Malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme
français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades,
je ne crois pas qu'il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus
glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute
petite histoire, dix pages détachées de l'histoire de l'Allemagne,
s'étale dans les rues de Munich, gigantesque, disproportionnée, tout
en peintures et en monuments, comme un de ces livres d'étrennes
qu'on donne aux enfants: peu de texte et beaucoup d'images. A Paris,
nous n'avons qu'un arc de triomphe; là-bas ils en ont dix: la porte
des Victoires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien
d'obélisques élevés: _à la vaillance des guerriers bavarois_.
Il fait bon être grand homme dans ce pays-là; on est sûr d'avoir son
nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois
sa statue au milieu d'une place, ou tout au haut de quelque frise parmi
des victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses,
des monuments commémoratifs est poussée à un tel point chez ces bonnes
gens, qu'ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout
préparés pour les célébrités inconnues du lendemain. En ce moment,
toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni
tant de héros, tant d'épisodes glorieux!...
J'aime à me figurer, par exemple, l'illustre général von der Thann
déshabillé à l'antique au milieu d'un square verdoyant, avec un beau
piédestal orné de bas-reliefs représentant d'un côté _les Guerriers
bavarois incendiant le village de Bazeilles_, de l'autre _les Guerriers
bavarois assassinant des blessés français à l'ambulance de Woerth._
Quel splendide monument cela doit faire!
Non contents d'avoir leurs grands hommes éparpillés ainsi par la
ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de
Munich, et qu'ils appellent la _Ruhmeshalle_ (la salle de la gloire).
Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s'avancent en retour
en formant les trois côtés d'un carré, sont rangés sur des consoles
les bustes des Électeurs, des rois, des généraux, des jurisconsultes,
etc... (On trouve le catalogue chez le gardien.)
Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de
quatre-vingt-dix pieds, debout au sommet d'un de ces grands escaliers
si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics.
Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main,
dans l'autre la couronne de la gloire (toujours la gloire!), cette
immense pièce de bronze, à l'heure où je la vis, sur la fin d'une de
ces journées d'août où les ombres s'allongent démesurément, remplissait
la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long
des colonnes, les profils des hommes célèbres grimaçaient au soleil
couchant. Tout cela si désert, si morne! En entendant mes pas sonner
sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le
vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich.
Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l'intérieur de la
Bavaria. J'eus la fantaisie de monter jusqu'en haut et de m'asseoir un
moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par
deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l'horizon
bleu des Alpes, il faisait très chaud là dedans. Le bronze, chauffé par
le soleil, m'enveloppait d'une chaleur alourdissante. Je fus obligé
de redescendre bien vite... Mais, c'est égal, cela m'avait suffi pour
se connaître, ô grande Bavaria boursouflée et sonore! J'avais vu ta
poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles,
ton glaive en métal repoussé, et senti dans ta tête creuse l'ivresse
lourde et la torpeur d'un cerveau de buveur de bière... Et dire qu'en
nous embarquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplomates avaient
compté sur toi. Ah! s'ils s'étaient donné la peine de monter dans la
Bavaria, eux aussi!