EN DROSCHKEN

De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de la _Grappe-Bleue_ me

faisait monter dans une de ces petites voitures de louage que les

hôtels ont toujours dans leurs cours pour montrer aux voyageurs les

curiosités de la ville, et d'où les monuments, les avenues vous

apparaissent comme entre les pages d'un guide. Cette fois il ne

s'agissait pas de me faire voir la ville, mais seulement de me conduire

à l'ambassade française: «_Franzôsische Ambassad!...»_ répéta deux

fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un

chapeau gigantesque, semblait très étonné de, la nouvelle destination

qu'on donnait à son fiacre, à son _droschken_, pour parler comme à

Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner

le dos au quartier noble, prendre un long faubourg, plein d'usines, de

maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener

hors de la ville...

--_Ambassad Franzôsische_? lui demandais-je de temps en temps avec

inquiétude.

-_Ya, ya_, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler.

J'aurais bien voulu avoir quelques renseignements de plus; mais le

diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi-même,

à cette époque, je ne connaissais de la langue allemande que deux ou

trois phrases très élémentaires, où il était question de pain, de lit,

de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne

savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi:

Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi,

j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai

voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues

à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les

portes, et prenant toujours les tout petits chemins sans savoir où ils

nous mèneraient. Cela nous donnait souvent l'imprévu de nuits passées

en plein champ, ou sous le toit ouvert d'une grange; mais ce qui

achevait d'incidenter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre

nous ne savions un mot d'allemand. A l'aide d'un petit dictionnaire

de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à

construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme: _Vir

vollen trinken bier._--nous voulons boire de la bière... _Vir vollen

essen kaese_,--nous voulons manger du fromage: malheureusement, si

peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous

coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans

la bouche, comme disent les comédiens. L'idée nous vint alors de les

mettre en musique, et le petit air que nous avions composé s'adaptait

si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite

des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les

autres. Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand

nous entrions dans la grande salle du Gasthaus et que, sitôt nos sacs

débouclés, nous entonnions d'une voix retentissante:

Vir vollen trinken bier (_bis_)

Vir vollen, ya, vir vollen

Ya!

Vir vollen trinken bier.

Depuis ce temps-là je suis devenu très fort en allemand. J'ai eu tant

d'occasions de l'apprendre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une

foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je ne les

chante plus... Oh! non, je n'ai pas envie de les chanter...

Mais revenons à mon droschken.

Nous allions d'un petit pas reposé, sur une avenue bordée d'arbres et

de maisons blanches. Tout à coup le cocher s'arrêta.

«_Da!_...» me dit-il en me montrant-une maisonnette enfouie sous les

acacias, et qui me parut bien silencieuse, bien retirée pour une

ambassade. Trois boutons de cuivre superposés luisaient dans un coin du

mur, à côté de la porte. J'en tire un au hasard, la porte s'ouvre, et

j'entre dans un vestibule élégant, confortable; des fleurs, des tapis

partout. Sur l'escalier, une demi-douzaine de chambrières bavaroises,

accourues à mon coup de sonnette, s'échelonnaient avec cette tournure

disgracieuse d'oiseaux sans ailes qu'ont toutes les femmes au delà du

Rhin.

Je demande: «_Ambassad Franzôsische_?» Elles me font répéter deux

fois, et les voilà parties à rire, à rire en secouant la rampe.

Furieux, je reviens vers mon cocher et tâche de lui faire comprendre,

à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est

pas là. «_Ya, ya_.» répond le petit homme sans s'émouvoir, et nous

retournons vers Munich.

Il faut croire que notre ambassadeur de ce temps-là changeait souvent

de domicile, ou bien que mon cocher, pour ne pas déroger aux habitudes

de son droschken, s'était mis dans l'idée de me faire visiter quand

même la ville et ses environs. Toujours est-il que notre matinée se

passa à courir Munich dans tous les sens, à la recherche de cette

ambassade fantastique. Après deux ou trois autres tentatives, j'avais

fini par ne plus descendre de voiture. Le cocher allait, venait,

s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me

laissais conduire, et ne m'occupais plus que de regarder autour de

moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes

avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne,

son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs

statues blanches!

Que, de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obélisques, de temples

grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons!

Tout cela s'efforce d'être grand; mais il semble qu'on sente le vide

et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds

d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques

ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes

imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable

ennui de son _Fantasio_ et la perruque solennelle et niaise du prince

de Mantoue.

Cette course en droschken dura cinq ou six heures; après quoi le

cocher me ramena triomphalement dans la cour de la _Grappe-Bleue_, en

faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoir montré Munich. Quant

à l'ambassade, je finis par la découvrir à deux rues de mon hôtel,

mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner

de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, paraît-il, très mal vus

en Bavière à ce moment-là; un Français n'aurait pas pu sans danger

s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à

Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire

parvenir la tragédie japonaise...

Contes de lundi · 第 107 / 115 题