Je n'ai pas voulu faire l'histoire de la Vendée; elle est faite autant
que possible, et ce n'est guère, car il y a toujours une partie de
l'histoire qui échappe aux plus consciencieuses investigations. Les
guerres civiles, comme les grandes épidémies, étouffent sous leurs flots
exterminateurs mille détails affreux ou sublimes, des vertus ignorées,
des crimes impunis. De ceux-ci, je veux citer un exemple en passant.
Aux journées de juin de notre dernière révolution, la garde nationale
d'une petite ville que je pourrais nommer, commandée par des chefs que
je ne nommerai pas, partit pour Paris sans autre projet arrêté que celui
de rétablir l'ordre, maxime élastique à l'usage de toutes les gardes
nationales, qu'elle que soit la passion qui les domine. Celle-ci était
composée de bourgeois et d'artisans de toutes les opinions et de toutes
les nuances, la plupart honnêtes gens, d'humeur douce, et pères de
famille. En arrivant à Paris au milieu de la lutte, ils ne surent que
faire, à qui se rallier et comment passer à travers les partis sans être
suspects aux uns, écrasés par les autres. Enfin, vers le soir,
rassemblés dans un poste qui leur était confié et honteux de n'avoir pu
servir à rien, ils arrêtèrent un passant qui, pour son malheur, portait
une blouse; ils étaient deux cents contre un. Sans interrogatoire, sans
jugement, ils le fusillèrent. Il fallait bien faire quelque chose pour
charmer les ennuis de la veillée. Ils étaient si peu militaires, qu'ils
ne surent même pas le tuer; étendu sur le pavé, il râla jusqu'au jour,
implorant le coup de grâce.
Quand ils rentrèrent triomphants dans leur petite cité, ils avouèrent
qu'ils n'avaient fait autre chose que d'assassiner un homme qui _avait
l'air_ d'un insurgé. Celui qui me raconta le fait me nomma l'assassin
principal, et ajouta: «Nous n'avons pas osé empêcher cela.»
Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés, il résume et
dénonce une époque: aucun journal n'en a parlé, aucune plainte, aucune
réflexion n'eût été admise. La victime n'a jamais eu de nom; le crime
n'a pas été recherché; l'assassin a vécu tranquille, les bons bourgeois
et les bons artisans qui l'ont laissé déshonorer leur campagne à Paris
se portent bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux,
prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords.
Ceci est une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités que soulèvent les
guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe d'amertume; mais ces
choses sont encore trop près de nous pour être rappelées sans faire
appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas le but du travail
d'un artiste.
L'art est fatalement impartial; il doit tout juger, mais aussi tout
comprendre, et rechercher dans l'enchaînement des faits celui des crises
qui s'opèrent dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d'une
lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de la Vendée,
peut résumer dans l'esquisse de peu d'années les transformations
intellectuelles et morales les plus inattendues. C'est à cette étude de
psychologie révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu soucieux
de montrer des personnages historiques diversement appréciés par tous
les partis et de raconter les événements mille fois racontés à tous les
points de vue, mais curieux de chercher dans quelques types probables le
contre-coup interne du mouvement extérieur. En rentrant dans ce
mouvement historique d'une manière générale, nous avons pu nous
dispenser de faire comparaître les morts célèbres devant nous et de leur
attribuer des sentiments et des idées complaisamment adaptés à notre
fantaisie. Nous avons tâché de reconstituer par la logique les émotions
que durent subir certaines natures placées dans des situations
inévitables, aux prises avec l'effroyable tourmente du moment et le
continuel déplacement de toutes les vraisemblances relatives. En fait
d'aventures romanesques, tout est possible à supposer, car tout ce qui
était en apparence impossible s'est produit durant cette période
extraordinaire; donc, pour tous les vices et pour toutes les vertus,
pour tous les crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu des
motifs où la conscience humaine a puisé, non pas toujours selon la
lumière qu'elle avait reçue auparavant, mais selon les forces bonnes ou
mauvaises que l'électricité répandue dans l'atmosphère intellectuelle
développait en elle à son insu. A aucune autre époque, il n'y a eu moins
de libre arbitre, et il semble que tous les efforts de l'individu pour
satisfaire ses penchants naturels l'aient replongé plus fatalement dans
les courants impétueux de la vie collective.