PROMENADE SUR LE STARNBERG

Il était bien du pays bleu aussi, ce lac étincelant qui miroite au fond

de ma mémoire. Rien que d'écrire ce nom de Starnberg, j'ai revu tout

près de Munich la grande nappe d'eau, unie, pleine de ciel, rendue

familière et vivante par la fumée d'un petit steamer qui longeait les

bords. Tout autour les masses sombres des grands parcs, séparées de

place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut,

des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes;

plus haut encore les montagnes du Tyrol, lointaines, couleur de l'air

où elles flottent; et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais

si charmant, le vieux, vieux batelier, avec ses longues guêtres et son

gilet rouge à boutons d'argent, qui me promena tout un dimanche, et

paraissait si fier d'avoir un Français dans son bateau.

Ce n'était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il

se souvenait très bien d'avoir, dans sa jeunesse, fait passer le

Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon

respectueuse dont le bonhomme me parlait, je sentais l'impression

qu'avait dû lui faire ce Français de 1806, quelque bel Oswald du

premier empire en collant et bottes molles, un schapska gigantesque et

des insolences de vainqueur!... Si le batelier de Starnberg vit encore,

je doute qu'il ait autant d'admiration pour les Français.

C'est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui

l'entourent que les bourgeois de Munich promènent leurs gaietés du

dimanche. La guerre n'avait rien changé à cet usage. Au bord de

l'eau, quand je passai, les auberges étaient pleines; de grosses

dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses.

Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes

de Gretchen et d'étudiants passaient, auréolés d'une fumée de pipe.

Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce

de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en

tréteaux, tandis qu'un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au

poing, dans l'attitude d'un homme qui tire, faisait la démonstration

de ce merveilleux fusil à aiguille dont les Prussiens se servaient

avec tant de succès. J'avais besoin de cela pour me rappeler qu'on se

battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut

bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur

une petite place abritée et recueillie comme un coin d'église, des

cierges qui brûlaient tout autour de la _Marien-Saule_, et des femmes

agenouillées, dont un long sanglot secouait la prière...

Contes de lundi · 第 110 / 115 题