LE COMTE. Qu'est-ce qu'il veut dire? De quoi a-t-il peur?
ROXANE. De tout! c'est son habitude, vous le savez bien, puisqu'il est
venu s'installer chez nous à cause de ça.
LE COMTE. Il avait peur de ses paysans, qui lui en voulaient d'être
poltron; mais les nôtres sont si doux, si tranquilles...
ROXANE. Ne vous y fiez pas, mon cher! Ils espèrent toujours que vous
vous montrerez!... Mais voici les autres hôtes du château.
SCÈNE II.--LES MÊMES, LE BARON DE RABOISSON, LE CHEVALIER DE
PRÉMOUILLARD.
RABOISSON. Mesdames, je vous apporte des nouvelles.
ROXANE.--Ah! baron, ce mot-là me fait toujours trembler! Bonnes ou
mauvaises, vos nouvelles?
RABOISSON. Bah! pourvu qu'elles soient nouvelles! ça désennuie toujours.
L'insurrection vient nous trouver.
LOUISE. Enfin!
LE COMTE. Est-ce sérieux, Raboisson, ce que vous dites là? Comment
savez-vous...?
RABOISSON. Mon valet de chambre arrive de la ville. Il n'y est bruit que
de la marche de l'armée royale.
LE CHEVALIER. Malheureusement, c'est la douzième fois au moins que
Puy-la-Guerche est en émoi pour rien.
LE COMTE. Vous dites _malheureusement_?
LE CHEVALIER. Oui, monsieur le comte. L'inaction à laquelle, par égard
pour vous, nous nous sommes condamnés, commence à me peser plus que je
ne puis dire. J'espère qu'en présence d'une force considérable telle
qu'on l'annonce, vous ne conseillerez point à la garde nationale du
district une résistance inutile... et désastreuse!
LE COMTE. Je prendrai conseil des circonstances, chevalier. Il faut
d'abord savoir s'il s'agit ici d'une véritable armée commandée par des
chefs raisonnables, auquel cas j'engagerai les gens de la ville à se
soumettre; mais, si c'est un ramassis de bandits sans ordre et sans
mandat...
RABOISSON. J'ai envoyé à la découverte, nous saurons bientôt à quoi nous
en tenir. Le bruit du moment est que cette troupe est commandée par
Saint-Gueltas.
LE COMTE. Qui appelez-vous ainsi? Je ne me souviens pas...
RABOISSON. Eh! c'est le petit nom du fameux marquis!
LOUISE. Le marquis de la Roche-Brûlée? Ah! mon père, on le dit si
cruel!... Soyez prudent!
ROXANE. Et on le dit invincible! Mon frère, ne vous y risquez pas.
LE COMTE. Je ferai mon devoir; si cet homme agit de son chef et sans
ordre de la cour, je conseillerai et j'organiserai la résistance.
RABOISSON. Mais s'il est en règle?... et il y est, je vous en réponds...
Saint-Gueltas est aussi prudent que hardi.
LOUISE. Vous le connaissez, monsieur de Raboisson?
RABOISSON. Je l'ai connu beaucoup dans sa jeunesse.
ROXANE. Il n'est donc plus jeune?
RABOISSON, souriant. Si fait! une quarantaine d'années, comme nous!
ROXANE. On le dit charmant!
RABOISSON. Au contraire, il est laid, mais il plaît aux femmes.
LOUISE, ingénument. Pourquoi?
RABOISSON, embarrassé. Parce que... parce qu'il est laid, je ne vois pas
d'autre raison.
ROXANE, bas, à Raboisson. Et parce qu'il les aime, n'est-ce pas?
RABOISSON, de même. Chut! il les adore!
ROXANE. Alors, c'est un héros! comme César, comme le maréchal de Saxe!
LE COMTE, qui a parlé avec le chevalier. Je ne vous demande qu'une
chose, c'est de ne pas courir au-devant de l'insurrection. Ce serait
m'exposer à des soupçons... Si elle vous entraîne et vous emporte en
passant, je n'aurai de comptes à rendre à personne; mais n'oubliez pas
qu'en vous donnant asile chez moi dans ces jours de persécution, j'ai
répondu de vous sur mon propre honneur.
LE CHEVALIER. Je ne l'oublierai pas, monsieur.
RABOISSON. Quant à moi, mon cher comte, il y a une circonstance qui me
rendra aussi sage que vous pouvez le désirer: c'est que l'insurrection
est fomentée par les prêtres; or, je ne suis pas de ce côté-là:
voltairien j'ai vécu, voltairien je mourrai.
LE CHEVALIER. Il n'y a pas de quoi se vanter, monsieur!
RABOISSON. Pardonnez-moi, jeune homme! Libre à vous de donner dans les
idées contraires. Élevé pour l'Église, vous étiez abbé l'an passé. La
mort de vos aînés vous remet l'épée au flanc, et vous êtes impatient de
la tirer pour la cause que vous croyez sainte; mais, moi, j'aime la
ligne droite et ne veux pas faire les affaires du fanatisme sous
prétexte de faire celles de la monarchie.
LE CHEVALIER. Pourtant, monsieur...
ROXANE. Ah! mon Dieu! allez-vous encore vous quereller? C'est bien le
moment! Parlez-nous plutôt du charmant Saint-Gueltas...
MÉZIÈRES, entrant. Monsieur le comte, il y a là M. Le Moreau, municipal
de Puy-la-Guerche, avec M. Rebec, son adjoint..., celui qui est
aubergiste à présent, votre ancien marchand de laines.
ROXANE. Fripon sous toutes les formes! (Au comte.) Est-ce que vous allez
recevoir ces gens-là?
LE COMTE, à Mézières. Faites entrer. (Mézières sort. A sa soeur.) Le
Moreau est un très-galant homme.
ROXANE. Ça? un abominable suppôt de la gironde, qui a approuvé le
meurtre du roi?
LE COMTE. Ma soeur, soyez calme.
ROXANE. Non! je suis indignée!
LOUISE. Alors, ne restez pas ici.--Venez, ma tante.
ROXANE. Oui, oui, sortons! J'étouffe de rage! Mon frère, vous êtes un
tiède, un... (Louise lui ferme la bouche par un baiser.) Tiens, sans
toi, je crois que je deviendrais fratricide! (Elles sortent.)
RABOISSON. Devons-nous rester?
LE COMTE. Vous, certes; mais le chevalier est vif...
RABOISSON. Et jeune!