A M. HENRI HARRISSE

Je n'ai pas voulu faire l'histoire de la Vendée; elle est faite autant

que possible, et ce n'est guère, car il y a toujours une partie de

l'histoire qui échappe aux plus consciencieuses investigations. Les

guerres civiles, comme les grandes épidémies, étouffent sous leurs flots

exterminateurs mille détails affreux ou sublimes, des vertus ignorées,

des crimes impunis. De ceux-ci, je veux citer un exemple en passant.

Aux journées de juin de notre dernière révolution, la garde nationale

d'une petite ville que je pourrais nommer, commandée par des chefs que

je ne nommerai pas, partit pour Paris sans autre projet arrêté que celui

de rétablir l'ordre, maxime élastique à l'usage de toutes les gardes

nationales, qu'elle que soit la passion qui les domine. Celle-ci était

composée de bourgeois et d'artisans de toutes les opinions et de toutes

les nuances, la plupart honnêtes gens, d'humeur douce, et pères de

famille. En arrivant à Paris au milieu de la lutte, ils ne surent que

faire, à qui se rallier et comment passer à travers les partis sans être

suspects aux uns, écrasés par les autres. Enfin, vers le soir,

rassemblés dans un poste qui leur était confié et honteux de n'avoir pu

servir à rien, ils arrêtèrent un passant qui, pour son malheur, portait

une blouse; ils étaient deux cents contre un. Sans interrogatoire, sans

jugement, ils le fusillèrent. Il fallait bien faire quelque chose pour

charmer les ennuis de la veillée. Ils étaient si peu militaires, qu'ils

ne surent même pas le tuer; étendu sur le pavé, il râla jusqu'au jour,

implorant le coup de grâce.

Quand ils rentrèrent triomphants dans leur petite cité, ils avouèrent

qu'ils n'avaient fait autre chose que d'assassiner un homme qui _avait

l'air_ d'un insurgé. Celui qui me raconta le fait me nomma l'assassin

principal, et ajouta: «Nous n'avons pas osé empêcher cela.»

Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés, il résume et

dénonce une époque: aucun journal n'en a parlé, aucune plainte, aucune

réflexion n'eût été admise. La victime n'a jamais eu de nom; le crime

n'a pas été recherché; l'assassin a vécu tranquille, les bons bourgeois

et les bons artisans qui l'ont laissé déshonorer leur campagne à Paris

se portent bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux,

prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords.

Ceci est une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités que soulèvent les

guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe d'amertume; mais ces

choses sont encore trop près de nous pour être rappelées sans faire

appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas le but du travail

d'un artiste.

L'art est fatalement impartial; il doit tout juger, mais aussi tout

comprendre, et rechercher dans l'enchaînement des faits celui des crises

qui s'opèrent dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d'une

lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de la Vendée,

peut résumer dans l'esquisse de peu d'années les transformations

intellectuelles et morales les plus inattendues. C'est à cette étude de

psychologie révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu soucieux

de montrer des personnages historiques diversement appréciés par tous

les partis et de raconter les événements mille fois racontés à tous les

points de vue, mais curieux de chercher dans quelques types probables le

contre-coup interne du mouvement extérieur. En rentrant dans ce

mouvement historique d'une manière générale, nous avons pu nous

dispenser de faire comparaître les morts célèbres devant nous et de leur

attribuer des sentiments et des idées complaisamment adaptés à notre

fantaisie. Nous avons tâché de reconstituer par la logique les émotions

que durent subir certaines natures placées dans des situations

inévitables, aux prises avec l'effroyable tourmente du moment et le

continuel déplacement de toutes les vraisemblances relatives. En fait

d'aventures romanesques, tout est possible à supposer, car tout ce qui

était en apparence impossible s'est produit durant cette période

extraordinaire; donc, pour tous les vices et pour toutes les vertus,

pour tous les crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu des

motifs où la conscience humaine a puisé, non pas toujours selon la

lumière qu'elle avait reçue auparavant, mais selon les forces bonnes ou

mauvaises que l'électricité répandue dans l'atmosphère intellectuelle

développait en elle à son insu. A aucune autre époque, il n'y a eu moins

de libre arbitre, et il semble que tous les efforts de l'individu pour

satisfaire ses penchants naturels l'aient replongé plus fatalement dans

les courants impétueux de la vie collective.

Cadio · 第 9 / 85 题