MACHEBALLE. N'ayez peur! on leur z'y chauffera le sang! (Il sort.)

SCÈNE VIII.--SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA TESSONNIÈRE, RABOISSON. (On

entend encore au dehors les cris de «Vive Sauvières et Saint-Gueltas!»)

SAINT-GUELTAS, (à Louise.) Vous l'entendez, nos deux noms ne font plus

qu'un seul cri de guerre. (Au comte.) Vous feriez bien, monsieur le

comte, de vous montrer à notre campement. Vos cheveux blancs et la

présence de mademoiselle de Sauvières enflammeraient l'ardeur de nos

gens. C'est de l'enthousiasme, c'est du prestige qu'il faut à ces âmes

simples!

LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n'obtiendrez pas que je me porte

avec vous à l'attaque de Puy-la-Guerche. C'est assez d'abandonner cette

malheureuse ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole.

Dites-moi en quel lieu et quel jour j'aurai à vous rejoindre après que

vous aurez fait ce coup de main.

SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons pas les pays

conquis; nous portons la terreur et le châtiment de ville en ville. Ce

soir, nous surprenons Puy-la-Guerche; demain, nous serons à Buzanays.

LE COMTE. J'y serai aussi.

SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route sur-le-champ...

autrement, les républicains viendront s'opposer à votre départ.

LE COMTE, tristement. C'est-à-dire à ma fuite! Je fuirai, monsieur, et

sans tarder!

SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. Vous ne craignez pas que votre père ne

revienne sur sa décision? Elle lui coûte beaucoup!

LOUISE. Vous avez sa parole... et la mienne! A demain, monsieur!

SAINT-GUELTAS, tendrement. A demain! (à part) ou à tout à l'heure!

LE COMTE, le saluant. Au revoir, monsieur le marquis!

SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte! (Il le salue profondément,

regarde Louise avec passion, baise le brassard et se retire en faisant

signe à Raboisson, qui le suit.)

LE COMTE, à Mézières. Fais tout préparer pour le départ. Il faut que

nous soyons hors d'ici dans une heure. (Mézières sort.)

LA TESSONNIÈRE. Dans une heure! vous n'aurez pas le temps d'emporter vos

meubles. Songez donc que les républicains viendront piller ici dès

qu'ils sauront la folie que nous faisons!

LE COMTE. Ils feront peut-être pis!--Ah! ma fille! dis adieu à ton

berceau!

LOUISE. Je suis résignée à tout, mon père! J'ai tout prévu; et

pardonnez-moi la fièvre de joie que je ressens. Enfin vous voilà rendu à

vous-même! (Elle l'embrasse.) Nous ne ferons plus qu'une âme et un

coeur...

LE COMTE. Et Henri!... tu ne songes pas à lui?

LOUISE. Votre exemple le décidera. En apprenant vos dangers, il accourra

pour vous couvrir de son corps... S'il ne le faisait pas, je le

mépriserais!... Ah! c'est Dieu qui le veut, allez! Partons, partons! je

vais donner des ordres.

LA TESSONNIÈRE. Songez à une voiture... On me permettra bien de marcher

avec les femmes... pour les défendre?

LOUISE. Je monterai à cheval, mon ami; vous, vous irez en voiture avec

ma tante.

ROXANE, entrant. Où donc?

LOUISE. A la guerre! Réjouissez-vous, nous servons le roi! nous nous

sommes déclarés, nous partons!

ROXANE. Ah! vive-Dieu! embrassez-moi, mon frère! Oui, oui! la guerre, le

mouvement, la poudre, le danger, le triomphe! Vous serez généralissime

en Vendée, et maréchal de France quand le roi sera proclamé.

LE COMTE. Tâchez de garder vos illusions, ma soeur, et de ne pas perdre

la tête au premier revers!

ROXANE. Bah! le courage n'est pas nécessaire quand tant de braves gens

en ont à notre place! La France entière va se lever. Toute l'Europe est

avec nous. Dans un mois, dans six semaines peut-être, le jeune roi sera

aux Tuileries,--et nous aussi.--Quand partons-nous?

LE COMTE. Sachons d'abord où vous irez. En Bretagne, on est redevenu

tranquille...

LA TESSONNIÈRE. Ah! on est tranquille par là?

ROXANE. Mais je ne veux pas être tranquille, moi! Je veux me battre, je

serai Jeanne d'Arc, et Saint-Gueltas sera mon Dunois, mon aide de camp.

LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne trop votre général,

ma soeur, et songez à gagner Guérande, où nous avons des parents.

ROXANE, Mézières rentre. Guérande? Soit! C'est une bonne ville, une

place de guerre imprenable, où tout le monde pense bien. On se voit

beaucoup; Louise, il faudra emporter de la toilette.

LE COMTE. N'emportez rien. Vos femmes vous rejoindront avec vos effets.

Vous partez sans bruit dans cinq minutes.

ROXANE. Dans cinq minutes! faite comme me voilà!

LE COMTE. Croyez-vous aller à une partie de plaisir?

ROXANE. Mais...

LE COMTE. Il le faut, et je le veux!

ROXANE. Allons! pour le roi, je suis prête à tous les sacrifices. Je

sortirai en robe d'indienne!

LE COMTE, bas. Prenez de l'argent. (A la Tessonnière, qui reste comme

hébété.) Allons, préparez-vous, mon ami! (Roxane sort.)

LA TESSONNIÈRE. Oui, oui, certainement! mais... où coucherons-nous ce

soir?

LE COMTE. Où vous pourrez. Vous gagnerez vite le pays insurgé. Mézières

saura vous diriger.

LA TESSONNIÈRE. Mais souper! où soupera-t-on?

LE COMTE. Nulle part; vous achèterez du pain en courant.

LA TESSONNIÈRE. Oh! mon Dieu, c'est le martyre, je le vois bien!

LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami!

LA TESSONNIÈRE, sortant. C'est le martyre, je vous dis que c'est le

martyre! (Il sort.)

LE COMTE. Toi, Louise...

LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas.

LE COMTE. Tu le veux! Aurais-je du courage en te voyant partager mes

souffrances?

LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne vous quitte pas.

LE COMTE. Ah! si Henri était là!... Mais je ne puis te confier à ma

soeur et à la Tessonnière; ce sont deux enfants!... (A Mézières, qui

entre.) Tout est prêt?

MÉZIÈRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains qu'aucun de nous ne

soit libre d'aller où vous le souhaitez.

LE COMTE. Comment cela?

MÉZIÈRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs! Ils veulent marcher

à Puy-la-Guerche; ils disent que vous n'irez pas ailleurs aujourd'hui.

LE COMTE. En vérité? Ils sont fous! Mais qui vient là? (Il fait signe à

Louise, qui rentre dans son appartement.)

SCÈNE IX.--Les Mêmes, le Moreau, entrant; MÉZIÈRES, sortant.

LE MOREAU. C'est moi, monsieur! D'où vient que, depuis une heure, nous

sommes retenus prisonniers dans la cour de votre donjon?

LE COMTE. C'était pour votre sûreté, messieurs. Ignorez-vous ce qui se

passe?

LE MOREAU. J'ignore ce qui s'est passé entre les brigands et vous; mais

je sais que, quand ils sont entrés ils n'étaient qu'une vingtaine, et

qu'avec vos gens vous pouviez les écraser. Vous les avez laissés se

réunir chez vous, et ils en sont sortis en criant: «Vive Sauvières et

Saint-Gueltas!»

LE COMTE, blessé. Que ne leur imposiez-vous silence, vous?

LE MOREAU. Entouré de gens à demi morts de peur, certain d'être trahi

par vous, que pouvais-je faire?

LE COMTE. Trahi? Vous ai-je livré?

LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur; je ne me contenterai pas de

réponses évasives.

LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur; vous oubliez...

LE MOREAU. Je n'oublie pas que je suis chez vous, et que vous pouvez me

faire jeter par les fenêtres comme faisaient vos bons aïeux quand les

petits gens de ma sorte se permettaient de raisonner. Ce n'est pas Rebec

et ses pareils qui me défendraient, ils sont cachés sous les bottes de

paille de vos greniers; mais, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir; il

me faut la vérité, et je vous somme de me la dire.

LE COMTE, irrité. Vous me sommez... (Devant la courageuse attitude de Le

Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.)

LE MOREAU. Eh bien, monsieur?

LE COMTE. Eh bien!... il est vrai, je me sépare de vous.

LE MOREAU. Au moment du danger?

LE COMTE. Le danger est égal de part et d'autre, et, d'ailleurs...

LE MOREAU. Ne répliquez pas, monsieur, la vérité vous écrase. Ah! la

noblesse! voilà comme toujours la récompense de nos alliances avec elle,

de notre confiance dans ses protestations de civisme, de notre

engouement imbécile pour ses détestables séductions! C'est ainsi que,

spéculant sur notre candeur, elle nous berne et nous crache au visage!

Ah! bourgeois, pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes! nous

méritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leçon à quelques-uns,

j'espère; mais ceux de nous qui vous eussent épargnés vont devenir

atroces d'indignation et de vengeance: ce sera vous qui l'aurez voulu,

messieurs les traîtres! Malheur à vous! nous accepterons le règne de la

terreur plutôt que votre amitié perfide. Pour ma part, je sors d'ici en

secouant la poussière de mes pieds, comme d'un lieu maudit où le canon

républicain fera bien de ne pas laisser pierre sur pierre. (Il sort.)

LE COMTE. Insolent!... non, honnête homme! O mon Dieu! qu'ai-je fait? et

où m'entraîne le point d'honneur? (On entend des cris et le tocsin.) Que

se passe-t-il? le tocsin, sans mon ordre? (Un coup de fusil très près.

Louise entre, venant de l'intérieur. Elle est en costume d'amazone.)

Louise, qu'est-ce que cela?

Cadio · 第 21 / 85 题