,

c'est le plus sûr; mais de la prudence, hein?

CORNY. Soyez donc tranquille, on en a!

REBEC. Pourtant, hier, vous avez été inquiétés!

CORNY. Eh! non, point du tout. Mes gars ont donné une fausse alerte, et

on a fait coucher la vieille au moulin, pour lui donner une petite leçon

de prudence, comme vous dites!

REBEC. Ah! vous leur donnez comme ça des peurs?...

CORNY. De temps en temps, faut ça. Sans ça, ces gens se perdraient... et

nous avec!

REBEC, malin. Et puis, si on les mettait trop en confiance, ils ne

comprendraient pas les obligations qu'ils vous ont, n'est-ce pas?

CORNY. Dame! on s'expose pour eux tout de même! Souhaitez-vous boire un

pichet de cidre, monsieur Lycurge?

REBEC. Citoyen Lycurgue donc! Non, merci, je n'ai pas besoin de ça pour

être votre ami. (A part.) C'est mon intérêt!

SCÈNE III.--Les Mêmes, ROXANE, LA TESSONNIÈRE, lisant un journal sous le

hangar.

ROXANE, (mal déguisée en paysanne, avec un reste de coquetterie.) Bonjour,

citoyen Lycurge; comment va ton commerce?

REBEC. Comme ça, comme ça, Marie-Jeanne. Les temps sont trop durs. Les

moutons d'ici n'ont que la peau et les os.

ROXANE. Allons donc, coquin! Tu es de ceux qui spéculent sur la famine!

REBEC. Moi?

ROXANE. Oui, toi, j'en mettrais ma main au feu; tu as toujours su

profiter du malheur des autres. Tu aurais aidé à brûler notre château,

si tu n'avais pas espéré que la Vendée triompherait. A présent que tu la

crois anéantie, tu regrettes bien de n'avoir pas pris ta part à la

destruction de notre pauvre manoir.

REBEC. Au diable votre manoir! C'est lui qui me force à me cacher, à

m'exiler de mes pénates!

ROXANE. Bah! tu auras fait danser l'anse du panier, monsieur le gardien

du séquestre! et la République, qui veut tout garder pour elle, t'aura

chassé! C'est la seule bonne chose qu'elle aura faite.

REBEC, à Corny qui écoute. Oh! elle est méchante, la vieille! (A

Roxane.) Citoyenne Marie-Jeanne, vous êtes sujette aux propos séditieux.

Faites attention à vous, ou je me verrai forcé de sévir et de vous faire

arrêter.

ROXANE. Je t'en défie! Tu sais bien que les princes sont en France... et

pas loin d'ici!

REBEC. Savoir!

ROXANE. C'est tout su. Nous sommes mieux informés que toi!

REBEC, à part. Si c'était vrai! (A Corny, bas.) Je m'en vas pour ne pas

me quereller. Envoyez-la souvent coucher au moulin, celle-là; elle en a

besoin. (Il sort, Corny le reconduit.)

SCÈNE IV.--ROXANE, LA TESSONNIÈRE, puis LOUISE.

LA TESSONNIÈRE, (qui lit son journal avec des lunettes d'or.) Qu'est-ce

que vous disiez donc, que les princes...?

ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs qui veulent

montrer les dents.

LA TESSONNIÈRE. Vous avez tort, ma chère amie, de fâcher cet homme-là!

S'il le voulait, nous ferions, vous et moi, un vilain _mariage

républicain_ sur les bateaux de Nantes!

ROXANE. Je ne lui sais aucun gré de sa discrétion. C'est la peur d'être

compromis par nous qui le retient. Ah çà! qu'est-ce qu'il y a dans votre

journal?

LA TESSONNIÈRE. Rien de nouveau, c'est celui que je relis depuis huit

jours.

ROXANE. Vous devriez bien perdre l'habitude de lire ainsi dehors. Vous

attirez l'attention...

LA TESSONNIÈRE. Et vous, vous devriez bien ne pas vous parfumer! Au

diable le paysan qui a retrouvé dans les genêts et rapporté votre boîte

à odeurs!

ROXANE. Voulez-vous que je sente l'écurie?

LA TESSONNIÈRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont le nez fin.

ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n'ont pas de flair.

LOUISE, sortant de l'étable. Vous avez vu Rebec? Sait-il quelque chose

de mon père, enfin?

ROXANE. Non, rien.

LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu! ne rien savoir de lui depuis bientôt trois

mois!

ROXANE, bas, à la Tessonnière. Avez-vous brûlé le numéro du journal où

nous avons appris la mort de mon pauvre frère?

LA TESSONNIÈRE. Oui, oui. Je l'ai brûlé tout de suite. C'était peut-être

une fausse nouvelle, d'ailleurs!

LOUISE, avec angoisse. Pourquoi parlez-vous bas tous les deux? Vous me

cachez quelque chose, j'en suis sûre! (Elle s'empare du journal qu'on

lui laisse parcourir.)

ROXANE. Ma chère enfant, sois sûre que mon frère a réussi à émigrer

depuis longtemps, comme tant d'autres. Il ne peut pas t'écrire, il te

perdrait. D'ailleurs, il ne sait pas où nous sommes. Prends patience,

tout s'éclaircira. Surmonte tes inquiétudes et songe que les regrets et

les pleurs sont des crimes aux yeux des espions qui nous entourent.

LOUISE, rendant le journal. Des espions? Nous serions ingrats d'y

croire, ma tante. Il me semble, au contraire, que tout le monde s'entend

ici pour nous préserver... Mais qui vient là-bas, sur la Loire?

ROXANE. Réjouissons-nous. C'est l'ami Cadio; il saura peut-être quelque

chose, lui! (Cadio descend d'une barque qui le dépose devant la ferme et

qui s'éloigne.)

LOUISE. Il est méfiant avec vous. Laissez-moi le questionner, j'irai

vous dire ce qu'il m'aura appris.

ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D'ailleurs, le soleil d'hiver est

très-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta coiffe. Tu te gâteras le

teint, ma fille, tu auras des taches de rousseur, et c'est affreux.

LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner, chère tante: cela nous

déguiserait mieux que nos habits de paysannes.

ROXANE. Mais songe donc que bientôt nous irons peut-être à Versailles

faire notre cour au jeune roi!

LA TESSONNIÈRE, voyant Cadio qui entre dans la ferme. Parlez donc plus

bas! ce ménétrier est très-républicain à présent. Allons, venez! Vous

avez la voix trop forte, vous! (Il l'emmène.)

Cadio · 第 40 / 85 题