Fin de l'été, 1793.--La salle à manger du château de Sauvières. La
grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte cette
inscription: PROPRIÉTÉ NATIONALE.
SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC est attablé avec MOUCHON et CHAILLAC; MADELON et
JAVOTTE, servantes de Rebec les servent. Flambeaux allumés, il fait nuit
dehors. La table est richement servie.
MOUCHON. Brrr!... La nuit est noire... et pas chaude, savez-vous?
REBEC, avec dignité. Javotte, allumez la cheminée! Madelon, fermez les
portes.
CHAILLAC, d'un ton impératif et militaire. Allumez ce que vous voudrez,
mais ne fermez rien. Dans ma position, la surveillance est de rigueur.
REBEC. Vous avez raison, commandant! Buvons pour nous réchauffer. Avec
ce bon vin-là, on ne craint pas les surprises. Ça vous enflamme le
coeur... J'ai envie de chanter!
CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du séquestre, chantez!
Chantez-nous la prise de la Bastille.
REBEC. Justement, c'était mon idée! (Il chante sur l'air _O ma tendre
musette_.)
O jour immémorable[2]
Où nous devions périr,
Sans un trait admirable
Fait pour nous secourir!
Des fastes de l'histoire
Tu seras l'ornement.
France, chante victoire.
En cet heureux moment.
(Les deux autres reprennent le refrain.)
Éli, rempli de zèle,
Brave officier français!
La couronne immortelle
Est due à ton succès.
Au bout de ton épée
Conserve cet écrit
Qui fait ta renommée
Que chacun applaudit.
Cette affreuse Bastille
N'existe déjà plus.
D'ardeur chacun pétille...
Permettez,... j'oublie!
Fuis, honteux esclavage...
[Note 2: Chanson textuelle, historique.]
MOUCHON, bâillant. Ah bah! compère, tu t'embrouilles et tu chantes faux!
Et puis la prise de la Bastille, c'est vieux! On a dépassé tout ça!
CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon. Dépasser la prise de la
Bastille n'est pas aisé. Il n'y a rien de si grand dans l'histoire!
MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en étiez.
REBEC. Oui, il en était, lui, et je porte la santé d'Harmodius Chaillac,
ci-devant vainqueur de la Bastille!
CHAILLAC. Comment ci-devant? ci-devant vous-même!
REBEC. Pardonnez, j'ai la langue un peu épaisse. Je dis le brave
Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille et commandant actuel de
l'héroïque garde nationale de Puy-la-Guerche, élu sur le champ de
bataille, il y a quatre mois, en remplacement du traître Sauvières,
passé à l'ennemi. En voilà, des titres de gloire!
CHAILLAC, trinquant. Merci; à la vôtre! Mais la modestie me force à dire
que la défense de Puy-la-Guerche n'est pas un fait d'armes comparable à
la prise de la Bastille, et que, si M. Sauvières, le ci-devant comte, ne
se fût interposé entre nous et les royalistes...
MOUCHON, aviné. Et moi, je vous dis... je vous dis que si! La Bastille,
c'était la Bastille. Y avait du monde, y avait tout Paris pour prendre
ça, tandis que notre ville, nous n'étions pas seulement deux cents
hommes armés contre des mille et des mille brigands!
CHAILLAC. Vous n'en savez rien. Vous n'y étiez pas!
MOUCHON. Je n'y étais pas, je n'y étais pas... Ça vous plaît à dire!
REBEC. Allons, compère Mouchon, faut pas tergiverser; nous n'y étions
pas!
CHAILLAC. Vous étiez ici avec bien d'autres, et vous vous cachiez!
REBEC. Comme des imbéciles que nous sommes,--que nous étions! pensant
que le Sauvières était pour nous, tandis que l'oppresseur nous tenait
dans les fers et nous livrait aux sicaires royalistes.
CHAILLAC. Il ne faut rien exagérer, c'est inutile. Le citoyen Sauvières
n'était pas oppresseur, et il ne vous a pas livrés, puisqu'on vous a
retrouvés ici sains et saufs le lendemain de la chasse que nous avons
donnée à l'avant garde de Saint-Gueltas!
MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant Chaillac, et qui
burine votre nom au frontispice de la renommée!
CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne vous reproche pas
votre couardise! Si vous aviez eu un peu de coeur au ventre, ce jour-là,
on n'aurait pas massacré sous vos yeux ce malheureux Le Moreau.
REBEC. Commandant, les portes étaient fermées entre nous et ce forfait
exécrable.
CHAILLAC. Il fallait les enfoncer! Celles de la Bastille étaient plus
solides! Pauvre municipal! un homme de coeur, celui-là, et qui parlait
bien!
REBEC. Un peu emphatique.
MOUCHON. Ah! il était empha... Comment dites-vous?
REBEC. Je maintiens le mot, il s'écoutait parler, c'était son défaut! Il
aura fait des phrases au vieux Sauvières,--ça l'aura ennuyé...
CHAILLAC. Qu'est-ce que vous dites donc? Vous donneriez à penser que
Sauvières a ordonné sa mort?
REBEC. Dame! est-ce que les aristocrates ne sont pas capables de tout?
CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites! On a trouvé les deux
assassins enchaînés dans le cachot de la tour neuve avec cet écriteau:
«Sauvières abandonne ces deux criminels au châtiment qu'ils méritent.»
REBEC. Très-bien! mais vous n'en avez fait fusiller qu'un; l'autre, un
certain Tirefeuille, un coquin fini, a réussi à s'évader... Et quand on
pense qu'un scélérat comme ça rôde peut-être encore dans les environs!
Vous m'avouerez que ce n'est pas rassurant, la vie que nous menons ici,
Mouchon et moi.
CHAILLAC. Vous voilà bien malades d'être préposés à la garde de ce
château! Vous y faites chère lie, car on n'a pas mis les scellés sur la
cave, à ce que je vois.
REBEC. Ni sur la volaille, heureusement! Encore un peu de ce tokay? il
est gentil!
CHAILLAC. Non, j'en ai assez. Je suis triste. Il me semble que je vois
le sang de Le Moreau sur le pavé... et jusque sur la nappe!
REBEC. Sacredieu! taisez-vous donc, commandant! Ça fait frémir, des
paroles comme ça! Ah! oui, vous avez le vin triste, vous! (Il se lève.)
MOUCHON, qui écoute. Chut!
CHAILLAC. Quoi donc?
MOUCHON. Vous n'avez rien entendu?
REBEC. Si fait, j'entends!
CHAILLAC. Qu'est-ce que vous entendez?
MADELON, qui est au fond. C'est comme des cris et des gémissements!
JAVOTTE. Eh non! c'est comme des cris de joie au loin.
CHAILLAC, au fond. Êtes-vous bêtes! C'est une trompette à la porte du
donjon. (Aux servantes.) Courez ouvrir! m'entendez-vous?
REBEC. Mais un instant, un instant! Si c'est les brigands de
Saint-Gueltas qui reviennent se venger! Vous n'avez pas avec vous la
moindre escorte, et ici nous ne pouvons pas compter sur les habitants.
CHAILLAC, écoutant. Soyez donc tranquille! C'est une sommation militaire
en règle, et les brigands ne procèdent pas comme ça. Allons! c'est de la
troupe, recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (Aux servantes.)
Éclairez-nous! (Il sort avec Mouchon et Madelon.)
SCÈNE II.--REBEC et JAVOTTE.
REBEC. Moi, je ne suis pas un héros du 14 juillet, ce n'est pas mon
état. Ma mie Javotte, donne-moi la clef.
JAVOTTE. La clef de la cache? Je ne l'ai pas.
REBEC. Si fait, je te l'ai confiée ce matin pour balayer. Donne donc!
(Javotte cherche dans ses poches.) Voyons, tu n'as pas balayé?
JAVOTTE. Si fait, si fait; mais je vous ai rendu la clef, vrai,
d'honneur!
REBEC, se fouillant. Tu as raison, la voilà! Elle est si petite...
Javotte, fais le guet par là, et, si c'est des amis qui arrivent,
avertis-moi.
JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour rien, je parie! Depuis que
je vous ai découvert cette grande cache dans le mur, vous y entrez pour
une mouche qui vole.
REBEC, qui a essayé la clef. Eh bien, mais dis donc! je ne peux pas
ouvrir!
JAVOTTE. Vous avez emmêlé la serrure à force de l'essayer.
REBEC. Mais non! Vois! C'est comme si on l'avait fermée en dedans!
JAVOTTE, riant. Dame! c'est peut-être quelqu'un du dehors qui la
connaissait avant vous et qui s'en sert contre vous... Quelque brigand!
REBEC, effrayé, reculant. Tirefeuille peut-être! l'assassin de...
JAVOTTE, qui a été au fond. Allons, cachez vos peurs! C'est des beaux
soldats républicains qui arrivent. Tenez! quand je vous dis! en voilà un
superbe.
REBEC. Un officier? Il veut prendre mes ordres sans doute. Retire-toi,
Javotte, c'est des affaires d'État.