SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.

Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! c'était comme une

prière, et ça m'a contenté le coeur. «Grand Dieu du ciel et de la terre,

tu m'as parlé dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au

dernier des hommes, à celui que les autres hommes ne regardent seulement

pas. Ah! que tu m'as enseigné de choses, et comme je me soucie peu à

présent des peines que le diable peut me faire! Il ne peut rien contre

moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au

pouvoir du mal.»--Voilà pour sûr ce que mon biniou disait tout à

l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je suis en état de

grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai entendu armer le fusil pour me

tuer.--Drôle de chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle nous

rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! On ne sait pas

pourquoi on la craint;... mais on la craint, il n'y a pas à dire.

(Descendant la butte.) Voilà enfin tout de même une nuit sans danger.

J'ai fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la grosse lune toute

blanche au-dessus de ma tête. Il ne fait pas chaud, comme ça, aux

approches du matin; mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a

réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être? Je ne sais plus.

La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce que ça me fait? Je l'ai passée;

les Vendéens l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront pas!

Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai tourné face à l'Océan.

Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des

grosses pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines ni

couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas qu'on soit mal par ici,

c'est tout désert. Le pays me plaît; il paraît bien tranquille... (on

entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et écoute.) Plus rien!

C'est quelque braconnier! Où donc trouver un coin du monde où on

n'entendra plus jamais ces maudits coups de fusil? Il faudra pourtant

bien que je le retrouve, car voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je

pourrai continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça m'ennuie

quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire.--Quoi

faire à présent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres?

UNE VOIX, derrière la butte. Cadio! Oh! Cadio!

CADIO, effrayé. Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi qu'on cherche?

LA VOIX, plus près. Hé! Cadio! es-tu par là?

CADIO. On dirait... Non! c'est un gars.

SCÈNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garçon.

LA KORIGANE. Ah! j'en étais bien sûre! J'ai reconnu l'air de ton biniou.

Il n'y a que toi dans le monde pour en jouer si bien que ça!

CADIO, incertain et méfiant. Je ne te connais pas, petit; qu'est-ce que

tu me veux?

LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet?

CADIO. En garçon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est toi? Ta figure me

paraît toute changée, et ta voix aussi.

LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme ça?

CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus rauque; mais tu as

donc quitté les brigands?

LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins?

CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein coeur, tu le sais bien!

LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à cause de la demoiselle?

CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que ça me fait, la demoiselle?

LA KORIGANE. Tu as été amoureux d'elle, Cadio!

CADIO. Voilà une bêtise par exemple! Amoureux, moi? Je ne le serai

jamais.

LA KORIGANE. Pourquoi?

CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre chose. Je ne peux

rien être, et j'aime autant ça.

LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es fou!

CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-être bien qu'il n'y a que moi

de sage sur la terre.

LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc ça?

CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien à réclamer et rien à

défendre, par conséquent aucun mal à faire à personne.

LA KORIGANE. Imbécile! tu as ta peau à défendre!

CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de place pour ça. Et

qu'est-ce qu'elle est devenue, la demoiselle?

LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et mal habillée, et

pauvre, et misérable!

CADIO. Et l'armée qu'elle suivait?

LA KORIGANE. Elle la suit toujours.

CADIO. Et Saint-Gueltas?

LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a retenu, pour son

malheur et celui de tout le monde.

CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin Henri.

LA KORIGANE. Un bleu enragé?

CADIO. Un beau garçon qui m'a donné la vie et rendu ma musique!

LA KORIGANE. Toujours ta musique! ça passe avant tout.

CADIO. Puisque je n'ai que ça.

LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si tu avais voulu mon

coeur et ma vie...

CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu étais trop mauvaise. Toute petite,

tu écorchais les bêtes vivantes, et depuis tu es devenue pire. Je t'ai

vue au camp du roi! tu étais plus méchante que les plus méchants!

LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu nous as quittés, et

depuis que le marquis est fou de la Sauvières, j'ai dit: «C'est comme

ça? il faut que je me venge sur ces chiens de patriotes!» J'ai pris des

habits de garçon, j'ai mis des cartouches sous ma blouse, et c'est moi

qui recharge lestement les fusils quand nos gens tirent de derrière les

buissons. Et, quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent

épargner les prisonniers, c'est moi qui crie à nos hommes: «Tuez tout!»

Et, quand on massacre, c'est moi qui chante! Et, quand on en a oublié,

c'est moi qui les montre et qui dis comme ça: «Allez! allez! saignez

encore, le compte n'y est pas!»

CADIO. Tu me fais peur... et tu me dégoûtes! Adieu! passe ton chemin!

LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je suis capable de m'en

aller avec toi.

CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie!

LA KORIGANE. Tu me méprises? tu me détestes?

CADIO. Non, je te plains.

LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai douce. Voyons,

Cadio, je pourrais peut-être t'aimer encore. Tu n'es ni beau ni

brave;... mais ta musique,--et puis l'habitude que j'avais de te

suivre... Tu étais bon pour moi, tu me grondais...

CADIO. Ça ne te changeait pas.

LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer. Quand j'ai senti parler

mon coeur, si tu avais eu l'esprit de le comprendre, je ne serais pas où

j'en suis.

CADIO. Où en es-tu donc?

LA KORIGANE. J'aime à présent quelqu'un qui ne me regarderait pas, si

j'étais peureuse et pitoyable. C'est quelqu'un qui n'aime que le

courage, et c'est pour lui que j'en ai. Il est méchant, lui, et je suis

méchante. Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il me commandait

le bien, je ferais le bien. Quand il me dit une parole, si j'avais trois

âmes, je les lui donnerais.

CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien, pourquoi est-ce que tu le

quittes?

LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit! mais je suis avec lui

encore.

CADIO, effrayé et près de fuir. Il est donc par ici?

LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de repos à sa troupe. Ça ne

sera pas long, on veut attaquer avant le jour la ville qui est là-bas,

derrière la colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu. Où

vas-tu?

CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.

LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener, et tu te sauves? Eh

bien, tu resteras, ça me venge... et ça m'amuse. Tu resteras, je te dis!

CADIO. Mais non!

LA KORIGANE, prenant un de ses pistolets. Mais si! Ne bouge pas, ou je

te brûle la cervelle! (Cadio se débat et s'échappe.)

SCÈNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant des buissons.

SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce qu'il y a donc?

LA KORIGANE. C'est rien, mon maître. Un des nôtres avec qui je

plaisantais.

SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes, ça trouve toujours le

temps de penser à ça!

LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon maître.

SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais où sont nos éclaireurs? Tu étais avec

eux?

LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays est tout défoncé.

SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontré personne?

LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est épeuré à c't'heure.

SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez à le chasser, et il ne

s'agit pas de ça.

LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois qu'on le mangerait tout

cru.

SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les bleus, et elle est rare.

Le premier qui perd un coup de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça,

rejoins-les; cours!

LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang.

SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner toujours sur la

droite; l'armée arrive.

LA KORIGANE. L'armée?

SAINT-GUELTAS. Ah çà! m'entends-tu?

LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse à présent, l'armée! Si vous en ôtiez

les blessés, les vieux, les femmes et les marmots... C'est avec ça que

vous voulez prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer sur vos

terres, où personne n'oserait vous attaquer.

SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu donnes des conseils? Va au

diable! Je te chasse.

LA KORIGANE. Mon maître, un mot d'amitié, et je me fais tuer cette nuit.

SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va!

LA KORIGANE. Un mot de tendresse!

SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un côté ou de l'autre, que je ne

te voie plus!

LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (A part.) Je me vengerai sur les

Sauvières. (Elle sort.)

SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n'aurai bientôt plus

personne... Mais qu'est-ce que c'est que ça? (Une calèche toute crottée

et toute déchirée s'engage dans le chemin creux.--Un paysan la conduit

en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au moyeu dans une ornière; un

des chevaux s'abat. L'homme jure, des cris de femme partent de la

voiture.)

SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, un Postillon.

SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous! (Au postillon.)

Tais-toi, butor! Et vous, imbéciles, qui allez en calèche dans de

pareils chemins; descendez, et que le diable vous emporte!

ROXANE, (dans la calèche.) Oui, oui, arrêtez, j'aime mieux descendre.

LA TESSONNIÈRE, dans la calèche. Ouvrez la portière, ouvrez!

LE POSTILLON, relevant son cheval. Ouvrez vous-mêmes, mille noms de nom

d'un tonnerre!

SAINT-GUELTAS, faisant descendre Roxane et la Tessonnière. Allons donc!

et flanquez-nous la paix. Silence! (Roxane est dans un costume

impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme, robe de soie en lambeaux,

cape de paysanne. La Tessonnière a un chapeau de femme, une couverture

liée autour du corps avec des cordes et des rubans fanés; des pantoufles

dans des sabots.)

ROXANE, que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied de la

voiture. Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras! Ah ciel! pardon!

c'est vous, cher marquis? Dieu nous vient en aide! mais vous m'avez fait

bien mal...

SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle de Sauvières. Il

fallait aller à Guérande, au lieu de vous obstiner à suivre une armée en

déroute! Pourquoi diable à présent n'êtes-vous pas au centre de la

marche avec les autres personnes gênantes?

LA TESSONNIÈRE, bas, à Roxane. _Gênantes_ n'est pas poli!

ROXANE, à Saint-Gueltas. Vous nous faites des reproches!... Les bleus

étaient derrière nous, la peur nous a saisis; j'ai donné deux louis à

cet homme pour qu'il prît la tête. Il prétendait connaître la

traverse... Enfin nous voilà!

SAINT-GUELTAS. Belle idée! vous n'aviez personne derrière vous.

N'êtes-vous pas encore habituée aux paniques des traînards depuis un

mois que ça dure? Et croyez-vous n'avoir personne en face?

ROXANE. Vous y êtes, marquis; je ne crains plus rien. Je m'attache à

vous, je ne vous quitte pas!

SAINT-GUELTAS, haussant les épaules. Comptez là-dessus! Vous avez fait

la sottise, vous la boirez. (Au paysan postillon.) Dételle tes chevaux,

toi! flanque-moi cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et

viens t'atteler à nos caissons. Plus vite que ça!

ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter dans les genêts aussi?

SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous semble. L'avant-garde va

vous bousculer tout à l'heure.

ROXANE. Vous nous quittez?

SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai à conduire mes gens à l'assaut d'une

ville, c'est un peu plus pressé que de bavarder avec vous! (Il s'en va

par où il est venu.)

ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois si galant, si aimable,

je ne le reconnais plus depuis quelques jours.

LA TESSONNIÈRE. C'est que ça va mal, ma chère amie, ça va très-mal!

ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin.

LA TESSONNIÈRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le commencement.

ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez!

LA TESSONNIÈRE. Non pas! le commencement de misères dont vous n'avez pas

l'idée.

ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons porter. Quand on est

fait comme nous voilà!... non, nous ne pouvons pas être plus malheureux!

LA TESSONNIÈRE. Si fait! car jusqu'à présent nous avons, vous et moi,

toujours trouvé quelque gîte, et nous allons, je pense, coucher en

pleins champs.

ROXANE. J'aime mieux ça que les lits bretons. C'est une saleté horrible!

LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc, les bourgeois!

au lieu d'insulter le pays, venez donc un peu m'aider à verser la

calèche. Je ne peux pas tout seul!

ROXANE. Verser la calèche? Et qu'est-ce qui nous garantira du froid,

s'il nous faut attendre ici que la ville soit prise?

LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout à l'heure à vous sauver,

quand on chargera l'ennemi. Allons, vous, le vieux! un coup de main!

LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami!

LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq cents diables le

berlingot! (Il casse les vitres avec le manche de son fouet et brise les

châssis de la calèche.)

ROXANE. Ah! le misérable! il détruit notre dernier asile! Empêchez-le

donc, la Tessonnière!

LA TESSONNIÈRE. Merci! vous voyez bien qu'il est furieux!

LE PAYSAN, cassant toujours. Damnée guimbarde, va! Pas possible de

l'ôter de là! Ah! v'là du renfort!

SCÈNE V.--Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre Vendéens, maigres, déchirés,

barbus, hâves.

MACHEBALLE, (au postillon.) T'es-t-encore là, feignant? Laisse ça, et

cours aux canons; y en a un d'embourbé. Dépêche, ou gare à toi!

LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (Il remonte à cheval et part au

trot.)

ROXANE, à la Tessonnière. C'est cet affreux Mâcheballe, si grossier! Ne

lui parlons pas, venez!

LA TESSONNIÈRE. Où donc aller? On enfonce à mi-jambes dans les près!

ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah! grand Dieu! on parlait de ça

jadis, quand on chantait des bergeries: _Colin sur la fougère_... Et à

présent!... (Ils s'éloignent.)

MACHEBALLE, (qui a fait enlever la calèche par ses hommes; ils la

renversent sur la berge du chemin.) Boutez-moi ça le ventre en l'air, et

cassez les roues, que ces clampins de nobles ne s'en servent pas pour

fuir la bataille. Ah! si je repince ceux qui nous ont lâchés! C'est bon,

c'est bien, mes gars! A présent _égaillez-vous_[5]. Je vas tenir conseil

un moment avec les autres chefs.

[Note 5: C'était le mot technique: _dispersez-vous_.]

UN VENDÉEN. Encore! on ne fait que ça! On perd le temps à se demander ce

qu'on veut faire.

UN AUTRE. Hormis toi, général, c'est tous des messieurs qui n'y

connaissent rien, et qui ne peuvent pas s'accorder.

UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut quarante.

L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus qu'on n'en peut faire.

On est sur les dents!

MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon Dieu! faut pas parler de

ça. Faut aller de l'avant. Là-bas, on se reposera dans la ville.

L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les bleus sont partout à

c't'heure, et y a plus de villes sans défense!

UN AUTRE. Tout ça, c'est la faute au vieux Sauvières, qui veut la

discipline et la mode de se battre à découvert. C'est des histoires de

l'ancien temps. On ne veut plus de ça, nous autres!

MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nommé général! Fallait pas!

UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé! Il n'en faudrait qu'un.

MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai?

L'AUTRE. Non! toi, Mâcheballe! général en chef!

MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants! Laissez partir les nobles: ils

en crèvent d'envie!

LE PREMIER VENDÉEN. Qu'ils s'en aillent! C'est tous des trahisseurs.

UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lâchera du plomb dans le

dos. Ça les fera filer plus vite.

MACHEBALLE. V'là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis pas; mais la belle

Louise lui a mis la tête à l'envers depuis un bout de temps.

UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin de femmes à la guerre.

C'est des bêtises, tout ça!

MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous, et faites bonne garde.

LE VENDÉEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue, (Ils se dispersent et

s'éloignent.)

SCÈNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, LE BARON DE RABOISSON,

SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD.

MACHEBALLE, (à Raboisson et au chevalier.) Me v'là, arrêtez-vous! c'est

ici qu'on se consulte.

LE CHEVALIER sans lui répondre, à Saint-Gueltas. Est-ce ici réellement?

Nous ne sommes pas en nombre, et, s'il nous faut attendre les autres

chefs, nous allons perdre un temps précieux; nous n'arriverons pas de

nuit sous les murs de la ville.

SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être.

LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre. Écoutez! Vous

n'entendez pas de bruit?

MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commencée. Les oreilles vous

cornent!

LE COMTE. Plaît-il?

RABOISSON, bas. Ne répondez pas à ce manant.

SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes éclaireurs!... (Entrent deux

Vendéens.) Eh bien?

UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu'à la ville. Elle n'est pas

gardée et ne se méfie pas; avec quatre hommes de plus, on aurait pris le

faubourg.

SAINT-GUELTAS. En avant, alors!

RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se lancer sans avoir pu se

réunir.

SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres, ce sera comme sur

la route du Mans. N'espérons plus rien que de nous-mêmes.

LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons donc!

LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. Le malheur doit avoir

dissipé toutes nos illusions. Ayons l'audace du désespoir.

SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, monsieur le comte.

LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai plus que cent vingt

hommes, de neufs cents que je commandais encore hier?

MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens désertent! c'est la honte de

l'armée!

LE COMTE, méprisant. Vous dites?

SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est pas le moment.

MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.

SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester ici pour que

nous ne soyons pas surpris et attaqués en flanc. Là est le grand danger.

Ne l'oublie pas (bas), toi, le plus solide au poste!

MACHEBALLE. On restera, marchez!

SAINT-GUELTAS, aux autres. Je gagne la tête. J'enlève le faubourg.

Suivez-moi de près avec vos hommes.

LE COMTE. Les voici, avec Stock.

UN GROUPE, qui traverse en fuyant. Les bleus, les bleus!... Nous sommes

coupés!...

LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous!

STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous...

UNE VOIX. Oui, oui, à la République! elle fait grâce à ceux qui se

rendent. Nous allons à Nantes!

D'AUTRES VOIX. A Nantes! à Nantes!

LE COMTE, leur barrant le chemin. Malheureux! vous allez à la mort!

QUELQUES FUYARDS, le repoussant et passant outre. Tant pis! finir comme

ça ou autrement...

SAINT-GUELTAS, saisissant deux hommes. Lâches! je vous brûle la

cervelle, si vous ne vous arrêtez pas!

SAPIENCE, paraissant au pied de la croix. Mes frères, mes enfants, au

nom du Dieu des armées, je vous promets la victoire!

UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal prié, toi! Laisse-nous

tranquilles!

Cadio · 第 31 / 85 题