M. LE COLONEL DE SIEBOLDT

Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service

de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux

ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur

un vaste projet d'association internationale pour l'exploitation de ce

merveilleux Nipon-Jepen--Japon (Empire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait

habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience

aux Tuileries, l'illustre voyageur--resté très Bavarois malgré son

séjour au Japon--passait ses soirées dans une petite brasserie du

faubourg Poissonnière, en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich

qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que

je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous

ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable

houppelande, sa boutonnière enrubannée où toutes les académies des

sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la

fois tant de timidité et de sans-gêne, faisait toujours retourner les

têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, tirait de sa

poche un gros radis noir; puis la petite demoiselle qui l'accompagnait,

tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit

chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du

pays, le couvrait de sel, l'offrait à son «ounclé!» comme elle disait

de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter

l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître

se douter qu'il pût y avoir le moindre ridicule à faire à Paris comme

à Munich. Vraiment c'était un couple original et sympathique, et nous

eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bonhomme, voyant le goût

que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir

son mémoire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour

ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau

pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne

se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le français

bizarre que parlait M. de Sieboldt: «Si j'aurais des actionnaires...,

si je réunirais des fonds...», et ces renversements de prononciation

qui lui faisaient dire régulièrement: «les grandes boîtes de l'Asie»

pour «les grands poètes de l'Asie», et «le Chabon» pour «le Japon»...

joignez à cela des phrases de cinquante lignes, sans un point, sans

une virgule, rien pour respirer, et cependant si bien classées dans

la cervelle de l'auteur, qu'en ôter un seul mot lui paraissait

impossible, et que s'il m'arrivait d'enlever une ligne d'un côté, il

la transportait bien vite un peu plus loin... C'est égal! ce diable

d'homme était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du

travail; et lorsque la lettre d'audience arriva, le mémoire tenait à

peu près sur ses pieds.

Pauvre vieux Sieboldt! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries,

toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge

et or qu'il ne tirait de sa malle qu'aux grandes occasions. Quoi-qu'il

en fît: «brum! brum!» tout le temps en redressant sa longue taille, au

tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de

son nez, un bon gros nez de sa vantasse, cramoisi par l'étude et la

bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je

le revis, il triomphait: Napoléon III l'avait reçu entre deux portes,

écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite: «Je

verrai... je réfléchirai.» Là-dessus, le naïf Japonais parlait déjà de

louer le premier étage du Grand-Hôtel, d'écrire aux journaux, de lancer

des prospectus. J'eus beaucoup de mal à lui faire comprendre que Sa

Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux,

en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en

train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes

observations finirent par le convaincre, et il partit en me promettant

de m'envoyer, pour la peine que j'avais prise au fameux mémoire, une

tragédie japonaise du seizième siècle, intitulée _l'Empereur aveugle,_

précieux chef-d'œuvre absolument inconnu en Europe et qu'il avait

traduit exprès pour son ami Meyerbeer. Le maître, quand il mourut,

était en train d'écrire la musique des chœurs. C'est, comme vous voyez,

un vrai cadeau que le brave homme voulait me faire.

Malheureusement, quelques jours après son départ, la guerre éclatait

en Allemagne, et je n'entendis plus parler de ma tragédie. Les

Prussiens ayant envahi le Wurtemberg et la Bavière, il était assez

naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une

invasion, le colonel eût oublié mon _Empereur aveugle_. Mais moi, j'y

pensais plus que jamais; et, ma foi! un peu l'envie de ma tragédie

japonaise, un peu la curiosité de voir de près ce que c'était que la

guerre, l'invasion,--ô Dieu! j'en ai maintenant toute l'horreur dans la

mémoire,--je me décidai un beau matin à partir pour Munich.

Contes de lundi · 第 103 / 115 题