Parlez-moi des peuples à sang lourd! En pleine guerre, sous ce grand
soleil d'août, tout le pays d'outre-Rhin, depuis le pont de Kehl
jusqu'à Munich, avait l'air aussi froid, aussi tranquille. Par les
trente fenêtres du wagon wurtembergeois qui m'emmenait lentement,
lourdement, à travers la Souabe, des paysages se déroulaient, des
montagnes, des ravins, des écroulements de riche verdure où l'on
sentait la fraîcheur des ruisseaux. Sur les pentes qui disparaissaient
en tournant, au mouvement des wagons, des paysannes se tenaient toutes
roides au milieu de leurs troupeaux, vêtues de jupes rouges, de
corsages de velours, et les arbres étaient si verts autour d'elles,
qu'on eût dit une bergerie tirée d'une de ces petites boîtes de sapin
qui sentent bon la résine et les forêts du Nord. De loin en loin, une
douzaine de fantassins habillés de vert emboîtaient le pas dans un
pré, la tête droite, la jambe en l'air, portant leurs fusils comme des
arbalètes: c'était l'armée d'un prince de Nassau quelconque. Parfois
aussi des trains passaient, avec la même lenteur que le nôtre, chargés
de grands bateaux, où des soldats wurtembergeois, entassés comme dans
un char allégorique, chantaient des barcarolles à trois voix, en fuyant
devant les Prussiens. Et nos haltes à tous les buffets, le sourire
inaltérable des majordomes, ces grosses faces allemandes, épanouies,
la serviette sous le menton devant d'énormes quartiers de viande aux
confitures, et le parc royal de Stuttgart plein de carrosses, de
toilettes, de cavalcades, la musique autour des bassins jouant des
valses, des quadrilles, pendant qu'on se battait à Kissingen; vraiment,
quand je me rappelle tout cela et que je pense à ce que j'ai vu, quatre
ans après, dans ce même mois d'août, ces locomotives en délire s'en
allant sans savoir où, comme si le grand soleil avait affolé leurs
chaudières, les wagons arrêtés en plein champ de bataille, les rails
coupés, les trains en détresse, la France diminuée de jour en jour
à mesure que la ligne de l'Est devenait plus courte, et sur tout le
parcours des voies abandonnées, l'encombrement sinistre de ces gares,
qui restaient seules, en pays perdu, pleines de blessés oubliés là
comme des bagages, je commence à croire que cette guerre de 1866 entre
la Prusse et les États du Sud n'était qu'une guerre pour rire, et qu'en
dépit de tout ce qu'on a pu nous dire, les loups de Germanie ne se
mangent jamais entre eux.
Il n'y avait qu'à voir Munich pour s'en convaincre. Le soir où
j'arrivai, un beau soir de dimanche plein d'étoiles, toute la ville
était dehors. Une joyeuse rumeur confuse, aussi vague sous la lumière
que la poussière soulevée aux pas de tous ces promeneurs, flottait
dans l'air. Au fond des caves à bière voûtées et fraîches, dans les
jardins des brasseries, où des lanternes de couleur balançaient leurs
lueurs sourdes, partout on entendait, mêlés au bruit des lourds
couvercles retombant sur les chopes, les cuivres qui sonnaient en notes
triomphales, et les soupirs des instruments de bois...
C'est dans une de ces brasseries harmoniques que je trouvai le colonel
de Sieboldt, assis avec sa nièce, devant son éternel radis noir.
A la table à côté, le ministre des affaires étrangères prenait un bock,
en compagnie de l'oncle du roi. Tout autour, de bons bourgeois avec
leurs familles, des officiers en lunettes, des étudiants à petites
casquettes rouges, bleues, vert de mer, tous graves, silencieux,
écoutaient religieusement l'orchestre de M. Gungel, et regardaient
monter la fumée de leurs pipes, sans plus se soucier de la Prusse que
si elle n'existait pas. En me voyant, le colonel parut un peu gêné, et
je crus m'apercevoir qu'il baissait la voix pour m'adresser la parole
en français. Autour de nous, on chuchotait: «Franzose... Franzose...»
Je sentais de la malveillance dans tous les yeux.--«Sortons!» me dit
M. de Sieboldt, et une fois dehors, je retrouvai son bon sourire
d'autrefois. Le brave homme n'avait pas oublié sa promesse, mais il
était très absorbé par le rangement de sa collection japonaise qu'il
venait de vendre à l'État. C'est pour cela qu'il ne m'avait pas écrit.
Quant à ma tragédie, elle était à Wurtzbourg, entre les mains de madame
de Sieboldt, et pour arriver jusque-là il me fallait une autorisation
spéciale de l'ambassade française, car les Prussiens approchaient de
Wurtzbourg, et l'on n'y entrait plus que très difficilement. J'avais
une telle envie de mon _Empereur aveugle_, que je serais allé à
l'ambassade le soir même, si je n'avais pas craint de trouver M. de
Trévise couché...