MOTUS, (trompette de cavalerie, républicain à tous crins, très-aimé dans
le régiment.) Mon capitaine, sans te commander, je t'annonce qu'on vient
de prendre un espion qui essayait de se faufiler subrepticement. Faut-il
lui faire son affaire?
LE CAPITAINE. Il faut d'abord savoir si c'est réellement un espion.
Amène-le.
MOTUS. C'est que, sans t'offenser, mon capitaine, je ne crois pas que tu
puisses lui tirer une parole du ventre. Il n'a pas l'air de comprendre
ce qu'on lui dit, ou il fait semblant d'être Breton.
LE CAPITAINE, à Henri. Savez-vous la langue?
HENRI. Ma foi, non, pas un mot.
LE CAPITAINE, à Motus. Où est-il?
MOTUS. Il est là, mon capitaine. (Allant à la porte.) Allons, avance à
l'ordre, l'homme à la tignasse jaune! (Cadio paraît, amené par deux
cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux. Il a une peau de chèvre
sur les épaules.)
LE CAPITAINE, bas, à Henri, après avoir fait signe à Motus et aux deux
autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez mieux que moi
parler aux paysans.
HENRI, à Cadio. Est-ce que tu ne parles pas français?
CADIO, triste et abattu. Je parle français, latin au besoin. Du moins,
j'en sais quelque peu.
HENRI. Alors, tu es prêtre ou moine?
CADIO. Non, je suis sonneur de biniou.
HENRI. Sorcier, par conséquent?
CADIO. Sorcier? Oh! Jésus, non! Je renie le diable!
HENRI. Mais tu as beau le renier, il court après toi, la nuit, dans les
bois ou sur les bruyères. Il t'arrache ton chapeau et te bat avec le
hautbois de ta cornemuse. Et, quand tu as prononcé certaine formule
d'exorcisme, un ange t'apparaît et te dit: «Va tuer un bleu, et Satan te
laissera tranquille.»
CADIO. O bon saint Cornéli! d'où savez-vous ces choses?
HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques des maîtres
sonneurs de tous pays. (Bas, au capitaine.) Regardez les yeux fixes et
brillants de ce garçon-là; c'est un extatique.
LE CAPITAINE. Inoffensif peut-être?
HENRI. Ou des plus dangereux.
LE CAPITAINE. Tâchez de le confesser.
HENRI, à Cadio. Combien as-tu déjà tué de bleus pour contenter Dieu ou
le diable?
CADIO. Tuer? moi? Jamais! je ne saurais pas.
HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le commande.
CADIO. Oui; mais je suis mauvais chrétien, et je n'ai pu obéir.
HENRI. Pourquoi?
CADIO. Je suis poltron.
HENRI. Tu t'en vantes? Je ne te crois pas. Ton nom?
CADIO. Cadio.
HENRI. C'est ton nom de famille?
CADIO. De famille? Je n'en ai pas.
HENRI. Tu es un champi?
CADIO. Il faut croire.
HENRI. Tu as un sobriquet?
CADIO. Carnac.
HENRI. Tu es de ce pays-là?
CADIO. Je ne sais pas. On m'a trouvé dans les géantes.
LE CAPITAINE. Qu'est-ce que ça veut dire?
CADIO. Ça veut dire les grandes pierres, pas loin de la baie de
Quiberon, au pays des anciens hommes qui dressaient sur tranche des
pierres plus grosses que des tours.
HENRI. Qui t'a élevé?
CADIO. Personne et tout le monde.
HENRI. Mais qui t'a enseigné le français et le latin?
CADIO. Les moines du couvent. J'allais chez eux chanter au lutrin.
J'aurais voulu savoir la musique. Ils ne la savaient pas et voulaient me
faire moine. Ils m'avaient déjà coupé les cheveux, et, comme je m'en
allais souvent seul dans la lande pour jouer d'un méchant pipeau que je
m'étais fabriqué, ils ont prétendu que je me donnais au diable. Ce
n'était pas vrai; mais, à force de me le dire, ils me l'ont mis dans la
tête, et le diable s'est mis à me tourmenter; je m'en suis confessé.
Alors, ils m'ont fait jeûner et souffrir dans le caveau des morts. C'est
pourquoi je me suis sauvé du couvent et du pays.
LE CAPITAINE. Qu'es-tu devenu, alors?
CADIO. J'ai tâché de gagner ma vie en faisant danser le monde avec mon
pipeau, et j'ai passé bien des journées sans manger, afin de pouvoir
m'acheter un biniou!
HENRI. Qu'as-tu à pleurer?
CADIO. Vos soldats me l'ont pris.
LE CAPITAINE, bas, à Henri. Il ne paraît pas se douter qu'il puisse lui
arriver pire. Continuez à le questionner.
HENRI. Pourquoi as-tu quitté la Bretagne?
CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j'avais la tête rasée, on
courait après moi dans les villages en m'appelant renégat. Alors, j'ai
été devant moi au hasard, et, un jour, les brigands m'ont pris--du côté
d'ici. Ils m'ont mis dans la main une quenouille, et ils m'ont amené
dans ce château où nous voilà, en me disant: «Donne ça au vieux seigneur
qui est là, devant toi.»
HENRI. A M. de Sauvières, une quenouille?
CADIO. Oui. Ça l'a fâché! Moi, je ne savais pas pourquoi; on me l'a
expliqué ensuite.
HENRI. Il y a de cela trois mois?
CADIO. A peu près quatre.
HENRI. Et, comme cette offense a décidé M. de Sauvières à suivre les
brigands, tu les as suivis aussi?
CADIO. Ils m'y ont obligé.
HENRI. Malgré toi?
CADIO. Malgré moi d'abord. Et puis _elle_ m'a dit: «On ne danse plus,
Cadio. Tu vas mourir de faim, reste avec nous; tu sonneras ta cornemuse
à l'élévation, quand nos bons prêtres nous diront la vraie messe dans
les champs.»
HENRI. Qui t'a dit cela?
CADIO. Elle!
HENRI. La demoiselle de Sauvières? (Cadio fait signe que oui.) Tu la
connais? Parle-moi d'elle! Où est-elle à présent? (Cadio secoue la
tête.) Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas dire?
CADIO. Je ne veux pas.
HENRI. Je suis son parent et son ami.
CADIO. Ça ne se peut pas.
HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu sûr; c'est tout ce
que je désire.
CADIO. Je ne dirai rien.
HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu l'as quittée?
CADIO. Non.
HENRI. Eh bien, ne le dis pas; mais apprends-moi si son amie,
mademoiselle Hoche, est toujours auprès d'elle...
CADIO. Cela ne vous regarde pas.
HENRI. Que viens-tu faire ici?
CADIO. Je ne veux pas le dire.
HENRI. Avec qui es-tu venu de l'armée catholique?
CADIO. Je ne dirai plus rien.
HENRI. Alors, tu es un espion.
CADIO. Moi? Jamais!
LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre présence, ou vous
allez être fusillé dans cinq minutes.
CADIO, tombant sur ses genoux. Fusillé, moi? Ah! bon saint Cornéli, bon
saint Maxire et bon saint Loup, sauvez-moi de la mort! Me fusiller! Un
prêtre au moins, un prêtre! Laissez-moi racheter ma pauvre âme!
HENRI. Tu tiens donc bien à vive?
CADIO. Hélas! ma vie est bien mauvaise. Je suis un maudit, un rebut, une
famine, une guenille, vous voyez! Dieu et les saints ne veulent plus de
moi; mais je ferai pénitence. Laissez-moi vivre pour me repentir!
HENRI. Parle, et on te laissera vivre.
CADIO, se relevant. Tuez-moi, je ne parlerai pas.
LE CAPITAINE, qui a été appeler Motus. Prends-moi ce gaillard-là, et
quinze balles dans la poitrine. (L'arrêtant et lui parlant bas.) N'y
touche pas, c'est pour voir.
MOTUS, affectant un air terrible. On est prêt, mon Capitaine!
CADIO. Une grâce, messieurs les bleus! Laissez-moi jouer un air de
biniou avant de mourir! C'est ma prière, à moi!
MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands? Dis donc,
blanc-bec, on n'est pas dupe comme ça dans les bleus!
CADIO. Vous me refusez ça? Allons! la volonté de Dieu soit faite!
Bandez-moi les yeux que je ne voie pas les fusils! Oh! les fusils!...
Bandez-moi les yeux!
LE CAPITAINE, à Henri. Singulier mélange de peur et de courage! (A
Motus.) Bande-lui les yeux.
CADIO, les yeux bandés, à genoux. O mon bon Dieu du ciel, me ferez-vous
grâce? Je n'ai ni trahi ni menti! Je n'ai pas voulu tuer, on me tue!
Prenez ma vie en expiation de ma peur! Adieu, mon biniou et les beaux
airs de ma musique! adieu, les grands bois et les grandes bruyères!
adieu, les étoiles de la nuit, le bruit des ruisseaux et du vent dans
les feuilles! Je ne verrai plus la belle plage et les grosses pierres de
Carnac, où je cueillais des gentianes bleues comme la mer!
HENRI, au capitaine. Artiste et poëte!
LE CAPITAINE. Hélas! oui, mais fanatique et espion!
HENRI, à part, triste. Au service de mon oncle probablement!
LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (A Motus un signe d'intelligence.
Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la face contre terre.)
HENRI, s'approchant de lui. Parleras-tu? Il est temps encore.
CADIO. Parler? Jamais! Tuez-moi... Dieu m'a pardonné, je sens ça dans
mon coeur, me voilà en état de grâce. Tuez-moi vite!
LE CAPITAINE, fait signe à Motus qui se retire, et il ôte le bandeau à
Cadio. Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance?
CADIO. Non, je ne pourrais pas; j'aime mieux mourir!
LE CAPITAINE, bas, à Henri. C'est un croyant, c'est un homme sous les
dehors d'un enfant poltron. Je suis fâché de l'avoir vu; mais le cas est
grave, et la règle est impitoyable. Faire grâce à un espion, c'est
trahir son devoir.
HENRI. Certes! mais si ce n'était pas un espion? Il refuse de parler, il
n'essaye pas de mentir. S'il avait été chargé par mon oncle de quelque
commission étrangère à la politique?... Il a un air de sincérité qui
m'épouvante!
LE CAPITAINE. Sachez la vérité, si cela est possible, et que votre
conscience prononce. Dites-lui bien qui vous êtes, donnez-lui confiance,
et, s'il vous en inspire, faites-le évader. Le pouvez-vous?
HENRI, montrant la cachette. Oui, je connais les aîtres.
LE CAPITAINE. Hâtez-vous, l'heure approche...
HENRI. J'entends, capitaine.
LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de Cadio,
qu'il pose sur un meuble. Une idée! pour ravoir cela, il parlera
peut-être. (Il sort.)
SCÈNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette pendant
qu'Henri reconduit le capitaine; elle est déguisée en paysanne.
HENRI, se retournant. Une femme? qui êtes-vous? d'où sortez-vous?
LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas?
HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence! comment?...
Ah! que tu es grande! que tu es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce
que je dis? Je suis désespéré de te voir ici! Mon oncle,... il n'y est
pas, lui, au moins? Réponds-moi donc!... N'aie pas peur, je me ferais
tuer... Ah! que je suis content... et malheureux!
LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon. Ce n'est pas un
espion, il m'accompagnait, il m'a servi de guide.
HENRI, le conduisant à la cachette. Passe par là; tu sais le chemin?
LOUISE. Je le lui ai montré tantôt.
CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle?
LOUISE. Va m'attendre où nous étions ce matin.
CADIO, à Henri, montrant son biniou. Et vous me rendrez...?
HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (Bas, lui donnant sa bourse.) Prends ça
aussi, et sers bien la demoiselle...
CADIO. Vous étiez donc un ami? Ah! si j'avais su!
HENRI, le poussant dans la cachette et revenant. Louise, ma pauvre
Louise! explique-moi...
LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille dangers pour
toucher l'argent de nos fermages; c'était pour nous une question de vie
ou de mort dans notre situation...
HENRI. Je la connais, elle m'épouvante et me désole; mais comment
ferez-vous?...
LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers, ils
promettent d'envoyer des fonds, s'ils le peuvent.
HENRI. Vous avez osé les voir?
LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre arrivée. Personne
ici n'est capable de me trahir, et je comptais sur Rebec, à qui je me
serais confiée ce soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la
maison; mais je suis perdue, puisque vous voilà!
HENRI. Perdue? à cause de moi? Non certes!
LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre chef ici, tout à
l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que vous n'en pensiez pas un mot,
que vous vous êtes méfié de lui... Vous auriez eu tort. Il était
sincère, j'en suis persuadée...
HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi! je n'ai pas deux paroles.
LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse: la vérité, Henri, il
me la faut! Je sais bien qu'autrefois tu avais des idées qui n'étaient
pas les miennes, mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore,
cette fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton bienfaiteur,
est dans le plus grand danger, en me voyant, moi, sous ces habits, dans
la dernière détresse, réduite à me cacher dans ma propre maison, où tout
me menace et me révolte... Non, non, tu ne vas pas rester avec nos
ennemis, tu ne vas pas m'abandonner! Tu feras comme Marie, cette simple
et digne amie qui sacrifie la politique à l'amitié. Tu me reconduiras
auprès de mon père, et, quand nous aurons franchi la Loire, puisqu'il
faut la franchir bientôt, tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si
nous succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous périrons ou nous
fuirons ensemble. Une famille unie et respectable comme la nôtre
peut-elle se séparer dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce
brave officier qui était là te l'a permis, il te l'a conseillé. Il
voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as répondu par des
sophismes, tu as dit des folies, mais tu ne me savais pas, tu ne me
sentais pas là! Me voilà, c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas?
est-ce que tu ne comprends pas? Tu as l'air égaré! Voyons, vite, fuyons,
rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute d'hésitation peut
m'envoyer à la guillotine. Est-ce là ce que tu veux? Te suis-je devenue
odieuse parce que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à mon
père? N'as-tu donc plus d'amitié pour moi? Henri, n'es-tu plus mon frère
et mon ami?
HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de mal, vrai! Tiens,
vois, je pleure, moi, un soldat... un républicain!... Je ne me croyais
pas si lâche... Laisse-moi, ne me dis plus rien.
LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes! Allons! pleure, pleure, n'aie pas honte de
pleurer! C'est ton coeur qui guérit et ton honneur qui se réveille.
Viens!
HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce côté-là, je vois clair. Mon
honneur me condamne à rester sous mon drapeau.
LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri?
HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise! Tu ne comprends pas
cela, toi qui me pries de me déshonorer! Mais si! tu le comprends au
fond du coeur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as entendu...
LOUISE. Je vous méprisais en l'écoutant. Si vous voulez retrouver mon
estime, partons!
HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous quittons pas avec des
malédictions et des injures, c'est odieux, cela. Ah! je ne croyais pas
le devoir si difficile... N'importe, nous ne sommes pas dans l'âge d'or,
il faut apprendre à souffrir! Va-t'en, Louise! adieu!
LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc que, dès ce jour, nos
fiançailles sont rompues.
HENRI. Nos fiançailles? Ah! Louise!... Mais tu ne m'as jamais aimé, tu
ne m'aimes pas?
LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous?
HENRI, éperdu. Si vous m'aimiez, je me brûlerais la cervelle!
LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l'avez dit, il faut choisir
entre le bien et le mal, entre l'amour et la haine.
HENRI. Haïssez-moi donc! Je boirai le calice jusqu'à la lie!
LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée pour vous ramener...
HENRI, avec amertume. Sacrifiée? Vous en aimez un autre?--Eh bien, vive
la République! J'aurais fait votre malheur. C'eût été ma honte et mon
châtiment! Ah! ma chère épaulette, j'ai bien fait de ne pas te
déshonorer!
LOUISE. Adieu donc pour toujours!
HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (Il la conduit vers la
cachette.) Non! trop tard! (Il la pousse derrière le rideau, dans
l'embrasure de la fenêtre.)
SCÈNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, LOUISE, cachée.
LE CAPITAINE, bas à Henri. Eh bien, le Breton?
HENRI, de même. Innocent! parti!
MOTUS, se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent des
bottes de paille. Ici, camarades!
LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table et dessous.
MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense que ça vaudrait mieux
de répandre le combustible autour des boiseries, en commençant par les
rideaux de fenêtre.
HENRI, vivement. Fais ce que te dit le capitaine! (Bas, au capitaine.)
J'ai quelque chose à vous dire, c'est très-pressé.
MOTUS, qui a mis de la paille dessus et dessous la table. Voilà; quand
le capitaine commandera l'illumination...
LE CAPITAINE. Tout à l'heure, attendez!
HENRI, bas. Éloignez-les.
LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il me faut dix fois plus
de paille que ça! Et des fagots, beaucoup de fagots! Croyez-vous
incendier ce château avec une allumette? Allez-y tous.
HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. (Ils sortent.) Mon
capitaine, il y a là une femme... (Louise se montre.)
LE CAPITAINE, souriant. Qui venait vous voir? Très-jolie! Je vous en
fais mon compliment. Ne la brûlons pas, ce serait dommage!
HENRI. C'est ma soeur de lait.
LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas vous tromper, moi! je
suis Louise de Sauvières.
LE CAPITAINE. Vous!... la fiancée d'Henri!
HENRI. Elle ne l'est plus, mais...
LOUISE, à Henri. Mais vous daignez vouloir me sauver? Je refuse votre
protection, à vous! Je périrais ici avec joie, tant je suis malheureuse,
si je ne me devais à mon père.
HENRI. Vous êtes malheureuse, Louise! (Bas.) Vous n'êtes donc pas aimée?
LOUISE, sans lui répondre. Monsieur le capitaine, je compte sur votre
clémence, je ne rougis pas de l'implorer.
LE CAPITAINE. Comptez sur mon dévouement, mademoiselle, et calmez-vous.
Vous veniez chercher Henri?
LOUISE. Non; mais, en le trouvant ici, j'espérais l'emmener.
LE CAPITAINE. Et vous n'avez pas réussi? Vous le maudissez!--Moi, je le
plains et je l'admire! Dites à M. le comte de Sauvières que nous
accomplissons avec douleur l'acte brutal qui vous dépouille et vous
exile à jamais de vos foyers. Il est militaire; s'il était à ma place,
il souffrirait comme moi; mais, comme moi, il obéirait.
LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidèlement, monsieur. Je pars
avec l'espérance de vous revoir parmi nous. Nous aurons de meilleurs
jours! La bonne cause est impérissable. Vous ne vous habituerez pas à
ces violences que votre coeur désavoue, et M. Henri de Sauvières ne
conservera pas longtemps sa funeste influence sur vos décisions. Allons!
pour cette fois, ne regrettez pas l'acte de vandalisme qu'il vous oblige
à faire, et comptez sur le pardon de mon père quand il vous plaira de
l'invoquer. En abandonnant nos demeures, nous en avons fait le sacrifice
à la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si petites gens que
de pleurer sur nos ruines! (Prenant un flambeau.) Tenez, mon cousin!
faites gaiement ce que vous appelez votre devoir! Détruisez la maison
où, orphelin, vous avez été recueilli et élevé! Vous hésitez? Ne le
faites-vous pas avec enthousiasme? (Approchant le flambeau de la paille
qui est sur la table, d'un air de défi.) Dois-je vous donner l'exemple?
(Le capitaine lui ôte le flambeau.)
LE CAPITAINE. Vous êtes une héroïne! On nous l'avait dit.
HENRI. Une héroïne cruelle, cruelle comme la guerre civile! Emmenez-la,
capitaine! Par ici, personne ne peut vous voir.
LE CAPITAINE, à Louise, qui a ouvert la cachette. Venez, je réponds de
vous! Allons, mon pauvre Henri, du courage! (Il sort avec Louise.)
SCÈNE VIII.--HENRI, puis REBEC.
HENRI. Du courage! il en faut! (Il met sa tête dans ses mains et
sanglote.)
REBEC, sur la pointe du pied. Ah! le voilà qui pleure! Je comprends ça,
moi! un si beau château! Monsieur Henri!... voyons, consolez-vous! le
mal ne sera pas grand!
HENRI, se levant. Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que tu dis?
REBEC. Vous ne savez donc pas? Votre capitaine... ah! le brave homme! il
m'a dit de rassembler sous main, à peu de distance, les gens de
l'endroit. Dès que le feu flambera un peu, pour la forme, il lèvera le
camp avec ses soldats, et nous viendrons éteindre.
HENRI. Tu en seras?
REBEC. Dame! comme gardien du séquestre! La République donne comme ça
des ordres contradictoires... «Garde bien ce château! Brûle vite ce
château!...» A chacun sa consigne! celle des autres ne me regarde pas.
CHAILLAC, au fond, qui l'écoute. Ah! c'est comme ça? Eh bien, nous
verrons s'il flambera, le château! Quand on prend les bastilles, on les
rase! ça les empêche de repousser.